[Fantasia 2025] #1 : De la responsabilité sociale et du bon voisinage.

Les miaulements ont recommencé à surgir dans les salles montréalaises ! La souriante tradition veut qu’au début de chaque projection du festival Fantasia, avant qu’un texte sur l’écran ne demande d’éteindre nos téléphones, de respecter le silence et de ne pas miauler pendant le film, les spectateurs et spectatrices y aillent de leurs plus beaux miaous, référence au chat faisant partie de l’imagerie du populaire festival de cinéma de genre montréalais.

Pour débuter notre exploration de cette 29e édition, deux œuvres de genre distincts, l’animation sur fond de responsabilité sociale et le thriller horrifique scrutant la toxicité d’un mauvais voisinage, se répondent sur un point : notre rapport à l’autre. Quelle est la finalité d’une action militante à petite échelle dans un monde globalement en crise? Que cachent nos confrontations quand la proximité se fait envahissante et quand notre espace personnel est menacé? Il y a dans ces deux regards, l’un, québécois, usant de poésie pour dessiner les souffrances, l’autre sud-coréen, sevré de l’imagerie angoissante des films d’épouvante , un constat commun de solitude. La petitesse ressentie face aux immenses enjeux géopolitiques qui creuse les fossés de classe et la tristesse de se voir à l’abandon bien qu’entouré par la multitude. Les points de vue s’exposent avec une appréciable diversité mais la sensation d’isolement est commune.


Pour sa première nord-américaine après son passage à Cannes (voir notre article), La mort n’existe pas, de Félix Dufour-Laperrière utilise les contrastes d’une large palette de couleurs pour qu’éléments naturels et cruelle nature de l’homme se confrontent. Le trait peut sembler approximatif (rues, bâtiments et reliefs forestiers sont davantage esquissés avec une volonté de simplicité qu’avec un pointilleux souci du détail) mais ce style laisse libre court à la mouvance des formes (palais gonflé par la croissance inarrêtable des feuillages, statues envahies par la végétation). Sa limite réside toutefois dans l’étendue des expressions faciales des personnages et dans le rapport au corps. Un aspect statique restreint la perception des émotions ressenties par les protagonistes et les proportions des silhouettes mises face à face paraissent souvent hasardeuses. C’est notamment le cas dans les scènes où Hélène, militante écologiste ayant fui les conséquences tragiques de l’attentat de son groupuscule qui visait à faire payer la due part d’inégalités gangrenant le monde à une riche famille, rencontre une jeune version d’elle-même. Ces scènes pâtissent d’une gestion des perspectives déstabilisante (rapport du sol franchi aux pas effectués, par exemple).

Embuscade Films, Miyu

L’animation permet de jolis moments de poésie. La reprise en main de la nature rêvée par Hélène possède une aura tout autant destructrice que celles de nantis n’ayant aucun scrupule à la spolier pour leur propre intérêt. Le vert ré-exige ses droits mais emporte avec lui corps et bien. La complexité de l’engagement social est abordée avec sincérité. Un geste radical isolé est-il vain ou participe-t-il à son échelle à un indispensable rééquilibrage des forces en place ? Prendre les armes est-il un mal nécessaire pour briser le cercle vicieux de l’injustice ou le vecteur de regrets voués à nous suivre ? Le réalisateur questionne la place de la bestialité, à la fois au cœur de l’avarice de quelques privilégiés vivant dans la luxure (la dorure des statues s’opposant à la transparence de ceux qui les frôlent) et inévitablement corollaire au désir de tuer pour punir. Les loups qui poursuivent Hélène dans son échappée en forêt sont autant ceux qui s’acharnent sur les classes inférieures que ceux qui dévorent la jeune femme de l’intérieur. Hélène et ses compagnons sont moutons et proies, aux commandes d’actes capables de lever l’espoir comme le chaos (à cet égard, la fluidité de la scène de résurrection du mouton après la dévoration des bêtes voraces est superbe).

Un sujet si politiquement fort aurait cependant gagné à s’orner de dialogues plus affutés. Les conversations entre Hélène et sa camarade tombée sous les balles revenue l’accompagner post-mortem sont au pire convenues, au mieux timides. Dufour-Laperrière offre une belle réflexion sur la valeur de nos gestes et du sang versé (translucide quand le groupe se persuade du bien-fondé de leur action, rouge suintant lorsque la réalité les rattrape) mais il manque un vrai souffle à l’ensemble pour totalement soulever l’enthousiasme.

Les luttes des champs ont laissé place à l’angoisse des villes avec Noise, du sud-coréen Kim Soo-jin. Son film est une cage secouée pour mieux perturber les perceptions. Malgré son dernier tiers moins maîtrisé (révélation attendue de la source des terreurs vécues, twist final téléphoné), le long-métrage joue brillamment avec les espaces et les sens.

