Et là, on réalise qu’Heureux gagnants a déjà deux semaines dans les dents. Deux semaines, c’est une quinzaine — si ce n’est plus — de sorties qui nous éloignent de celles que nous voulions traiter en priorité et qui peuvent tomber dans un certain oubli, noyées dans une masse souvent opaque. Mais il s’agirait de ne pas laisser de côté ces films qu’il nous semble important d’évoquer, faire l’effort de les recenser pour les marquer aux mots noirs et leur conférer un léger souffle. Les détours festivaliers ne nous ont pas permis d’y consacrer quelques paragraphes quand son actualité l’aurait méritée, mais il est temps de remercier Maxime Govare pour ses deux merveilleuses Crevettes pailletées, co-réalisées avec Cédric le Gallo, en continuant à suivre son évolution. Ici, c’est la rencontre avec un nouveau co-scénariste/réalisateur, Romain Choay, et la proposition d’un film à sketches. Heureux gagnants ne déroute que peu de sa volonté moraliste de dénoncer les affres de l’argent facile mais sa satire s’avère équilibrée — rare pour un film à sketches —, corrosive et caustique.
Pourtant, dès le premier de ces segments mettant en scène le break familial où Audrey Lamy, Fabrice Éboué (respectivement Louise et Paul) et les mômes se rendent en vacances forcées chez mémé, on a peur. Non pas que les comédien·nes n’embrassent pas le ton tragico-comique dès leurs premiers instants à l’écran mais parce que dans sa volonté de mettre un rythme incisif à ce premier sketch qui évoque l’urgence, le film cabotine. Après avoir vérifié un ticket de loto, la famille réalise qu’elle a gagné un beau pactole mais qu’il s’agit du dernier jour pour se déclarer gagnant·e et que les bureaux ferment dans la prochaine demie-heure. Le tout prend des allures de course-poursuite contre le temps, la bagnole traversant la place du marché de la cité phocéenne, renversant les étals et les motos des flics, eux aussi lancés à la poursuite du potentiel nouveau riche considérant qu’une belle somme en poche vaut bien quelques dommages collatéraux et un léger séjour par la case prison. Le montage peine à capter le véhicule déambulant à toute berzingue dans les ruelles marseillaises, laissant à penser que l’ambition formelle du scénario dépasse les moyens filmiques malgré l’amusement que nous provoque la séquence. On se rappelle le ballet chorégraphié des Crevettes pailletées et on s’interroge sur ce brouillon-ci. Une fausse note rapidement évincée par l’intérêt principal de ce segment, celui de palper la misère financière et sociale d’une famille purement dysfonctionnelle qui tout à coup se rapproche par la pire des situations et la plus vénale des carottes. Le monologue hurlé de Louise, qui reproche à son mari sa couardise et nous laisse penser qu’elle peut claquer la porte du couple à tout moment, se transforme en cri d’amour lorsque Paul est écroué, maintenant que son désir s’accompagne de billets verts. L’argent rend fou.
Ce qui rapproche les profils que nous découvrons lors des autres saynètes, c’est cette même misère représentée par des envies de reconnaissances, d’élévation hiérarchique, de colère contre la société. Le film est clair sur ses intentions, nous montrer celleux qui n’ont rien — et pas qui ne sont rien, m’sieur Micron —, tout leur donner pour leur faire perdre la raison et le sens des valeurs. Pour Julie (Pauline Clément), c’est la peur de se faire arnaquer qui la rend économe, apeurée à l’idée de montrer le moindre signe de son nouveau confort de vie. Ce beau jeune homme (Victor Meutelet) qui la renverse alors qu’elle vient d’empocher son chèque peut-il être un gigolo comme le suggère sa colocataire ou est-il vraiment intéressé par elle ? À défaut de laisser la part belle à son duo, qui nous régale, ce segment s’avère plus inégal que le reste, peut-être trop long, et nous questionne dans sa finalité sur la boussole morale que nous apposons à nos rires. À sa manière, il nous met en situation pour le suivant. Il n’y a aucun mal à rire de tout, avec tout le monde, quand la blague est bien faite.
