[CRITIQUE] Le royaume : Mon père, ma fille, mafia.

Il y a un arrière-plan sonore quasi permanent dans Le Royaume. Celui des cigales. La célérité de leur frottement d’ailes crée une atmosphère qui renvoie aux paysages méditerranéens, au soleil des longs étés du sud, à la plénitude. Mais il existe en lui quelque chose d’entêtant, d’oppressant presque, dans sa redondance et sa longévité. Lorsque l’on entend ce son émaner de la forêt corse, juste avant que les premières images apparaissent, Julien Colonna nous invite tout autant à la chaleur qu’à la méfiance. Le maquis chante semble-t-il de sombres secrets.

Colonna ouvre sur un monde de violence et de virilité. Deux carcasses de cochons sauvages à l’arrière d’un camion, une meute masculine qui s’éloigne de la caméra et quelques secondes plus tard, le réalisateur lève le voile sur un élément qui contraste avec l’imagerie typiquement mâle de la chasse au gibier. Une casquette se soulève et la longue chevelure de Lesia (Ghjuvanna Benedetti) tombe en cascade sur ses épaules. Une figure féminine émerge du groupe et se charge de la découpe de l’une des bêtes. Dès lors l’objectif reste au plus près de l’adolescente. Le cinéaste laisse le temps au contexte de s’installer et instille rapidement une ambiance intrigante. Pourquoi Lesia est-elle rapidement extirpée du quartier où elle vit avec sa tante et où ses amours naissent dans une douce insouciance ? Quel est cet autre microcosme masculin dans lequel on l’amène ? Les premières scènes du film s’assurent de capter d’emblée l’attention des spectateurs.

Chi-Fou-Mi Productions

C’est cependant par une approche plus intime que Colonna contourne les impératifs du thriller pour étudier les conséquences tragiques des guerres claniques de la Corse des années 90. Poursuites, trahisons, échanges de feu sont bien présents mais servent davantage de toile de fond à une chronique sur le besoin de combler l’absence répétée d’un père. Les activités des groupes indépendantistes se disputant le pouvoir de leur cause dans cette décennie sanglante sont décrites de façon plutôt furtive et se suivent par le biais d’informations télévisées que les protagonistes regardent en laissant infuser leur colère dans leur tristesse. Des motards surgissent et vident leurs chargeurs, une maison est investie pour occire le dirigeant d’un groupe armé, la rapidité d’exécution souligne l’implacabilité d’un geste où l’instinct ne peut se laisser envahir par la réflexion. Quant aux journaux télé, ils indiquent ce qui constitue la majorité des reportages locaux en cette ère sombre. Deux attentats consécutifs présentent des voitures presque similairement criblées de balles comme le motif récurrent d’une courte-pointe, une tragédie faisant miroir à la suivante.

Au centre de ces dialogues sanglants, Lesia cherche les moyens lui permettant de se rapprocher d’un père (Pierre-Paul Savelli, joué par un robuste Saveriu Santucci) qui saute d’une clandestinité à l’autre, recherché par la police pour une série de meurtre commis en réponse au traumatisant assassinat de son douteux paternel lorsqu’il avait une quinzaine d’années. S’il expédie les exécutions en quelques plans, Colonna laisse du temps aux accolades et aux contacts physiques entre le père et sa fille de durer, pour en préserver la préciosité. La frêle silhouette de Lesia blottie contre la carrure de chêne de Pierre-Paul crée une image d’étreinte protectrice, de forteresse imprenable, et justifie le titre du film à lui seul. Le royaume, comme le personnage interprété par Santucci l’explicite dans un long et touchant résumé de son parcours à Lecia, c’est celui dont ce grand gaillard au visage buriné et son enfant sont roi et reine, qui creuse des douves entre la brutalité d’un combat sans pitié et la douceur d’un monde en mal de remparts.

Colonna sait aussi utiliser son environnement pour illustrer la dichotomie entre l’obscurité des luttes indépendantistes et la magnificence du paysage corse. Quand les corps de Lesia et Pierre-Paul se baignent dans une eau cristalline, ils retrouvent un peu d’une pureté qui fait défaut à leur quotidien. La vie des groupuscules clandestins est à l’image des reliefs, rocailleuse et abrupte face à une végétation et une mer resplendissante. La chaleur est palpable au gré des chemises ouvertes et des sueurs dégoulinantes. L’authenticité du récit passe non seulement par l’usage d’acteurs non-professionnels, par leur dialecte, leur accent, mais aussi par leur mimétisme avec la nature dans laquelle ils évoluent.

