Green Book : sur les routes d’un grand film

Peter Farrelly est normalement réputé pour les comédies. C’est l’homme derrière les excellents « Mary à tout Prix » et « Fous d’Irène », ou les bourrins « Dumb & Dumber » et « My Movie Project ». Bref pas le cinéaste le plus subtil d’Hollywood. La surprise fut donc importante lorsque « Green Book » a été annoncé. Un road-movie sensible porté par Viggo Mortensen et Mahershala Ali, franchement on y croyait pas… Et pourtant « Green Book : sur les routes du sud » est une réussite totale. 

Certains l’ont comparé à « Miss Daisy et son chauffeur », une sympathique comédie dramatique avec Morgan Freeman. C’est vrai que certaines ressemblances sont inévitables. Bien évidemment la confrontation des origines, mais aussi de la classe sociale, fait échos à ce film de 1989. Morgan Freeman était le chauffeur d’une riche aristocrate blanche. Dans « Green Book », Viggo Mortensen interprète un émigré italien à la classe sociale  modeste, opposé à un riche et talentueux pianiste afro-américain interprété par Mahershala Ali. Forcément les différences vont se confronter, et les inhibitions vont devoir tomber. 

L’écriture des personnages est très précise et touchante. Peter Farrelly dresse deux portraits puissants d’homme très différents. Tony Lip (Viggo Mortensen) est un bon vivant, à la culture générale relativement faible, mais aux principes constitutifs de sa propre façon de penser. Don Shirley (Mahershala Ali) est un pianiste issu de la haute sphère, légèrement hautin, à la culture très intellectualisée. Bien évidemment ils vont se confronter, se jauger, se juger et se supporter. Mais les personnages vont évoluer dans une appréciation mutuelle. Ils vont s’inspirer réciproquement, apprendre chacun de l’univers de l’autre. Tony Lip, d’abord raciste, va s’éprendre d’amitié avec le pianiste. En plus de faire le chauffeur il va devoir faire le garde du corps. Si cette approche paraît peut-être un peu classique, l’exécution est parfaitement maîtrisée. Les personnages sont très empathiques, et leurs tribulations passionnantes. Il y a un véritable contraste entre les deux protagonistes. Surtout grâce à Viggo Mortensen qui interprète à la perfection Tony Lip : un homme un peu bourru mais qui parvient encore à trouver l’émerveillement d’un enfant. Un homme dont la culture musicale va le pénétrer, tout comme la volonté de s’ouvrir au monde. Quant à Mahershala Ali, il n’a pas volé son Golden Globes du meilleur acteur dans un second rôle. 

Peter Farrelly évite tout pathos pour signer un drame social des plus réussis. Les dialogues sont toujours très relevés, ce qui permet d’éviter les facilités du genre. De même que les situations qui montrent constamment une vision précise de la situation sociale actuelle. Le film se déroule en 1962, la ségrégation prendra officiellement fin en 1964.  Don Shirley, pianiste de renom, décide de sortir de son cercle de tranquillité pour se lancer sur les routes du sud, dans les états où le racisme atteint son paroxysme. Tony Lip va devoir le protéger contre les violences physiques. Peter Farrelly met en corrélation les situation des deux personnages. Tony Lip va réellement découvrir le racisme et se rendre compte que la condition prestigieuse de Don Shirley ne le protège en aucun cas contre la discrimination. 

En plus d’être une puissante représentation de ce qu’était la ségrégation, c’est aussi une manière de représenter la manière dont les êtres humains se comportent les uns avec les autres, comment les préjugés peuvent tomber facilement face à une réalité tout autre. « Green Book » est un film intelligent doublé d’un road movie à travers les Etats-Unis. La mise en scène de Peter Farrelly est parfaitement maîtrisée, portée par une photographie des plus plaisantes. Le long métrage finit sur une belle touche d’espoir, inspirée de la véritable histoire de ce duo hors du commun. 

