[CRITIQUE] Eddington : Satire sur trop de cibles.

L’un ouvre le film en criant son désordre mental dans les reliefs surplombant la ville sans que personne ne l’écoute. L’autre ferme le long-métrage en tirant contre une cible ses balles rageuses dont personne n’entend l’écho. Ce sont les deux guillemets de solitude de la quatrième réalisation d’Ari Aster. Un sans-abri – un laissé pour compte des sphères sociales nord-américaines – et un policier afro-américain – un jeune homme qui, 150 ans après Lincoln et 50 ans après Luther King, est écarté de son statut et de sa colère en raison de sa couleur de peau. Entre ces deux solitudes, un monde où personne ne se parle et où tout le monde se filme. Toute action, toute parole expurgée de son contexte est un motif sur lequel construire le petit scénario de son cinéma quotidien. Dans le climat bouillonnant d’une Amérique fissurée tant par le premier mandat d’un président incontrôlable que par une pandémie dont la gestion et les conséquences sont encore floues, le moindre désaccord peut tourner rapidement à l’explosif.

A24/Square Peg/Metropolitan FilmExport

On entre dans Eddington par le panneau d’entrée de cette petite ville fictive du Nouveau-Mexique (lever de rideau plutôt ingénieux qui rappelle brièvement comment Lynch nous invite à la route sinueuse de Mulholland drive (2001)) en compagnie de Joseph (Joe) Cross (Joaquin Phoenix), shérif de la bourgade. Patronyme doublement associé aux racines bigotes de ce bout de désert confisqué par les colons blancs, Cross est l’archétype du cowboy grisonnant autant campé dans ses santiags que dans ses convictions. Aster le suit d’une caméra qui semble toujours mesurer sa stature, de dos, collant à son pas lent et à sa pesante lassitude, jamais loin d’un vieux John Wayne bourru que John Ford aurait laissé stoïque et de face sur le seuil (The searchers, 1956). Il pénètre dans le bar où le bruyant vagabond s’excite bruyamment comme dans un saloon, et lorsqu’au carrefour de rues poussiéreuses il se confronte au maire Ted Garcia (Pedro Pascal), sa main fait tout ce qu’elle peut pour éviter à son chapeau de filer au vent, comme par peur de voir l’envol de ce fier attribut d’homme de l’Ouest le dépersonnaliser. Mais dans chacune de ces scènes, Aster nous indique sa volonté de déconstruction de cette figure virile et combative du Western : le clochard le met rapidement à terre et le duel avec Ted Garcia vire hâtivement aux insultes gratuites. Quand le shérif sort son revolver, c’est davantage pour tirer sur des hommes sans défense. À Eddington, les vraies armes de poing sont pourvues d’écrans tactiles.

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Sous le décorum du néo-Western, ce n’est pas seulement un ancien monde rugueux et réactionnaire et un nouveau monde connecté et hyper-réactif qui s’affrontent, ce sont deux entités aux valeurs diamétralement opposées prêchant d’abord et avant tout pour leurs propres paroisses. C’est cet abyssal affaissement de terrain entre les ardents gardiens d’un conservatisme rigide et les bouillonnants défenseurs d’un progressisme éveillé qu’Ari Aster souhaite ausculter. Là où le bât blesse, c’est dans l’équilibre des convictions, dans la mise à niveau d’un ridicule qui – expression qui ramène à des souvenirs sombres1 – n’épargne aucun des deux camps. Cross est la voix des anti-masques, tenant son asthme comme prétexte pour défier le mandat gouvernemental de son état. Il est l’un des avocats du ‘libre choix’, cette étiquette infâme qui réduit la notion de liberté à sa propre petite sphère personnelle, écrasant du talon toute conséquence au-delà de ce qui gravite autour de soi. Garcia est la voix du peuple éduqué, de la conscience des effets dévastateurs du COVID et des droits des minorités à vocaliser leur colère. Mais sa ligne progressiste s’accompagne d’une accointance malsaine avec le corporatisme (main dans la main avec un lobbyiste local, il s’enthousiasme de la potentielle ouverture d’un gigantesque centre de données, oublieux de tout impact environnemental et de l’exploitation d’une terre ancestrale au regard des Premières Nations). Les manifestants qui le supportent et défilent en mémoire de George Floyd2 sont essentiellement des adolescents blancs douillettement protégés par leurs privilèges. L’ironie des discours préfabriqués se joue autant dans les manifestes maladroits que Cross diffuse sur les réseaux sociaux pour bâtir sa campagne municipale que dans les remontrances d’un père (« What the f*** are you talking about, you’re white! »3) face à un fils tentant de convaincre sa famille sur l’oppression systémique subie par les afro-américains. Le réalisateur module son curseur des idéologies bornées ou patronisantes de gauche à droite mais ne choisit finalement jamais une graduation définitive. Illustrer le manque criant de dialogue dans un contexte sanitaire et politique aussi tendu est appréciable et aussi désagréable le reflet puisse-t-il être reçu, il est toujours sain de faire face à un miroir révélateur, mais si ne pas prendre parti est la note d’intention, Aster balaie sous le tapis de sa mise en scène un aspect crucial de l’équation : le camp des anti-vax libertariens crachant leur alvéoles infectées selon leur bon vouloir est bien des deux celui qui s’accommode le plus des dérives fascisantes.