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La caméra quitte rarement la hauteur du grand regard inquiet de Ghjuvanna Benedetti. À la fois craintive et fascinée par ce monde dont elle a toujours été protégée, elle bascule à la suite d’un malencontreux appel téléphonique à son ami qu’elle n’a pas su retenir de passer en dépit des strictes consignes de la bande dans un univers où un geste banal est soudainement source de culpabilité et de conséquences néfastes. Jusqu’alors en cocon dans une enfance emmitouflée, elle est projetée avec fracas dans un monde adulte enfermé dans un cercle vicieux dont la bestialité fait passer les interludes de chasse aux sangliers pour de petites recréations infantiles. Évitant d’exposer les causes, Julien Colonna nous fait comprendre le tragique des conséquences notamment par le personnage de Joseph (Thomas Bronzini). Ce ‘parrain’ n’a rien des attributs du mafieux. Il n’est parrain qu’en protection et amour pour Lesia et le réalisateur utilise à bon escient une scène d’échange entre Joseph et sa mère, mêlant leur voix pour un chant traditionnel corse, afin de réitérer la fragilité de la filiation, la connivence et la complémentarité des êtres et nous renvoyer à l’humanité de ceux qui, enfilant leurs gilets pare-balles avec la même familiarité qu’une chemise, sont constamment rappelés au danger qui les guette. La mort de Joseph n’en est que plus signifiante. Elle anéantit les derniers espoirs d’une mère que l’on aperçoit abattue de tristesse et assène à l’innocence de Lesia un coup fatal quand, épiant les sbires de son père allant reconnaître le corps de l’assassiné à la morgue, elle entrevoit le visage à demi arraché de son parrain. Un double-choc pour la jeune fille et pour le spectateur. Le film place l’escalade de la violence en arrière-plan mais fait surgir toute son atrocité quand le contre-champ du regard horrifié de Lesia se révèle.

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Si les scènes de vengeance armées laissent supposer que Colonna est allé jeter un œil du côté de chez Michael Mann (Heat (1995) pour les détonations sèches et les mises à mort soudaines) ou Martin Scorsese (Goodfellas (1990) pour les rencontres décisionnelles des membres du clan à l’abri des regards publics), les plans du clan Savelli ne sont pas épiés par une police aux aguets mais par Lesia elle-même, depuis son coin de salon, depuis la cuisine ou depuis un rocher qui la dissimule à peine. Les cadres se construisent depuis ses points de mire afin de mieux placer son père au centre des préoccupations. Cette proximité dont Pierre-Paul n’est pas dupe participe aussi au rapprochement père-fille. D’abord réticent, le chef de clan l’inclut graduellement dans les confidences, l’ouvre à une confiance qui solidifie son amour pour elle jusqu’à l’embarquer dans un ultime lieu de retranchement. La cavale jalonne la narration pour contribuer au suspense par étapes géographiques (la maison isolée, la crique puis le camping) mais aussi pour ajouter une nouvelle couche de complicité entre le père et sa fille. Le dernier tiers du film dans lequel Lesia et Pierre-Paul changent leur apparence pour se fondre dans un anonymat précaire – en se faisant passer pour des bretons, subtile œillade à une autre contrée fière de son identité distincte – bâtit un nouveau havre au cœur de leur royaume. Colonna utilise deux occurrences scénaristiques de préparation/paiement pour illustrer le renforcement affectif et nouer son cœur dramatique : Lesia demandant à son père de s’éloigner pour ne pas écouter ses discussions avec d’autres ados au camping comme son père lui demandait précédemment de ne pas prendre part aux entretiens les plus compromettants du clan ; Lesia titillant la crédulité de son père en lui démontrant la véracité d’une méthode inédite pour capturer des poissons, démontrant à un homme d’âge mûr ayant survécu par la ruse sa capacité à elle aussi faire preuve d’ingéniosité.

Épaulé dans son scénario par Jeanne Herry (réalisatrice de Pupille (2018) et Je verrai toujours vos visages (2023)), Colonna parvient à s’affranchir des artifices d’un polar qui se serait contenté de traiter la situation corse de façon frontale. Le cercle de la violence n’a de répit que dans l’amour véritable et fait place à une nouvelle génération poussée par la vengeance quand celui-ci est brisé. Il ne s’agit pas de rendre les activités destructrices des mafias excusables mais d’en exposer grâce à une écriture précise, une interprétation solide et une mise en scène soignée les tragiques conséquences humaines et familiales.

Le royaume, de Julien Colonna. Ėcrit par Jeanne Herry et Julien Colonna. Avec Ghjuvanna Benedetti, Saveriu Santucci, Thomas Bronzini…1h48.
Sorti en France le 13 novembre 2024.


Présenté au Festival Cinémania de Montréal les 15 et 17 novembre 2024.

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