« Green Book : sur les routes du sud » est une réussite totale, inspiré des véritables histoires de Tony Lip et Don Shirley. Une amitié qui a par la suite perduré à travers le temps et les préjugés. Peter Farrelly démontre quant à lui qu’il sait faire autre chose que des comédies et on l’encourage à continuer dans cette voie. 

Green Book de Peter Farrelly. Avec Viggo Mortensen, Mahershala Ali… 2h10
Sortie le 23 janvier

Une femme d’exception : Nous sommes des femmes d’exception

Le public français n’aura jamais autant entendu parlé de Ruth Bader Ginsburg que ces derniers mois. Alors qu’en octobre dernier le documentaire « RBG » réalisé par Betsy West retraçait la vie de celle qu’on surnomme aujourd’hui « Notorious RBG », c’est début 2019 qu’est venu sur nos écrans « Une femme d’exception ». Ce dernier se concentrant principalement sur les débuts compliqués de la jeune avocate alors qu’elle concilie vie professionnelle, vie de famille et un mari souffrant. Un biopic certes classique mais nécessaire en tant que figure féminine.

Lire la suite de « Une femme d’exception : Nous sommes des femmes d’exception »

Spider-Man New Generation : You got the power

Notre héros tisseur de toile en a connu des adaptations cinématographiques mais il fallait bien avouer que dernièrement ce n’était vraiment pas trop ça que ce soit entre l’honnête – mais faiblard – « Spider-Man : Homecoming » ou plus récemment les aventures de son plus grand ennemi « Venom » qui n’était ni fait ni à faire (et à rapidement oublié). Mais ça c’était avant que Sony nous sorte de sa botte secrète « Spider-Man : New Generation » (Into the Spider-Verse  en VO – ce qui était plus logique enfin bon). Exit Peter Parker pour se concentrer sur un autre Spider-Man en devenir : Miles Morales, adolescent d’origine latino-africaine vivant à Brooklyn.

Lire la suite de « Spider-Man New Generation : You got the power »

Assassination Nation : Privé, vous avez dit privé ?

Est-ce que le concept de vie privé est encore valable en 2018 ? À l’heure où nous passons notre vie le nez collé à notre téléphone portable, où l’on connaît plus les hashtags en tendance que ce qui se passe dans le monde, où l’échange verbal s’est transformé en sms et où paraître est bien plus important qu’être, « Assassination Nation » tombe à pic et est loin de prendre des pincettes. Alors que se passe-t-il lorsque une petite bourgade se retrouve victime d’un hacker et que tous les mails, photos, vidéos et messages se retrouvent en ligne à la portée de tous ? Le véritable visage de notre société se dévoile et franchement c’est pas beau à voir.

Avec une carrière plutôt discrète commencée en 2011 avec le très sympathique (et déjà irrévérencieux) « Another Happy Day », Sam Levinson n’a été aperçu qu’en 2009 en tant qu’acteur dans « Stoic » et scénariste de « The Wizard of lies » l’année dernière avant de revenir en force en cette fin d’année avec son second long-métrage « Assassination Nation ». Rendez-vous dans la ville de Salem – le choix est loin d’être anodin et on le comprendra assez rapidement – où l’on suit les tribulations de Lily et ses meilleurs amies Bex, Em et Sarah alors qu’elles doivent échapper à toute une ville qui ne souhaite qu’une seule chose : leur mort alors qu’ils sont certains que Lily est la hackeuse qui a posté sur le net toutes les informations privées de la ville. Véritable chasse aux sorcières version 2018, « Assassination Nation » reprend les éléments qui avaient conduit à l’exécution d’une vingtaine d’habitants de Salem il y a 326 ans – dénonciation, calomnie, mensonges et violence exacerbées – pour les réintroduire dans un contexte beaucoup plus moderne où la technologie a pris le pas et que le concept de vie privée ne tient plus qu’à un fil. 

