La campagne législative suite à la dissolution de l’Assemblée Nationale par le décisionnaire en chef – qui n’avait pas besoin d’en arriver là comme il se fout du résultat des urnes – a fait passer l’image de François Ruffin par bien des étapes. Rassembleur lorsqu’il s’auto-proclame pionnier du Nouveau Front Populaire. Déserteur lorsqu’il abandonne l’union par rupture avec la “Ligne LFI” – pour tant de raisons entendables que de querelles de clocher qui font du mal au corps électoral lassé de tout ce cirque. Trouble lorsqu’il justifie certains discours répréhensibles envers sa circonscription par une volonté de draguer les sympathisants lepénistes pour “gagner” son siège de député à tout prix. Celui que l’on suivait sans broncher le poing levé lors de Merci patron ou Debout les femmes divise à juste titre, les esprits favorisant sa stratégie d’un dialogue social avec tou·tes ayant, au fond, tout aussi raison que ceux qui rejettent la compromission avec les pensées rances qui gangrènent le pays. Mais s’il y a une chose sur laquelle on peut s’accorder, c’est qu’au-delà de sa position politique qui ne lui sied probablement pas – il y a tout simplement des sujets qui ne l’intéressent pas et sur lesquels il ne peut se spécialiser, le statut de chef de parti étant trop prolifique pour le dossard qu’il souhaite réellement endosser –, François Ruffin connaît et comprend la précarité. Les symboles forts – il est le seul député qui se rémunère au SMIC – s’accompagnent de ses aventures documentaires avec son compagnon de galère Gilles Perret, destinées à donner une voix aux invisibles.
Debout les prolos !
Au boulot ! se construit comme un nouveau tour de France des précaires. Pour nous présenter ces fameux “cassos” qui “n’en branlent pas une” et “attendent que les allocs tombent”, les deux compères partent à la rencontre de la France qui se lève tôt et trime en silence. Un chauffeur-livreur doit assumer plus d’une cinquantaine de livraison en un temps record – chacune d’elle creusant les sillons d’un dos qui semble encore prêt à subir un peu plus –, pendant qu’une aide-soignante à domicile sent son métier disparaître par manque d’attrait ; elle dit que ses 1000€, s’ils ne lui permettent qu’à peine de survivre, lui suffisent si c’est la condition pour exercer “le plus beau métier du monde” et venir en aide aux plus démuni·es. Des visages qui envahissent le champ pour que Perret leur offre le dialogue, l’occasion de parler de leurs situations, d’exprimer leurs doutes quant à leur place dans une société qui les regarde à peine. L’occasion également de rappeler que contrairement à toutes les idées reçues qu’ils entendent et l’assassinat en règle dont font preuve les médias à leur égard – en témoignent deux jeunes de cités de Grigny, dépités du portrait qu’il leur est tiré par l’imaginaire commun –, eux sont bien là, travaillent dès qu’ils le peuvent, luttent et sont bien le rouage essentiel d’un pays qui ne tournerait pas sinon. Occasion enfin de mettre en avant des dispositifs solidaires qui permettent aux plus éloigné·es d’une vie sociale, cassé·es par le travail ou dont le moral est dépourvu d’espoir, de retrouver confiance et d’établir des liens avec autrui. Un territoire zéro chômeurs de longue durée, expérimentation qui s’enquiert des compétences de chacun·e pour créer un emploi sur-mesure destiné au bien-être d’une collectivité, fourmille devant la caméra comme un microcosme où chaque témoignage est un rappel de ces personnes non-considérées mais qui, parce qu’on a osé les regarder, ont finalement prouvé leur pertinence. Le vice va même jusqu’à nous faire suivre le quotidien d’un employé bénévole au Secours Populaire qui lui-même survit grâce à une maigre pension mais décide d’employer l’énergie qu’il lui reste au service des autres. Quel sacré portrait de branleurs, n’est-il pas !

Sauf que faire parler les invisibles pour prouver qu’ils ne sont pas “ceux qui ne sont rien” n’a pas tant d’utilité au vu du public qu’une telle proposition brasse. Ruffin et Perret ne peuvent ramener devant les écrans que les plus convaincu·es, déjà au fait de l’état social de leur pays et toujours prêt·es à défendre, en débat ou par des actions plus concrètes, celleux que le film présente. Venir au cinéma pour constater par de nouveaux exemples quelque chose que l’on connaît déjà n’aurait que peu d’intérêt et la nécessité d’apposer un contre-champ s’impose, non seulement pour que le public acquis réalise – quand ce n’est pas déjà le cas – le fossé qui nous sépare des élites méprisantes, mais aussi et surtout pour que dans l’optique d’un pas de côté suscité par la curiosité morbide, un autre public, vomissant avec bêtise les conneries qu’il entend à la télé, se prenne un peu la gueule dans le guidon. Ce contre-champ sera celui d’un corps externe, baigné depuis sa tendre enfance dans le luxe outrancier et qui s’octroie le droit d’avancer toutes sortes d’imbécilités sur ce qui lui est inconnu.
