[CRITIQUE] Civil War : Souriez, vous êtes filmé·es

Habitué à distiller un malaise grandissant depuis Ex-Machina, Alex Garland semble avec Civil War avoir poussé ce curseur au maximum. Prenant ici un concept qui s’apparente sur le papier aux films de science-fiction auxquels le réalisateur est habitué, le film se déroule dans une Amérique où une guerre civile fait rage depuis des années. Nous rencontrons un groupe de journalistes composé de Lee (Kirsten Dunst), Joel (Wagner Moura) et Sammy (Stephen McKinley Henderson) auquel vient s’ajouter la jeune Jessie (Caelee Spaeny), photographe débutante inspirée par Lee et désireuse de faire ses preuves. Ensemble, le groupe décide de se diriger vers Washington D.C., espérant réaliser une dernière interview du président avant la fin de la guerre.

La première chose qui marque dans ce Civil War est la manière dont Garland semble refuser à l’audience le luxe de regarder ailleurs. Le film appuie son ambiance catastrophe par un montage visuel qui rythme son récit à merveille et un montage sonore presque asphyxiant et terriblement bien maîtrisé. Prenant comme cœur de son propos l’esthétisation de la violence dans la guerre, Garland réunit dans les images de ces journalistes comme dans la sienne une impression d’horreur que l’on veut absolument apprivoiser. Les scènes d’assauts sont filmées avec une caméra à l’épaule tremblante mais qui semble, tout comme les personnages, vouloir à tout prix chercher le bon plan, le bon cadrage, la bonne image. Garland semble se moquer de ce procédé, particulièrement dans les vingt dernières minutes où l’assaut sur Washington, présenté sous toutes ses coutures comme un climax classique d’action, devient d’une violence extrême, d’une ampleur telle par ses effets spéciaux que la caméra semble confuse.

@ A24

Il est mentionné que le Président (Nick Offerman) a démantelé le FBI et s’est accordé un troisième mandat au lieu des deux prévus dans la constitution américaine. On ne peut cependant s’empêcher de remarquer que de tels actes peinent à expliquer en eux-mêmes l’intensité de la polarisation qui conduit à la violence de ce conflit. Garland se moque de cette volonté de politisation en alliant Texas et Californie, deux états historiquement opposés, et en mentionnant que Lee est connue pour avoir photographié le massacre des Antifas, sans que nous ne connaissions les enjeux du conflit évoqué. Le pays balbutie, s’embrase de toute part sans qu’il soit possible d’y comprendre les motivations personnelles, et le film s’acharne à vouloir garder une neutralité politique confuse dans son propos tout en dénonçant la fausse neutralité derrière laquelle les journalistes se cachent. La logique des guerres civiles n’a jamais été spécifique à un pays ou une idéologie mais celle de Garland s’ancre de manière terriblement évidente dans le paysage politique actuel aux États-Unis. Le réalisateur joue sur des anxiétés terriblement réelles pour centrer son récit. Le meilleur exemple étant le personnage de Jesse Plemmons, redneck clairement inspiré des mouvances MAGA et ultra-républicaines. Rien n’est plus ancré dans le paysage politique actuel que tout ce qui compose la courte apparition de ce personnage à l’exception peut-être du président trumpesque de Nick Offerman. La guerre est l’échec ultime de la politique : il semble dommage de vouloir à ce point séparer les deux dans un film qui prend pour base des divisions idéologiques d’un pays actuellement en lutte électorale.

Garland le montre bien : une caméra n’est pas assez grande pour masquer l’œil subjectif derrière, celui Jessie, Lee, ou celui du réalisateur lui-même. Garland refuse systématiquement de prendre position dans son film tout en mettant en avant la fausse neutralité de ses personnages. Lee et Jessie reprochent à leurs parents de rester sur leurs fermes en zone neutre et de ne pas prendre part au conflit alors qu’elles-mêmes restent en dehors en ne questionnent jamais ce qu’elles capturent. Une des scènes voit les journalistes fasciné·es par des bombardements au loin sans savoir qui en sont les victimes ou les auteur·ices et se promettent d’y jeter un œil, encore et toujours à la recherche de la photo parfaite. Quelle est la frontière entre le/la photographe et son sujet, particulièrement sur des images aussi sensibles ? Lorsque Sammy meurt, Lee prend une photo de son cadavre : est-ce du voyeurisme, du journalisme de guerre ou une volonté de choquer ? Il y quelque chose de particulièrement interpellant dans une scène introductive : la bande de journalistes s’arrête pour acheter de l’essence et Jessie est pour la première fois témoin des atrocités de la guerre dans le pays lorsqu’un soldat lui montre deux hommes tabassés jusqu’au seuil de la mort et laissés pendus par les poignets pour se vider de leur sang. Lee essaie de reprendre le contrôle de la situation au proposant au soldat de poser à côtés des deux hommes. La caméra de Garland reste fixée sur Jessie et ne nous propose pas, comme elle le fait pour d’autres séquences, de voir le cliché capturé. La photographe novice n’a pas encore pris de recul sur la situation et son point de vue ne peut envisager ce cliché. Ce gimmick de mise en scène connait son apothéose à la fin du film où la mort du président, censée être point d’orgue des évènements, ne nous apparaît qu’à travers les clichés noirs et blancs esthétisés, presque aseptisés, de la caméra de Jessie. La réalisation de Garland trouve ici sa force par sa capacité à plonger l’audience de manière totale dans le point de vue des personnages.

@ A24

Il y a beaucoup de choses à dire sur le Civil War d’Alex Garland et il ne fait aucun doute que le temps lui permettra de mûrir dans son contexte et pour l’audience. Dans l’immédiat, le réalisateur nous laisse avec ce thriller à la technique soignée à l’extrême qui s’affiche clairement comme étant le meilleur travail à ce jour de Garland. On peut cependant lui reprocher une hypocrisie mal dissimulée dans ce qui forme la politique de son Amérique fictionnelle, notamment ces polarisations actuelles au possible dont le réalisateur ne semble pas tout à fait assumer la provenance. Comme le dit Lee de manière cynique ; “shoot first, ask questions later”….

Civil War écrit et réalisé par Alex Garland. Avec Kirsten Dunst, Wagner Moura, Caelee Spaeny. 1h49

Sorti le 17 avril 2024.

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