Les habitants découvrent que leur maire a de drôles de tendances sexuelles, que leur mari n’est peut-être pas celui pour qui il se fait passer et que la gentille fille qu’ils avaient élevé dans la traduction catholique n’est pas aussi prude que ça…

Mais au-delà de ce petit jeu morbide pour découvrir qui a fait ça et connaître les secrets les mieux gardés de ses voisins, Sam Levinson pose un regard intelligent et soulève de vraies questions dans une société où tout repose sur le paraître et où n’importe quelle photo, vidéo ou parole peut-être mal interprétée. Le proviseur du lycée est-il réellement pédophile parce qu’il a une photo de sa fille nue à six ans alors que certains parents affichent fièrement sur leur cheminée une photo de leur propre fille nue lorsqu’elle était petite ? 

En parallèle de ces réseaux sociaux qui dirige notre quotidien, le réalisateur fait surtout – et avant tout – un portrait de jeunes filles à l’aube d’être des femmes coincées dans un patriarcat encore malheureusement bien présent que ce soit du regard du père ou du petit-ami ou de n’importe quelle force masculine supérieure toujours prête à dicter aux femmes ce qu’elles doivent dire ou penser, encore plus dans une société sur-sexualisée par notamment ces dits réseaux sociaux. Inspiré par les « Subekan », Sam Levinson ne lésine pas sur la violence accrue et l’hémoglobine autant pour choquer que pour faire prendre conscience du monde dans lequel on vit, dans lequel les coups ont remplacé la parole. Véritables héroïnes badass, Lily, Em, Bex et Sarah sont des ambassadrices de choc pour les mouvements #MeToo… avec une furieuse envie de s’en sortir et de se dégager de la vision patriarcale imposée par la société. Elles sont ce qu’elles sont, elles le revendique haut et fort et nous on ne peut qu’applaudir. 

Visuellement, Sam Levinson nous offre un plaidoyer pop, coloré et absolument surexcité, miroir de notre monde actuel et même si le réalisateur veut nous proposer un constat de la société américaine, force est de constater que « Assassination Nation » se fait surtout le miroir d’un monde régit par la force du net, quitte à ce qu’on en perde notre propre capacité de réflexion.

Assassination Nation de Sam Levinson. Avec Odessa Young, Suki Waterhouse, Hari Nef… 1h48
Sortie le 5 décembre

Le Grinch : Stink, Stank, Stunk

Dix-huit ans après la version de Ron Howard, le célébrissime grincheux Grinch est de retour mais cette fois-ci sous des traits animés afin de ravir les plus jeunes en cette jolie fin d’année. Reprenant les grandes lignes du succès de 2000, la version de Scott Mosier (à qui l’on doit notamment « Comme des bêtes ») et Yarrow Cheney prend cependant ses distances avec son aîné dans un traitement des fêtes de fin d’année sur le ton de la rigolade contrairement à Ron Howard qui a – tant bien que mal – essayé (?) de dénoncer l’aspect mercantile de Noël.

Les habitants de Chouville ne jurent que par Noël et encore plus cette année lorsqu’ils décident que Noël sera trois fois plus grand, plus imposant, plus bruyant. S’en est trop pour le Grinch perché dans les montagnes qui décide de mettre un terme à cette fête qu’il déteste plus que tout au monde. Il volera leur Noël en compagnie de son fidèle chien Max et d’un drôle de renne pour donner aux Chous une bonne leçon mais c’était sans compter sur l’intrépide Cindy Lou qui prépare tout un plan afin de capturer le Père Noël et lui toucher deux mots concernant ses cadeaux de Noël. 