Nouvellement locataires dans un immeuble d’apparence morne et terne, Joo-yeung (Lee Sun-bin) et sa sœur Ju-hee (Han Soo-ha) sont en proie au bruit permanent d’un voisinage qui retourne le blâme sur elles. Cherchant à comprendre la disparition soudaine de Ju-hee, Joo-yeung navigue dans une micro-société faite d’une gestionnaire déterminée à supporter un nouveau plan d’aménagement de la ville quitte à évincer les non-propriétaires, d’une voisine suspicieusement compatissante et d’un voisin dont chaque visite, couteau en main, traduit le désordre mental. Une galerie de personnages cachant autant les secrets les plus sombres de la tour de logement qu’un geôlier cachant l’existence du monde à ses prisonniers. Verticalité et horizontalité de l’endroit rappellent d’ailleurs la géométrie d’un centre pénitencier, impression accentuée par les longs corridors, les portes d’entrée métalliques et lourdes et par les barreaux croisés des fenêtres. Du sous-sol où les détritus s’empilent, tout peut surgir. Des hauteurs offrant une vue vertigineuse sur la banlieue, tout peut tomber. Des perpendiculaires qui laissent l’imagination se construire de terrifiantes images, des silhouettes inquiétantes derrière les portes qui se ferment au tueur disparu depuis des mois passant sa tête tuméfiée au coin d’un mur. Jouant habilement avec les lignes de fuite, le réalisateur profite d’un environnement créant un canevas parfait pour que l’objectif puisse explorer les zones d’ombres. Avec de lents travellings parcourant le dédale des couloirs et une caméra introspective qui suit les personnages dans les recoins poisseux de la cave, Soo-jin prend le temps nécessaire pour que nous puissions partager les inquiétudes croissantes de sa protagoniste. C’est davantage pour nous faire douter de ce que le cadre tente de cacher que pour titiller notre peur du surgissement que le cinéaste accompagne s’engouffre dans les boyaux sombres de l’immeuble ou guette au seuil de l’appartement ce que le judas ne montre d’emblée. Les toutes premières images annoncent un dialogue constant avec les faux-semblants : nous croyons voir un ciel étoilé derrière un paysage montagneux, ce ne sont que les paillettes de l’isolant que Ju-hee colle au plafond pour atténuer le grondement aliénant venant du logement supérieur.

Studio Finecut

Le travail sur les ambiances sonores est l’un des atouts principaux du film. La surdité de Joo-yeung participe à nuancer les sons environnants, tantôt étouffés quand le bruit des machines sur son lieu de travail devient difficile à supporter, tantôt exacerbés quand le réglage des appareils auditifs amplifie les coups au mur ou les cris stridents. Chaque élément du quotidien d’une malentendante est utilisé à bon escient, notamment l’application du téléphone transcrivant les ondes perçues en messages troublants. Derrière les non-dits qui dissimulent le passif inquiétant de l’immeuble existe aussi une accumulation de solitudes. La gestionnaire vit seule avec son fils, la voisine s’oublie dans le souvenir de sa fille, Joo-yeung ne peut se résoudre à l’absence de sa sœur. Kim Soo-jin pioche dans le jeu de carte de l’épouvante et dans la symbolique fantomatique pour explorer le manque de communication menant au conflit, l’incapacité de s’exprimer menant à l’isolement et les failles du rationnel qui conduisent à refuser d’accepter la réalité du deuil.

Notons qu’en début de projection de Noise, un petit bijou de court-métrage nous a été offert. Partant sur un principe similaire au film de Kim Soo-jin sur les difficultés de vivre aux côtés de voisins bruyants, Floor de Jo Ba-reun est un réjouissant mélange de comédie et d’action qui brille par son dynamisme, sur humour rythmé par un montage et un sens du timing précis, et des comédiens (Lee Jong-eun, Park Tae-san) extrêmement convaincants. Quatorze minutes de chorégraphies délirantes, de plans rapprochés sur des faciès surpris irrésistibles et d’effusions d’hémoglobine jouissives.

La mort n’existe pas. Écrit et réalité par Félix Dufour-Laperrière. Avec les voix de Zeneb Blanchet, Mattis Savard-Verhoeven et Karelle Tremblay. 1h12.
Sortie Quebec : Septembre 2025.

Noise, de Kim Soo-jin. Écrit par Lee Je-hui et Kim Yong-hwan. Avec Lee Sun-bin, Kim Min-seok, Han Soo-ha… 1h33.

Floor. Écrit et réalisé par Jo Ba-reun. Avec Lee Jong-eun et Park Tae-san. 14 min.

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