[CRITIQUE] Déménagement : Divorce à hauteur d’enfant 

Grande influence de Hirokazu Kore-eda et de Ryûsuke Hamaguchi, Shinji Sômai disparu prématurément en 2001 est surtout connu et révéré au Japon, ses films ayant rarement dépassé les frontières de l’archipel. Pourtant présenté au Festival de Cannes 1993 dans la sélection Un Certain Regard, Déménagement n’a suscité que peu d’émoi à côté d’un Sonatine de Takeshi Kitano. Il aura ainsi fallu trente ans pour que cette œuvre du « meilleur cinéaste japonais de sa génération » – adoubé par Kore-eda lui-même – trouve le chemin des salles obscures françaises grâce au soutien et à la persévérance de Survivance, après avoir reçu le prix du meilleur film restauré à la Mostra de Venise en 2023. 

C’est avec un intense intérêt et une grande curiosité que l’on découvre Déménagement où Shinji Sômai filme Renko, incarnée par la jeune Tomoko Tabata – qu’il aurait casté parmi plusieurs milliers d’adolescentes -, fillette coincée au milieu du divorce de ses parents. La peine au cœur, elle accompagne d’un côté son père dans son nouvel appartement, et de l’autre accepte la nouvelle répartition des tâches que sa mère met en place à la maison. Dans une société japonaise des années 1980-1990 où le divorce est très mal vu, Renko est déterminée à réconcilier son père et sa mère et ainsi reconstituer sa famille heureuse perdue. 

Crédits : Survivance

Tumultes enfantins

Renko est une enfant au sens entier du terme. Les pensées tourbillonnantes qu’elle ne parvient pas à exprimer clairement au même titre que ses émotions se transmutent en course effrénée à travers la ville. Lorsqu’elle est dépassée, la fillette court et ces élans infatigables comptent parmi les séquences les plus poignantes du film, le réalisateur faisant éprouver au spectateur chaque seconde du mouvement de son héroïne. À côté de cela, dans les moments où Renko se pose et tente de rassembler ses idées, avec ses moyens et à sa hauteur d’enfant, elle élabore des stratégies ingénieuses et sincères pour manifester sa détresse et recouvrer son bonheur perdu. Ses échecs en sont d’autant plus tristes et émouvants. Une séquence particulièrement violente et difficile reste en mémoire. Renko, qui a décidé de s’enfermer dans l’ancienne chambre de son père avec des provisions, est prise au dépourvu quand sa mère rentre à la maison plus tôt que prévu et qu’elle n’a pas le temps de réaliser son plan. S’ensuit une scène déchirante où les larmes se mêlent aux cris et au sang de sa mère, qui poussée à bout casse la fenêtre de la pièce dans laquelle sa fille est enfermée pour la faire sortir.  

Fruit d’un amour déçu 

Vive et énergique, Renko n’en est pas moins une grande observatrice de son environnement qui, en retour, ne semble pas faire autant attention à elle ni la comprendre. D’une part, elle cherche à sauver les apparences à l’école. Soucieuse de sa réputation, elle fait son possible pour que ses camarades de classe ne découvrent pas la séparation de ses parents et la traitent différemment comme ils le font avec la nouvelle venue de Tokyo dont les parents sont divorcés. D’autre part, Renko s’interroge sur sa place dans le monde et sur l’amour que lui portent ses parents. Son existence ne suffit visiblement pas pour que son père et sa mère restent ensemble. Pleine de frustration, la fillette tente de recoller les morceaux entre eux et de forcer des rencontres. Mais chaque confrontation est plus douloureuse que la précédente autant pour elle que pour ses parents. Shinji Sômai dépeint ces derniers dans toute leur humanité comme un couple qui ne s’entend et ne se supporte tout simplement plus. À tel point qu’ils sont incapables de partager un repas ensemble même pour faire plaisir à Renko. La réponse à ce tumulte est là. Seul l’amour entre eux s’est éteint, la place de leur fille dans leurs cœurs reste intacte et il faut attendre le dernier acte du film pour que celle-ci en prenne pleinement conscience.

Crédits : Survivance

Du deuil au bonheur nouveau 

Déménagement est surtout l’histoire d’un deuil, celui d’un bonheur enfantin disparu à jamais. Les semaines passent, la fillette sent son enfance lui échapper et fait tout son possible pour la conserver et la retenir. Jusqu’au dernier élan désespéré où Renko piège ses parents pour qu’ils se retrouvent tous les trois pour assister au feu d’artifice estival, au bord du lac Biwa, près de Kyoto – comme avant. Mais, de nouveau, rien ne se passe comme prévu. C’est finalement seule qu’elle accepte la marche de son monde et accomplit ce deuil dans une longue séquence mystique où se côtoient feu sacré, forêt de bambou et créatures du lac. Au terme de cette nuit transformatrice, au petit matin, la jeune fille touche enfin du doigt sa paix. Elle peut désormais faire face à ses camarades, et entreprendre la nouvelle vie qui s’offre à elle. Un bonheur nouveau, juste différent.

Déménagement, de Shinji Sômai. Écrit par Satoko Okudera, Satoshi Okonogi. Avec Tomoko Tabata, Kiichi Nakai, Junko Sakurada… 2h04
Film de 1993, sorti le 25 octobre 2023

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