Lorsqu’on revoit « Le Grinch » de Ron Howard, il est flagrant d’observer la ‘’critique’’ et l’aspect totalement mercantile que le Grinch dénonce lors d’un long monologue alors que le Maire et les Whos célèbrent Noël à travers cadeaux plus extravagants les uns que les autres et gavages intempestifs. Une critique qu’on aurait voulu à l’époque peut-être un peu plus poussée pour éviter de faire du film un simple Christmas movie kitsch au possible. Exit cette idée dans « Le Grinch » version 2018 qui préfère s’adresser forcément aux plus jeunes dans une version où le Grinch déteste Noël non pas à cause de ses camarades de classe moqueurs mais du fait qu’il est orphelin et n’a jamais fêté Noël tout simplement, moins d’interactions se créent entre le Grinch et Cindy Lou qui, à contrario de la Cindy Lou de 2000, est beaucoup plus intrépide et indépendante. Beaucoup de scènes du film original se retrouvent dans le film d’animation jusqu’à son esthétique entre la haute montagne refuge de la créature ou la ville tout droit sortie d’une boule à neige aussi kitsch que délicieux. Chose marrante à noter, cette fois-ci Cindy Lou fait partie d’une famille monoparentale avec ses deux frères et sa mère absolument débordée par la situation, ce qui va d’ailleurs pousser la petite à kidnapper le Père Noël pour lui demander un cadeau bien spécial.

« Le Grinch » 2018 aborde finalement bien moins l’aspect social (le rejet de la différence) pour célébrer le pur esprit de Noël et d’amour à l’approche des fêtes de fin d’année. Un joli conte pour les plus jeunes, déjà un peu plus vu et revu pour les plus grands mais la magie de l’animation arrive à faire son effet et le film a au moins la qualité d’assumer à 100% son côté humoristique là où le film de 2000 n’a jamais trop su où se placer (pour au final atterri dans la catégorie film de Noël kitsch – mais non moins sympathique pour autant -). 

Le Grinch de Scott Mossier et Yarrow Cheney. Avec la voix de Laurent Lafitte. 1h30
Sortie le 28 novembre

Yomeddine : Ne fuyez pas le lépreux

Après trois courts-métrages entre 2008 et et 2012, le réalisateur austro-égyptien A.B Shawky ne fait pas les choses à moitié puisque son premier long-métrage Yomeddine se retrouve en compétition officielle. Et le moins qu’on puisse dire c’est que pour un premier essai le jeune homme s’en sort pas trop mal du tout avec un incroyable road-movie aussi touchant qu’il est vivifiant. Lire la suite de « Yomeddine : Ne fuyez pas le lépreux »

Les Animaux Fantastiques 2 : Endoloris

Dire qu’on attendait ce second opus des Animaux Fantastiques était un euphémisme. Dire qu’on attendait ce second opus des Animaux Fantastiques lorsqu’on est ‘’Potterhead’’ est un putain d’euphémisme. Nouvelle saga qui comptera au final cinq films, le premier opus est apparu sur nos écrans il y a pile deux ans, à ce moment-là on quittait Norbert Dragonneau qui repartait en Europe après avoir bien saccagé New-York tandis que le gouvernement magique américain capturait Gellert Grindelwald et que ce dernier promettait de s’échapper de manière spectaculaire pour se venger. Le second opus s’ouvre donc quelques mois après ces derniers évènements et honnêtement, on a connu mieux.

Par où commencer ? Excellente question tant il y a de choses à aborder sur le cas « Les Animaux Fantastiques 2 » mais comme on est sympa on va commencer par ce qui est bien dans le film parce que oui il y a des trucs biens, pas dingue mais assez sympas pour être relevés. Là où le premier opus se plaçait beaucoup plus dans une dynamique humoristique avec quelque chose de plus léger (tout en gardant quand même une part de sérieux), le second volet gomme presque complètement l’aspect humour – excepté quelques scénettes qui nous font sourire – pour se tourner résolument plus vers quelque chose de dramatique et introduire doucement la bataille épique qui aura lieu entre Albus Dumbledore et Gellert Grindelwald tout en se penchant sur les plans machiavéliques de Grindelwald afin de contrôler le monde et détruire les Moldus et plus globalement quiconque se mettrait en travers de notre chemin (un peu un Voldemort extrémiste quoi). L’esprit Harry Potter est toujours aussi présent et les nostalgiques se raviront de la présence d’Albus Dumbledore jeune à qui l’excellent Jude Law prête ses traits et des quelques scènes tournées dans Poudlard. Enfin certaines scènes ont – excusez notre langage – de la gueule notamment l’une des dernières scènes où Norbert et ses compagnons combattent un Gellert Grindelwald plus puissant que jamais et que chacun est obligé de choisir son camp. Visuellement époustouflant, ce combat est probablement l’un des moments phares de ce film et on est loin de bouder notre plaisir face à ce spectacle.