Car quand Heureux gagnants ne s’arme pas toujours de la grandiloquence de son premier segment, il varie ses tons, destinés à toujours laisser la part belle à son casting composé de la seconde équipe des comédies françaises, celle qui attire moins le grand public mais qui est bien plus souvent gage de qualité. La joie de retrouver Anouk Grinberg, déjà étonnante dans L’innocent, se lie à celle de découvrir le destin de Sandra, une infirmière en Ehpad incapable de mentir qui se retrouve mêlée au vol du ticket gagnant d’un de ses pensionnaires dont la découverte du gros lot a provoqué le décès. La paranoïa devient superstitieuse lorsque les collègues complices supposent que la mort est après elleux. Nous voyons surtout des personnages que la fortune a rendu avides de pouvoir, prêts à tout pour ne plus retourner de l’autre côté du ruissellement. Avouer le vol et rendre le butin n’est clairement pas au programme et il faudra s’entretuer plutôt que de renoncer à ces belles baraques en bord de mer. Ici, la mise en scène s’arme de malice pour les mises à mort, nous faisant presque penser à Destination finale. Une maladie soudaine, une chute dans des escaliers ou un ravin de bord de route : nous connaissons d’avance le destin funeste du groupe de voleur·ses mais nous ne savons pas comment et assistons avec délectation au déroulé. La méchanceté l’emporte, mais la vie se perd. Sans jamais vouloir prouver qu’il est de bon aloi que les pauvres restent à leur place, le film démontre surtout la dégueulasserie des puissant·es, de celleux prêt·es à beaucoup pour conserver leurs privilèges, qu’ils soient acquis ou le fruit d’un hasard. Naître avec une cuiller en argent, devenir bien trop riche par le fruit d’un labeur démesuré ou gratter son Banco d’or ne donne aucune légitimité de comportement. L’argent rend con.
Tous ces personnages, on l’a compris, se voient punis dans la conclusion de leurs arcs. Heureux gagnants ne montre aucun futur possible ou viable dans la grosse gagne et le conclut parfaitement en retirant tous leurs privilèges à Louise et Paul, nos protagonistes du premier segment. Iels n’ont désormais plus rien mais ont finalement tout dans leurs sourires et leur complicité retrouvé·es. Que l’argent soit une promesse futile est un message qui enfonce des portes grandes ouvertes mais le film trouve un discours dans la manière dont l’argent se voit vecteur d’une verbalisation des espoirs, tous réalisables sans le sou mais que l’on entrevoit dès que l’on pense que les moyens nous le permettent. Dans le segment le plus « discuté » d’Heureux gagnants, nous assistons au destin de trois terroristes islamistes en plein conflit intérieur devant un nouveau ticket gagnant alors que leur attaque-suicide dans le métro bruxellois est sur le point de se concrétiser. Toute la séquence est noyée sous la tension, celle de savoir si, après que les drôles aient réfléchi à leur mission kamikaze maintenant qu’ils ont touché le pactole, un élément extérieur ne va pas déclencher la ceinture d’explosif. Le tout est sincèrement hilarant, et s’il est trop tôt pour en rigoler selon certain·es, nous répondrons que la satire ne peut être que brûlante ou n’a aucune valeur. Govare et Choay l’ont compris et n’ont aucun scrupule à regarder leurs personnages comme ce qu’ils sont : de véritables crétins ne comprenant rien aux faux principes qui les animent et n’ayant pas plus poussé la réflexion que « boum, boum, paradis, vierges ». Une représentation déjà effective dans le malheureusement méconnu We are 4 lions de Chris Morris où quatre débiles veulent faire péter un Kébab. Ces deux films ont pour qualité commune de ne pas s’intéresser aux dangers des discours salafistes (pour ça, nous pouvons vous conseiller Amal, un esprit libre, qui sort bientôt en salles) mais d’en traiter les conséquences. Lorsque l’un des trois illuminés se donne comme discours de motivation la conviction qu’il est Luke Skywalker, le film est clairement sur ses intentions : il ne pointe ni religion, ni valeurs contraires à un quelconque état, juste l’idiotie de celleux qui perpétuent des actes haineux sous couvert d’une idéologie, quelle qu’elle soit. Ce qui relie nos trois nouveaux protagonistes aux autres héro·ïnes malgré elleux que composent Heureux gagnants, c’est le désespoir et un besoin d’ailleurs incapable à verbaliser quand iels ne l’entrevoient pas. Ce segment a le mérite d’être le plus drôle car le plus provocateur mais aussi le plus pertinent sur cet état de fait par le discours que tient Ahmed (Sami Outalbali), détenteur du ticket qui réalise tous les possibles — tous réalisables sans le sou, on l’a dit. L’argent fait rêver, malheureusement.
Heureux gagnants, de Maxime Govare et Romain Choay. Avec Audrey Lamy, Pauline Clément, Anouk Grinberg… 1h43
Sorti le 13 mars 2024




L’épisode des islamistes auraient pu être crédible, quand je vois ici indiqué métro bruxellois, que le flic demande du renfort pour la station bonne nouvelle alors qu’ils se trouvent dans le métro marseillais station fourragère.. Bravo l’incohérence complète
Bonjour Aurélie,
Merci de votre commentaire ! Je vous avoue que cette « incohérence » m’importe peu, ce serait s’attarder sur un certain qui n’a pas d’impact sur l’arc de ces jeunes gens et ce qu’ils vivent. Il est évidemment toujours plaisant que les éléments géographiques soient respectés (d’autant que, nous en conviendrons, ce n’est pas compliqué), ça ne gâche pas le sens de la séquence pour autant !