Depuis ses deux premiers longs-métrages (Les garçons sauvages en 2018 et After Blue en 2021) et la reconnaissance critique qui en est advenue, où en est Bertrand Mandico ? On pouvait craindre que le réalisateur français aux inégalables lubies visuelles finisse par s’engouffrer dans les fantasmes qu’il a lui-même créés et y revenir sans cesse. D’autant plus lorsque tinte le son de son nouveau projet : Conann, du nom du barbare que Robert E. Howard a façonné pour le magazine Weird Talesdans les années 1930, et adapté au cinéma par John Millius en 1982. Choix de film décisif en vue de son imaginaire viriliste et des antécédents politiques de son réalisateur, à des années lumières des préoccupations de Mandico. Réinvestir un imaginaire pour y destituer les statues d’idéologies vieillissantes, voilà une manœuvre intéressante, le défi maintenant est de ne pas proposer un Conan le barbant.
On remarque que la distance se créé dès le synopsis. Conann n’a rien à voir avec Conan, si ce n’est son introduction, où une jeune fille de ce nom (Claire Duburcq) est capturée par Sanja (Julia Riedler), une barbare et ses acolytes amazones parmi lesquelles figure une intrigante femme-chien à la veste de cuir : Rainer (Elina Löwensohn). Cette dernière sera la guide accompagnant l’évolution de cette gamine au travers des âges. Par évolution, on peut même parler de transformation, car à chaque palier de 10 ans, c’est une tout autre actrice qui vient incarner Conann, faisant place à six interprétations différentes pour un même personnage. Chatoyant procédé qui permet au fil conducteur de se renouveler sans jamais s’affaiblir : à chaque nouvelle Conann, une nouvelle époque et un nouveau décor toujours somptueux, travail d’ingénieur hors pair qu’on reconnaît parfaitement au réalisateur.

La métamorphose de Conann ne laisse pas de place au doute, après que les deux figures se soient embrassées, celle du futur tue celle du passé, préfigurant à la fois l’acceptation et le rejet de son soi d’avant. Grandir pour son auteur est un acte de barbarie, les incarnations se suivent mais ne se ressemblent pas tant physiquement que moralement, et s’empirent en adéquation avec un environnement qui s’avère chaque fois plus apocalyptique. La Conann de 45 ans (Agatha Buzek) en pleine escalade de violence, est littéralement caricaturée comme une commandante SS surplombant un champ de ruines et des âmes apathiques, les restes d’une civilisation dominée par la cruauté.
De ce portrait crasseux du monde, il fallait offrir une conclusion à la hauteur de la gradation, avec comme point d’orgue un climax aussi fascinant qu’écœurant, le banquet final autour du corps de la Conann de 55 ans (Nathalie Richard). La barbare devenue bourgeoise offre son corps en festin à six jeunes artistes qui doivent la dévorer pour acquérir sa fortune. Idée démentielle qu’est celle de se faire cuisiner vivante afin d’offrir ses boyaux farcis en pâture. Toute cette farce pour laisser une marque chez ces créatrices profiteuses ; l’inspiration est question d’absorption (Conann est forcée de manger le cadavre de sa mère une fois tranchée en deux), l’art est cannibale, la création en tant que processus de digestion. Mantra qui sied à merveille à Mandico tant son cinéma est un concentré de références totalement assumées. Rien que la première scène convoque Cocteau (qui hante l’œuvre du cinéaste depuis ses débuts), Fassbinder et Lola Montès, avec la Conann de 65 ans (Françoise Brion) contant sa vie en spectacle sous la demande de Rainer, compagnon fidèle et bourreau sadique.

Ce qui sauve Conann de l’énième redondance stylistique, c’est une lucidité interne totalement nouvelle et bienvenue dans une filmographie qui jusqu’alors ne se remettait que rarement en question. Ce récit fragmenté offrant l’avantage de permettre des expérimentations en bloc, quitte à soumettre le procédé esthétique entier à la crainte associée le temps d’une séquence. En l’occurrence, lorsque la Conann de 35 ans (Sandra Parfait) perd la mémoire et s’engouffre dans un mode de vie fantasmé au cœur d’un New York rétro. Pendant une quinzaine de minutes, Mandico s’oublie volontairement et adopte un traitement proche de la sitcom (il voulait, de son propre aveu, pousser le vice en y ajoutant des rires enregistrés) pour prévenir des dangers de la monopolisation du format hollywoodien. Format menaçant les cinémas comme le sien, artisanal, faisant la part belle aux actrices (historiquement les grandes oubliées et maltraitées du cinéma) et aux considérations queers.
Avec tout cela, Conann réussit l’exploit peu ordinaire pour un film aussi radical de ne jamais l’exposer avec lourdeur. Peu importe que le discours sur les artistes acceptant des aides financières sales soit d’une outrancière évidence, Mandico parvient à rendre la scène suffisamment captivante pour que l’ambivalence poétique annihile tout didactisme. Son cinéma s’assume comme tel, outrance de la forme se voulant témoin des obsessions contemporaines et désirant le rester.
Conann, écrit et réalisé par Bertrand Mandico. Avec Elina Löwensohn, Sandra Parfait, Christa Théret… 1h45 Sorti le 29 Novembre 2023