Sauf que cette scène arrive à la fin et qu’entre-temps on est quand même obligé de se taper près de 2h de film par moment indigeste. Décidément les scènes d’actions n’ont pas vraiment la côte au cinéma que ce soit la course-poursuite dans « Venom » ou la bagarre contre le gros méchant alien dans la forêt dans « The Predator », la toute première scène des « Animaux Fantastiques 2 » correspond à la fuite de Grindelwald, le tout filmé (si tenté que ça a été réellement filmé) de manière à ce qu’on y voit que dalle alors que c’était quand même censé être une évasion spectaculaire, tout ce qu’on voit c’est juste beaucoup de flotte et d’éclairs. M’enfin le plus gros problème du film réside surtout dans son scénario aussi mal écrit que mal exploité en faisant revenir des personnages censés être mort en nous offrant une explication aussi évasive qu’inutile et en décidant de condenser quarante plot twist en l’espace de même pas 20 minutes de quoi laisser perplexe et un brin perdu aussi sachant que certains propos ne semblent pas correspondre avec ce qu’on savait déjà à la fin de « Les reliques de la mort partie 2 ». Sans pour autant s’étendre sur ce sujet, la plupart des personnages manquent terriblement de fond de quoi nous faire parfois tourner en rond pour trois fois rien (on retiendra la scène dans les archives tout ça pour que Norbert dise à Tina qu’elle a les yeux d’une salamandre, on est d’accord on a connu plus romantique et surtout plus intéressant sachant que Grindelwald menace un peu de détruire le monde) tandis que d’autres personnages ont décroché le rôle de figurant dans cet opus (coucou Ezra Miller et les dits animaux fantastiques qui sont devenus totalement accessoire dans le film mais dont on est obligé de garder le titre maintenant sinon ça deviendrait un peu le bordel). À trop vouloir de personnages tout en sachant sur quel plot twist se terminera le film on se retrouve avec un film avec beaucoup de monde et finalement pas énormément d’explication sur ce qui se passe. Très mal équilibré dans son scénario, le film ne peut que se raccrocher à ce plot twist de fin (assez fou il faut bien l’accorder) qui laisse présager – espérons-le – un troisième opus beaucoup plus intéressant et peut-être même encore plus sombre.

À plus considérer comme un épisode de transition qu’autre chose, « Les Animaux Fantastiques 2 » nous offre de jolis moments dans sa dernière partie nous rappelant les grandes heures des batailles épiques dans Harry Potter mais souffre considérablement d’un scénario mal écrit et qui n’avait décidément pas besoin de durer 2h14.

Les Animaux Fantastiques : Les crimes de Grindelwald de David Yates. Avec Eddie Redmayne, Katherine Waterston, Dan Fogler… 2h14
Sortie le 14 novembre

Mauvaises Herbes : Le cinéma français est entre de bonnes mains

Un brin éclipsé par des grosses sorties auparavant – et accessoirement la fin des vacances – (le film français « Mon Roi » qui avait dépassé les 600 000 entrées et le blockbuster « Seul sur Mars » aux deux millions d’entrées), « Nous trois ou rien » le premier film de l’humoriste Kheiron sorti en 2015 avait injustement cumulé seulement 396 000 entrées alors que sa première réalisation méritait bien quelques entrées en plus (en plus d’être méchamment snobé aux Césars par la suite). Cette année, le bonhomme est repassé devant et derrière la caméra pour son second long-métrage « Mauvaises Herbes » et on espère qu’il aura le succès escompté.