Anatomie d’une conne
Les plus éloigné·es du spectacle de Guignol que nous offre régulièrement le PAF n’y échapperont pas cette fois : les premières images d’Au boulot ! sont un collage d’archives des sorties régulières de Sarah Saldmann, nouvelle égérie de l’abrutishment, sur le plateau des Grandes Gueules de RMC ou sur Cnews – deux émissions qui à elles seules prouvent que l’Arcom ne fout pas grand-chose. Nous serions tenté·es de dire “toutes ses sorties” tant le moindre mot prononcé par la juriste – encore une énigme, écoutez-la parler – témoigne du néant qui habite ses inter-lobes. Si la présence d’un·e responsable politique sur un plateau de tâcherons comme celui des Grandes Gueules laisse pensif·ve, la proposition de François Ruffin d’embarquer l’avocate/chroniqueuse télé à la rencontre de ces français·es sur lesquel·les elle crache tant, et de la faire bosser à leurs côtés, est une promesse bien particulière. “Une semaine, pas un jour de plus”, dit celle pour qui prononcer le mot SMIC est déjà une épreuve de la combattante. La faire passer du croque-monsieur raffiné à la truffe de l’Athénée Plaza aux raviolis en boîte Marque Repère du Secours Populaire reflète parfaitement l’intention derrière Au boulot ! : pointer les écarts entre les classes sociales françaises.

Pour accompagner le ton du documentaire d’une certaine légèreté, Au boulot ! se construit en sketches impliquant les différentes rencontres. Avant que les discussions quant à la situation des travailleurs ne s’amorcent pour rentrer dans le réel sujet, il s’agit de voir si Sarah Saldmann parviendra à effectuer les pénibles tâches qui lui sont confiées. Perret y voit une manière ludique de capter son sujet : puisqu’elle donne matière à rire dès qu’elle prononce mot, peu d’efforts sont à faire pour souligner le ridicule des situations. Ruffin, lui, y voit l’occasion de se payer une bourgeoise. Si certains moments sont hilarants – quand il s’improvise client du restaurant où il la fait travailler pour rigoler de son manque de connaissance des plats –, d’autres flirtent avec une forme d’humiliation, toujours mués par une volonté de servir le propos mais dans lequel il se perd quelque peu. La scène où elle lui évoque ses rêves à accomplir, consistant en une liste de bibelots tous plus chers les uns que les autres, offre au député l’occasion d’apposer la même condescendance, jusqu’à bien insister quant au caractère futile d’un carré Hermès face à la possibilité de se nourrir et se loger. Face à l’adversité, Ruffin s’avère humain, pas plus grand dans la méthode que son ennemie. Le/la spectateur·ice aussi est mis·e dans cette impasse morale : impossible de ne pas prendre du plaisir à voir cette nantie se prendre les pieds dans le tapis, ou à se dire que c’est “bien fait”. Dans une séquence où elle accompagne une équipe de football féminin, nous la voyons vanter le mérite des métiers genrés, choquée qu’elle est d’avoir entendu un petit garçon dire qu’il n’y a aucun mal à ce qu’il joue avec sa sœur à la poupée lorsqu’elle lui demande. La voir quelques minutes plus tard se prendre le ballon dans la trogne nous fait retenir le rire gras : la rencontre entre son visage et la mousse syntactique est, d’une certaine manière, une forme de karma.
