En 2002, David Simon obtient sa reconnaissance avec la série Sur écoute (The wire), qui durant cinq saisons décortique les institutions policières, politiques et éducatives de la ville de Baltimore. S’il est aujourd’hui acquis de s’intéresser au travail des showrunners une fois que ces dernier·es ont fait leurs armes, l’automatisme n’était pas aussi prégnant il y a vingt ans. Le nom de Simon est revenu sur le devant des esprits en 2017 avec The deuce mais ce serait oublier que le scénariste a de nombreux faits d’armes de qualité. Parmi eux Treme, qui pose sa caméra dans le quartier du même nom de la Nouvelle-Orléans et fait évoluer pendant quatre saisons ce microcosme sans jamais quitter ses habitant·es de l’objectif. Les événements auxquels nous assistons se déroulent juste après la dévastation de l’Ouragan Katrina qui plonge la bourgade dans une reconstruction physique, des déboires sociaux et des jeux politiques.
La catastrophe provoquée par Katrina ne fait qu’agrandir une brèche sociale déjà bien béante. À la Nouvelle-Orléans, la criminalité est en hausse, l’accident permettant d’accentuer le nombre de délits par les inégalités qu’il amène avec lui. L’endroit devient aussi une zone de non-droit, le corps policier s’autorisant de sales bavures sous couvert d’un regard autoritaire détourné. Les fraudes à l’assurance font foi, laissant nombre de riverain·es sans toit et en obligeant certain·es à squatter les immeubles délabrés alentour, se voir menacé·es d’expulsion quand les bâtiments sont voués à la destruction. Opportunistes, de nombreux promoteurs débarquent, proposent des plans de renouvellement pour gentrifier la ville et y ramener l’idée Républicaine. La crise fait rage, les restaurants font faillites, la Louisiane est plongée dans une forme de chaos où il semble qu’il y ait peu de choses auxquelles se raccrocher. Pourtant, si cette toile de fond ne quitte jamais le décor ni les esprits des personnages, le ton de Treme ne s’enfonce pas dans une volonté misérabiliste de décrire son monde. Il en tire au contraire un portrait solaire, celui de ses figures qui au-delà de leurs combats se sont depuis longtemps éloignées de leurs possessions matérielles, vivent au gré de leurs plaisirs et du jazz omniprésent, qu’elles jouent ou savourent.
La figure qui représente le mieux cette dualité et surtout la manière dont la musique de la Nouvelle-Orléans dépasse tout ce qui peut arriver de plus dramatique en ces lieux est celle d’Antoine Batiste. Tromboniste réputé à qui de nombreuses opportunités de tournées sont offertes, son besoin de travail ne dépasse pas celui de rester dans le Treme, d’en faire vivre les émotions. Toujours accompagné de son instrument, il nous mène au fil des quatre saisons à travers les fanfares de rues, les clubs nocturnes lorsqu’il joue en groupe ou pour sa propre formation. Tout semble l’effleurer même si la réalité le rattrape régulièrement : la mort qui touche l’ami d’une de ses élèves, les responsabilités parentales issues de son divorce, le rapport à ses différentes addictions. Pour l’incarner, Simon fait appel à une autre figure, celle de Wendell Pierce, déjà devant l’objectif pour The wire et ici dans un tout autre registre. Au-delà du quartier montré à l’écran, l’univers des séries est lui aussi un microcosme où les showrunners convoquent les mêmes visages, ce qui forge également leur identité. Antoine Batiste se veut définitivement complexe mais surtout attachant. La caméra, toujours posée au plus près de son visage, nous permet d’appréhender ses excès, le comprendre, le gronder du regard lorsqu’il retombe dans certains travers sans jamais le trouver détestable. Ce dispositif suit chacune des figures présentées pour nous insérer dans leur psyché. Chaque portrait est accompagné de notre empathie quasi-immédiate. Nous voulons voir ces personnages vivre quitte à ce que leurs actions soient juste celles de leur quotidien. Treme s’inclut dans un visuel de docu-fiction qui vient prendre le pouls d’un lieu. La narration se veut toujours rythmée et nombreuses sont les péripéties mais les séquences se permettent toujours de poser leur cadre, de laisser respirer le montage, nous laisser apprécier cette intimité à laquelle nous prenons désormais part. Ce qui offre une force aux séquences musicales, cœur du récit. En plus de narrer le quotidien de musicien·nes, de grandes icônes se mêlent à la danse. Il n’est pas rare de reconnaître au détour d’une scène les visages de Wynton Marsalis, de John Hiatt, Elvis Costello…comme on pourrait les croiser au détour d’un club de musique de la Nouvelle-Orléans.