Waël, un ancien enfant des rues vit en banlieue de petites arnaques – sans grande gravité – qu’il réalise avec Monique, une femme à la retraite avec qui il a énormément d’affinités. Suite à un drôle de concours de circonstances suite à une énième arnaque, Monique retrouve Victor une ancienne connaissance qui propose à Waël de s’occuper d’un groupe de jeunes expulsés de leur établissement pour cause d’absentéisme, insolence ou même port d’arme. Une rencontre explosive entre « mauvaises herbes » qui va surtout donner naissance à une petite pépite du cinéma français.

L’exercice du premier long-métrage n’est pas facile mais Kheiron avait relevé le défi haut la main. Par contre l’exercice du second long-métrage – surtout lorsque le premier est aussi excellent – est encore plus casse-gueule donnant ainsi l’occasion de réitérer son exploit et inscrire son nom dans le futur du cinéma français ou au contraire se planter totalement. Avec Kheiron on retiendra donc la première option qui confirme donc bien ce qu’on pensait déjà il y a trois ans : le bonhomme en a sous le pied et le cinéma français peut compter sur lui pour relever le niveau de comédies actuel  (qui frôle le néant même s’il est de temps en temps sauvé par des petites merveilles comme « En Liberté ! » pour ne citer que celui-là sorti récemment). Car en seulement deux films, Kheiron nous prouve toute l’étendue de son talent déjà en tant que réalisateur, acteur mais surtout scénariste (triple casquette qu’il occupe sur ses deux films) avec un véritable sens de l’écriture emplit d’intelligence et d’humour – les dialogues de « Mauvaises Herbes » sont à tomber -. Un début de filmographie qui se veut surtout très personnel là où dans « Nous trois ou rien » Kheiron portait à l’écran l’histoire de ses parents, « Mauvaises Herbes » s’inspire de ses quelques années en tant qu’éducateur. 

Dramédie sociale qui se veut optimiste (dixit Victor Hugo en début de film : Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs.), Kheiron y incarne avec justesse et émotion un petit arnaqueur un peu en perdition alors qu’il est obligé de s’improviser éducateur pour une bande de jeunes probablement tout aussi paumés que lui. Comme dans son précédent film, « Mauvaises Herbes » rend un vibrant hommage à ces personnes du social capables du meilleur pour aider son prochain tout en mettant au premier plan cette idée d’apprentissage et de transmission d’autant plus nécessaire auprès de ces jeunes que le système rejette en bloc au lieu de les aider. Stage obligatoire pour les six jeunes, il se transformera rapidement en stage initiatique où l’on découvrira par parcimonie les problèmes et démons qu’ils rencontrent au quotidien pour mieux les déjouer et en ressortir plus grand. En parallèle le film explore habilement le passé de Waël à travers quelques flashbacks (qui nous rappelle à certains moments « Lion » avec Dev Patel) afin de mieux cerner le personnage et les épreuves qu’il a subit tout au long de sa jeunesse. 

En plus d’être entouré d’incroyables acteurs pour qui « Mauvaises Herbes » est leur première expérience au cinéma – de quoi apporter un véritable vent de fraicheur moderne -, Kheiron est accompagné de deux monstres du cinéma français : Catherine Deneuve et André Dussollier, sans oublier Alban Lenoir toujours aussi charismatique. Véritable moment d’échange, « Mauvaises Herbes » s’équilibre par des échanges que ce soit entre Waël et les jeunes, Waël et Monique ou encore Monique et Victor d’où se dessinent les prémices d’une histoire d’amour. « Mauvaises Herbes » c’est finalement un film sur le seconde chance, une seconde chance pour l’amour, une seconde chance pour la vie.