0 partout, balle au centre
Finalement, l’intruse aux deux mains gauches joue le jeu jusqu’au bout. Un peu plus impliquée que prévu dans les travaux à effectuer, Sarah Saldmann ne refuse jamais le dialogue avec ce tour de France des précaires. Une aventure qui finalement, et ce malgré les situations qu’elle agence, ne sert qu’à souligner la distance qui sépare les résident·es de la Tour d’Argent que Saldmann représente et les réalités des oublié·es du système. Ces deux mondes, s’ils peuvent peut-être se comprendre – après tout, ici un pas est fait –, ne communiquent plus dès qu’ils s’éloignent à nouveau. Il y aussi des disparités lorsqu’ils se confrontent : en témoigne un passage où les vannes balancées en boucle envers la nantie par un agriculteur ne sont jamais comprises par cette dernière. En captant les regards caméras, Perret témoigne d’un dialogue interne qui dépasse jusqu’à la protagoniste supposément principale du film. On ne peut cependant nier un certain affect, la réalité de situations qui ne peuvent pas la laisser totalement impassible. Mais une fois qu’elle quitte ses compagnons éphémères d’infortune, les schémas de pensée reviennent au galop. Même les pleurs que Gilles Perret parvient à capter, les maintenant au montage bien qu’elle précise ne pas vouloir se sentir en situation de faiblesse – autre passage où Ruffin jubile quelque peu de parvenir à l’humiliation –, n’ont que peu d’écho. Après plusieurs séquences, la même question est posée : “Vas-tu toujours traiter ces gens d’assistés ?” / “Oui, mais je nuancerai”. Sarah Saldmann, nous le voyons dans un collage-miroir de l’introduction, n’est pas destinée à changer car le gouffre qui sépare l’élite du peuple est bien trop béant pour être rafistolé à coup d’une semaine aux 35h. Le rôle est terminé, il est temps de retourner jacasser sur les plateaux son indifférence noyée d’incompétence – encore que maintenant, elle délaisse les travailleurs pour s’en prendre aux immigrés avec son camarade de foire Pascal Praud. Ce n’est pas son discours de promotion qui lui fait dire qu’elle a été très inconsciente par le passé qui l’excuse de continuer l’exact même comportement sur d’autres sujets. Comme dirait Godard, Une conne est une conne.

Il ne faudrait pas voir Au boulot ! comme un conte où la méchante riche réalise ses privilèges et décide contre toute attente d’élever des chèvres dans le Périgord en chantant L’hymne de nos campagnes. Le “tourisme social”, que Ruffin verbalise régulièrement dans sa tentative de l’éviter à tout prix, aura été celui de Sarah Saldmann, plus amusée que choquée de son séjour. Elle le dit dans les entretiens autour de la promotion du film : ses proches lui ont tou·tes dit qu’il ne fallait pas accepter le projet parce que François Ruffin est un “monstre” qui a juste l’intention de l’humilier, de falsifier des faits pour faire croire à une fausse France qui travaille. On peut légitimement se demander si la cible réelle du film, les riches déconnecté·es qui préfèrent affirmer plutôt que regarder, iront voir le film. Pire encore, y verront-iels la France qu’iels ignorent ou renforceront-iels leur aveuglement à coups d’accusation d’une propagande gauchiste qui sert les “assisté·es” ? Au boulot ! est par défaut bardé de limites, notamment quand son dispositif se veut un enchaînement de situations, ce qui ne laisse jamais place à une synthèse, une réflexion sur l’après d’un tel constat. Quel est l’encartage politique des personnes que le trio part rencontrer ? Le principe du film, puisque ce n’est pas avec Ruffin mais avec Saldmann que le dialogue doit exister, ne permet pas de répondre à cette question mais à une heure où la frontière se veut aussi floue pour qui délaisse sa culture politique, la pédagogie consistant à réaffirmer que la défense des plus précaires n’est pas celle prônée par l’extrême droite serait bienvenue. Il y aurait là un tout autre sujet de film, qui serait bien plus à l’heure qu’Au boulot ! puisqu’il ferait l’état d’un fossé étant la cause directe de la précarité à laquelle on assiste, celui qui sépare les concerné·es de leurs réels représentant·es.
En attendant, quel engagement peut servir Au boulot ! ? Le/la spectateur·ice-clé, puisqu’iel sait déjà tout ce qui est exposé, y trouve une nouvelle énergie pour continuer la bataille des idées et faire toujours valoir l’humanité solidaire au mépris déconnecté. Ici encore, une maigre victoire dont les deux cinéastes ont conscience lorsqu’ils se rabattent sur la seule solution à court terme et surtout à leur portée : utiliser la force des images et du cinéma en mettant en scène sur une plage investie par un long tapis rouge le défilé de celleux qui ont permis au film d’exister. Les invisibles, réfugiés afghans comme videuses de poissons, se pavanent en habit du dimanche et l’heure est à la fête, celle qu’on ne leur offre que trop peu et dont chacun·e se repaît. Une fois encore, Perret et sa caméra saisissent ses visages transis par le bonheur d’un moment qu’on ne peut leur retirer, une lumière qu’ils ne peuvent que voler. Et qui pourtant semble plus incarnée et vivante que les rares incursions dans les coulisses de la vie de notre richarde désormais absente, quant à elle superficielle et vaine. La lutte continue !
Au boulot !, écrit et réalisé par Gilles Perret et François Ruffin… 1h24
Sorti le 6 novembre 2024