Autre cœur du récit que chaque épisode prépare avant qu’il ne soit le final des saisons, le Carnaval de Mardi Gras prend une part importante par la manière dont il fait converger tous les personnages. Qu’iels soient musicien·nes embarqué·es dans la fête, festivalier·es locaux·ales qui pensent à leurs lieux de débauche ou afro-américain·es qui célèbrent par leurs tenues et leurs danses les rites amérindiens, tout le monde est concerné par l’événement jusqu’aux touristes qui se déplacent spécialement pour l’occasion. En captant au plus près l’événement, la série n’oublie pas l’héritage socio-culturel de ce qu’elle relate et la manière dont l’Histoire dépasse les récits personnels. Elle a cependant, par sa manière d’axer sa narration, une belle manière de raccorder les deux. C’est par les choix de quartiers, de groupes d’individu·es ayant chacun son rituel de célébration que nous découvrons les différentes zones de vies de la Nouvelle-Orléans. Comme un fil rouge qui se délite à mesure que la maladie l’emporte, le personnage d’Albert « Big Chief » Lambreaux (Clarke Peters, lui aussi moteur de The wire) prépare son costume de chef et se veut garant des traditions. Ses interventions nous rappellent qu’avant d’être une région de culture afro-américaine (et mêlant d’autres influences, notamment le patrimoine culinaire français, revisité dans les cuisines de Jeannette Desautel (Kim Dickens)), la Louisiane est une terre indienne dévastée par un autre accident, cette fois-ci humain et génocidaire. Lorsque son fils, trompettiste réputé, l’incite à faire un album de jazz à ses côtés, Albert y insère des chants tribaux pour passer cette culture et ses convictions. Le Carnaval est pour lui une raison d’avancer, de lutter contre son corps qui l’abandonne et devient pour nous ce point d’orgue que nous attendons des épisodes durant tant au-delà d’assister à des festivités qui nous emportent, nous voulons voir Big Chief avancer fièrement dans les rues au son des tambours, puissant car iconisé par le cadre. En cela, il devient logique que la série se termine avec son décès, non pas traité comme un rebondissement majeur mais comme une finalité attendue.
Ce même Carnaval se veut le théâtre d’une autre réalité en marge, que nous voyons par la présence policière qui surveille, attendant tant les incidents de trouble-fêtes profitant de l’osmose pour commettre leurs crimes que pour se défouler sur leurs cibles favorites. Par le regard de Terry (David Morse), un policier loyal aux habitant·es du Treme qui tente de faire la part des choses entre le traumatisme causé par l’ouragan et la manière dont l’accident a pu servir de prétextes à de nombreuses bavures de ses collègues, nous voyons les pressions politiques et la manière dont l’institution fait taire celleux qui tentent de l’ausculter. Un parcours en relation avec celui de Antoinette Bernette (Melissa Leo), une avocate qui tente d’aider les personnes ayant perdu·es des proches dont la disparition n’est jamais éloignée du corps policier. Leurs actions et tentatives d’enquête, qui se soldent souvent par des murs n’entachant pas leur ténacité, nous montrent cette zone d’ombre du Treme, celle où des embarqué·es en garde à vue meurent d’asphyxie par retrait de leur ventoline sous l’indifférence des gardien·nes, celle où le corps judiciaire est noyé sous la corruption lorsqu’il s’agit de traiter le viol et l’incendie du bar de LaDonna (Khandi Alexander), une figure elle aussi iconique du Treme. Figure de la détermination citée plus haut, au même titre qu’Antoine dont elle partage le nom puisqu’elle est son ex-conjointe, LaDonna offre par sa conviction des séquences fortes, et rejoint la large panoplie de personnages dont nous attendons la suite de parcours avec impatience, et dont nous n’avons qu’effleuré qu’une maigre surface tant ils sont nombreux. Ces recherches de vérité s’alternant avec les moments de joie déjà cités, Treme conserve un équilibre de ton, empêchant la série de tomber dans un faux misérabilisme, mais montrant au contraire des personnages constamment en lutte.
Treme est-elle une série indispensable ? Aucune ne l’est. Elle fait cependant partie de ces raretés bienvenues qui proposent par la justesse de leur ton et leur qualité d’écriture un voyage complet. Celui qui nous donne envie de venir partager quelques nouvelles heures auprès de ces personnages dont on se sent proche. Celui de partir à la Nouvelle-Orléans pour vivre ses émotions en direct avec la quasi-certitude que ce que nous avons vu reflète une réalité dont nous ferons enfin partie.
Treme, série de 2010 de David Simon & Eric Overmeyer. Avec John Goodman, Lucia Micarelli, Steve Zahn…
4 saisons, 36 épisodes