Kheiron impressione et brille par l’intelligence de ses films. Populaire sans être grossier et touchant sans être pathos, « Mauvaises Herbes » est la belle surprise de cette fin d’année et confirme le statut de réalisateur de qualité à Kheiron, de quoi nous donner envie de le revoir rapidement derrière la caméra et en espérant que cette fois les Césars ne le snobera pas (une fois mais pas deux s’il-vous-plaît.`

Mauvaises Herbes de Kheiron. Avec Kheiron, Catherine Deneuve, André Dussollier… 1h40
Sortie le 21 novembre

Ta mort en short(s) : À l’amour à la mort

Comment brasser un large public avec un sujet aussi lourd qu’est la mort ? Et surtout comment intéresser les plus jeunes à quelque chose auquel ils seront confrontés forcément tôt ou tard ? Folimage a trouvé la solution en proposant depuis le 31 octobre dernier une audacieux programme de courts-métrages sobrement – et drôlement – intitulé « Ta mort en short(s). 

Au programme six courts-métrages tantôt drôles, tristes, émouvants, poétique et parfois même le tout à la fois. Et parmi eux de véritables bijoux d’animation traitant chacun d’une aspect différent de la mort et/ou du deuil. Dans « Pépé le morse » (récompensé aux derniers Césars), le propos est axé sur le deuil en famille. Le poétique « Mon papy s’est caché » aborde la transmssion, l’explication poétique de la future disparition du grand-père son petit-fils à travers des dessins à la pastel qui rend le tout absolument magnifique. Des classiques sont aussi de la partie avec le célèbre récit d’Anderson « La Petite Marchande d’allumettes » animé avec brio grâce à un univers de papier riche en sensibilité pour mettre en avant les liens familiaux qui subsistent entre vivants et morts. 

Mais la mort n’est loin de n’avoir que des aspects maussades comme nous le prouve Osman Cerfon avec sa « Chronique de la Poisse » ou lorsque les bulles émanant d’un poisson provoquent la poisse à quiconque la touche. Drôle et osé, ce court-métrage est loin de laisser indifférent le spectateur et c’est ce qu’on adore. S’en suit « Mamie » inspiré d’une histoire personnelle de sa réalisatrice Janice Nadeau qui questionne sa grand-mère sur ce lien grand-mère/petite-fille qu’elle n’a jamais connu et ainsi comprendre ce qui l’a rendu comme ça, les aléas de la vie et à quel point l’amour et le partage est important.

Le programme se clôt sur l’excellent « Los Dias de los muertos », comme son titre l’indique qui est axé sur le Jour des morts bien connu au Mexique et récemment exploité dans le récent Pixar « Coco ». Pauline Pinson décide d’étudier cette fête sous le prisme d’un couple : un homme décédé et sa femme lui préparant un repas microscopique pour son retour, de quoi entraîner des situations aussi drôles que cocasses et évoquer la mort avec énormément d’humour (glisser sur une trancheuse à jambon c’est pas de chance quand même  !).

Véritable recueil aussi poétique que touchant et universel, « Ta mort en short(s) » est un programme audacieux qui recèle de véritables pépites d’animation qui, en plus d’être majoritairement réalisés par des femmes, nous prouve que le cinéma français d’animation a encore de belles années devant lui.

Ta mort en short(s), 54 minutes.
Sortie le 31 octobre

Suspiria : Reprise aussi passionnée que passionnante

Avant même que le film n’ai le droit à une quelconque bande-annonce ou teaser, le projet « Suspiria » de Luca Guadagnino soulevait bien des interrogations et des frayeurs. Celui qui a attiré tous les regards en début d’année avec son fabuleux « Call me by your name » revient en cette fin d’année « Suspiria » du même nom que celui de 1977 réalisé par Dario Argento et qui s’est rapidement hissé au rang d’incontournable pour les cinéphiles les plus aguerris. De quoi effrayer encore plus les fidèles amoureux de la version d’Argento. Pour sa version 2018, Luca Guadagnino reprend les mêmes ingrédients (même histoire) pour réussir à y insuffler sa patte. Radicalement différent.

