Sorti le mois passé, The Killer marque une nouvelle collaboration entre Netflix et David Fincher après les séries acclamées Mindhunter et Love, Death and Robot et le moins aimé Mank. Le film voit Fincher revenir au thriller cinématographique pour la première fois depuis Gone Girl, il y a presque 10 ans. Reprenant une esthétique et un style de mise en scène qui n’est pas sans rappeler les films de Jean-Pierre Melville, The Killer raconte l’histoire d’un tueur à gages interprété par Michael Fassbender, forcé de régler ses comptes avec sa hiérarchie après une mission ratée.
Les films de Melville nous habituent à des tueurs au style irréprochable, inaperçus dans les ruelles qui deviennent théâtres de leurs actions. Fincher remet cette tendance au goût du jour ; le tueur ne se masque plus dans des allées sombres mais dans la lumière de la surconsommation. Passer inaperçu prend une toute autre définition dans un monde ultra connecté où l’invisibilité devient conformité. La caméra de Fincher devient témoin de ce ballet incongru qui laisse le tueur s’échapper avec minutie et virtuosité dans la masse, la plupart des plans le noyant dans la foule ou dans des environnements froids et appuyant son apparente banalité lorsqu’il n’a pas l’arme à la main. Le tout s’approche d’un mortel chassé-croisé qui voit Fassbender vouloir à tout prix la vengeance, mais avant tout se prouver qu’il est toujours bon à la chose à laquelle il a dédié sa vie : le meurtre. Le scénario en lui-même reste assez classique, même si on y relève quelques fausses notes, notamment quant au personnage de la femme du tueur qui n’apparaît que pour être hospitalisée après son attaque. On peine à croire à une alchimie assez puissante entre les deux pour justifier les actions du héros, et le fait qu’elle ne réapparaisse pas de manière notable dans la suite des évènements n’aide pas vraiment.
Le nihilisme du personnage et des environnements dans lesquels Fincher entraîne son audience est appuyé par cette impression de conformité où Fassbender se noie dans la foule d’Amazon et autres Fedex. Le tueur semble éprouver un plaisir presque malsain à utiliser ces outils de surconsommation à son avantage. À ce double jeu méthodique, Fassbender excelle. On ne peut que louer le talent de Fincher lorsqu’il s’agit de choisir ses acteurs principaux. Là où le flegme de Gary Oldman fait des merveilles dans Mank, il y a une certaine nonchalance, un certain détachement inhérent au jeu de Fassbender qui augmente la tension de chaque scène de par sa présence seule, qui confère à chacune de ses scènes une intensité particulièrement prenante et par moments, étouffante. Le tueur apparaît comme le plus simple des hommes, pas même spécial dans sa propre profession. On retrouve là un personnage fincherien par excellence, remplaçant le désordre des émotions par une froideur méthodique. Le réalisateur trouve le cœur de son thriller dans l’effondrement de ce système dans lequel le tueur fonctionne si bien.

La mise en scène de Fincher transforme d’ailleurs le personnage en ombre dans les endroits où ont lieu ses meurtres, faisant preuve d’une fluidité presque macabre qui se transforme en montage saccadé dès que le tueur perd le contrôle. On note particulièrement le découpage exceptionnel de la scène d’action en Floride, un corps à corps situé en intérieur – ce qui dénote des contrats habituels qu’il effectue à distance -, utilisant à merveille le cadre et la claustrophobie de son environnement sans diminuer la brutalité des évènements. Il y a une grande qualité immersive dans la manière dont Fincher filme cette scène en mettant l’audience au même niveau que le tueur et la manière dont l’assaillant reste invisible avant d’entrer en contact physique avec Fassbender. Il y a des airs de film d’intrusion à la Black Christmas dans cette scène, probablement la plus violente du film, qui accentue encore une fois cette impression de banalité chez le personnage de Fassbender, pas forcément performant au corps-à-corps malgré le fait d’être assassin de métier. L’agencement de l’appartement est lui-même utilisé comme élément de mise en scène pour garder le flou et augmenter la tension annoncée par un montage assez lisse, qui ne s’autorise pas beaucoup de coupes jusqu’à ce que le tueur ne perde le contrôle. La volonté de Fincher de laisser les scènes s’égrener quasiment sans coupes (la mort du personnage de Tilda Swinton étant un bon exemple) tient d’une rigueur extrême dans cette volonté de tension, une tension qui ne s’étiole jamais pendant les deux heures de film.
Si the Killer ne s’érige pas au sommet de la filmographie de son réalisateur, il permet tout de même de retrouver Fincher aux commandes d’un style qui lui semble plus familier que les affres biographiques de Mank. Froid et mené d’une main de maître, le film reste une nouvelle preuve, si doutes il y avait encore, du talent inépuisable de Fincher derrière sa caméra, de sa minutie et de sa précision absolue. Le montage fait monter l’intensité de la même manière que Fassbender pour un visionnage intéressant qui n’est pas sans rappeler à certains moments la grandeur de Zodiac et autres Seven.
The Killer, de David Fincher. Écrit par Andrew Kevin Walker. Avec Michael Fassbender, Tilda Swinton, Arliss Howard… 1h59
Sorti le 10 novembre 2023 sur Netflix