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En évinçant plutôt rapidement des personnages secondaires manquant cruellement de développement (Louise (Emma Stone), femme mentalement fragile du personnage de Joaquin Phoenix, usée par une mère complotiste, et Vernon (Austin Butler), gourou radical aspirant Louise dans son vortex de conjurationnisme ) et en laissant une place assez mineure à celui de Ted Garcia , c’est principalement sur la spirale de violence dans laquelle Joe Cross s’enfonce qu’Eddington se concentre. Aster construit son script comme une accumulation chaotique. Une opposition politique mène à un acharnement médiatique, qui mène à des dénonciations fallacieuses, qui conduisent à exacerber les extrémismes, entraînant des arrestations abusives, et tout se conclut en une apothéose pétaradante. Même la voiture du shérif transformée en véhicule promotionnel est surchargée (bannière de toit liant indirectement Garcia à Bill Gates, posters fustigeant l’utilisation des taxes municipales, détournement sournois des exigences sanitaires – « This is not about your health, this is about control »4). Il n’y a plus aucun espace salvateur. À court d’arguments, Cross occis ses opposants. L’index ne sert plus à la ponctuation d’un raisonnement additionnel ni à l’invitation pour un interlocuteur à prêter attention. C’est l’appendice choisi pour pointer un doigt accusateur ou pour appuyer sur une détente. C’est aussi l’outil de défilement ultime, permettant de passer d’une aberration à une autre sur un écran qui prétend à l’intelligence. Ari Aster réalise ici sans doute l’une des premières œuvres fictionnelles commentatrices de l’ère COVID avec ses distanciations autant physiques que théoriques, ses lacunes d’apprentissage comme un masque porté sous les narines et ses grottes creusées dans la glaise de l’ignorance où l’on s’engouffre pour refuser de voir la vérité en face. Mais il dépeint surtout les aspects les plus vicieux de l’ère cellulaire. Les téléphones portables sont le plus souvent placés au premier plan, soit en perspective de cadrage des candidats à la mairie dévoilant leur slogan dans une parodie politique à peine déguisée, soit en vue subjective afin que le spectateur puisse se projeter dans la cascade d’actualité encerclant la trame du film (émeutes, théories du complot), soit comme la lame en train d’être affûtée pour mieux transpercer son adversaire (l’amoureux éconduit cherchant à alimenter la rancune du jeune adjoint au shérif (Michael Ward) et qui par ricochet le fait accuser à tort ; les manifestants guettant tout pas de travers des policiers). De la mère de Louise répétant les moindres inepties diffusées sur le net, à Louise effarée par le lancement de campagne de son époux (dans un plan où sa réaction se juxtapose à la transmission de cette inattendue nouvelle – pas de contrechamp nécessaire, l’immédiateté émotive prévaut) et des harangues de Vernon que la bannière colorée en arrière-plan assimile à un cirque à Cross enregistrant ses face-à-face avec Garcia, aucun geste n’est commis sans le scintillement du bouton rouge d’un enregistrement. Le western classique verrait le garant de l’autorité porter son fusil en s’approchant d’un attroupement hostile. Le western moderne voit Cross porter un trépied muni d’une source d’éclairage. Chacun est prêt à dégainer ses images. Chacun est prêt à brouiller leur sens.

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Entre un passé bercé par l’idéalisme (l’espoir d’une nouvelle Amérique illustré par la télédiffusion du Young Mr. Lincoln de John Ford (1939)) et notre vision rétrospective de 2025 sur les prémices d’une division que le second mandat de Trump ne fait qu’accentuer, Eddington parvient malgré le trop-plein de thématiques dans lequel Aster a choisi de ne pas trier à nous questionner sur les frontières qu’individus et partis dressent entre eux. La fracture de la société américaine dépasse la simple dichotomie démocrates/républicains reflétée par ce plan de profil où Joe Cross, bras croisés à l’extérieur du bar est illuminé par un néon rouge quand Ted Garcia, à l’intérieur de l’établissement garde les teintes rougeâtres du libéralisme mais se range du côté bleu des enseignes. Au sortir de la crise sanitaire et avec un Grand Old Party5 de moins en moins gêné de faire du pied aux factions les plus radicales, le tissu social s’est complètement effiloché, laissant place à un réseau nébuleux d’interprétations outrageuses et de réécritures décomplexées du passé (Joe n’hésite pas à exploiter le traumatisme d’enfance de sa propre femme pour amener les votants à lui). Le refus de communiquer distance davantage les adversaires, les extrêmes attirent les extrêmes (ici sous la forme de terroristes anonymes que l’on poursuit dans une réalité supplantée en plans subjectifs par un jeu vidéo à ciel ouvert) et la situation ne finit plus que par avantager les suppôts du néo-libéralisme (le centre de données voit le jour une fois les cendres retombées). Que Garcia ou Cross soit maire, au fond, quelle importance? Continuez à vous taper dessus à coups de shorts et de reels, c’est toujours l’argent qui l’emporte.

Eddington, Écrit et réalisé par Ari Aster. Avec Joaquin Phoenix, Pedro Pascal, Emma Stone, Austin Butler, Michael Ward…2h25
Sorti le 16 juillet 2025 en France, le 18 juillet 2025 au Québec

  1. En août 2017, après les émeutes de Charlottesville, Trump déclarait qu’il y avait de bonnes personnes ‘dans chaque camp’ (sous-entendu, également du côté des néo-nazis) ↩︎
  2. George Perry Floyd Jr, afro-américain tué par un policier blanc lors d’une arrestation musclée à Minneapolis le 25 mai 2020. ↩︎
  3. « Qu’est-ce que tu racontes, p****n! Tu es blanc! ». ↩︎
  4. « Ce n’est pas une question de santé, c’est une question de contrôle » ↩︎
  5. Grand old party : surnom du parti républicain.  ↩︎
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