Et si le secret était que Luca Guadagnino était fan du « Suspiria » de Dario Argento ? Loin de vouloir simplement surfer sur le nom de ce chef-d’oeuvre, le réalisateur italien qui a découvert le film lorsqu’il avait 6 ans nous en offre sa propre vision. Certains éléments restent les mêmes : Susie Bannion, jeune danseuse américaine débarque à Berlin en espérant intégrer la prestigieuse compagnie de danse Helena Markos alors que de mystérieux évènements ont lieu au coeur de cette école où s’entremêlent intimement danse et sorcellerie. 

Ce qui démarquait le « Suspiria » de Dario Argento – et qui nous frappe encore aujourd’hui au visionnage du film – est sa sur-esthétisation avec ses saturations de couleurs et notamment de rouge ainsi que sa bande-son stridente qui nous pétrifiait dès les premières secondes. Guadagnino dit adieu à tout ça en y imposant sa patte assez semblable à « Call me by your name » avec des couleurs beaucoup plus douces voir parfois même absolument désaturées pour offrir un cadre beaucoup plus réaliste à Susie Bannion. Beaucoup moins agressif – à prendre dans le bon sens du terme – que son prédécesseur, « Suspiria » s’inscrit beaucoup plus dans un réalisme qui réussit à être tout aussi angoissant de par l’atmosphère distillée doublée par une BO de Thom Yorke (le leader de Radiohead rien que ça) qui, dans un tout autre style, sait parfaitement retranscrire cette angoisse grandissante qui naît en nous au fur et à mesure du film. 

De l’art des corps

Le réalisateur réussit le tour de main de se détacher totalement de l’oeuvre originale en déplaçant déjà son action à Berlin en 1977 alors que la capitale est coupée en deux et qu’elle est en proie aux attentats de la bande à Baader. Dans ce cadre politique déjà oppressant, Luca Guadagnino fait de la danse l’élément central de son film là où Argento n’en avait finalement fait qu’un détail avec quelques scènettes de danse qui n’ont pas d’impact sur l’histoire. L’art des corps est un art que sait exercer avec brio Guadagnino, déjà observé dans « Call me by your name » où la sensualité des corps transperçait l’écran, cette fois il pousse le curseur à l’extrême dans la maltraitance de ses corps à travers la danse allant ainsi jusqu’au démembrement (une longue scène qui frôle largement avec l’insoutenable). Le sacrifice du corps pour arriver au stade de l’art, une philosophie qui s’applique totalement à la danse où les blessures ne se comptent guère plus. Guadagnino sublime cet art qu’est la danse notamment dans la scène de la représentation qui a lieu dans l’école devant le public, un vrai tour de force aussi magnifique que transcendant. 

Cependant Guadagnino n’oublie pas pour autant son prédécesseur en lui rendant hommage dans cette dernière partie de film qui s’apparente beaucoup plus au « Suspiria » d’Argento avec cette effervescence d’esthétisme, de rouge sang et de caméra presque en transe. C’est divin, c’est sublime et le film offre une palette de personnages exquis que ce soit Dakota Johnson (Susie) qui tient là son plus beau et plus profond rôle à ce jour (le magnétisme que dégage cette actrice reste assez dingue malgré le petit incident de parcours « 50 Nuances »), Mia Goth qui n’a besoin que d’un regard pour exprimer ses émotions ou encore Tilda Swinton, fidèle du cinéma de Guadagnino, qui n’a décidément plus rien à prouver. 

Le « Suspiria » version 2018 est un film qui se vit au plus profond des tripes autant qu’il se laisse regarder autant avec délectation qu’horreur. Relecture absolue – ou ‘’reprise’’ comme l’évoquait Tilda Swinton – du chef-d’oeuvre de 1977, Luca Guadagnino ne fait pas mieux que son prédécesseur mais tout aussi bien et honnêtement vu le projet casse-gueule qu’il était à ses débuts, on ne peut que saluer la performance. 

Suspiria de Luca Guadagnino. Avec Dakota Johnson, Mia Goth, Tilda Swinton… 2h32
Sortie le 14 novembre