The Great Silence, c’est la rencontre de deux stars montantes du cinéma Scandinave. Premièrement, Kristine Kujath Thorp qui nous a impressionné en malade imaginaire dans Sick of Myself mais qui s’est déjà révélée au public international dans l’énergique Ninjababy. Face à elle, on retrouve Elliott Crosset Hove que l’on a pu apprécier en tête d’affiche il y a deux ans dans Godland présenté en Un Certain Regard au 75e Festival de Cannes. The Great Silence, c’est aussi un premier film, celui de sa réalisatrice et scénariste Katrine Brocks.
Kristine Kujath Thorp interprète Silje, une jeune femme ayant très récemment touché l’héritage familial suite au décès de son père. Celle-ci a fait don de toute cette fortune au couvent dans lequel elle loge sous le nom de sœur Alma. Erik, son demi-frère, en cure de désintoxication au moment des faits, n’a rien touché et se présente au couvent dans le but d’obtenir sa part de l’argent. Alma se retrouve prise en étau entre son engagement déjà pris envers sa paroisse et l’amour qu’elle porte à son frère.

Le film de Katrine Brocks serait bien faible s’il se contentait de nous développer ce dilemme moral. La cinéaste danoise intègre à son récit de nombreuses pistes annexes qu’elle distille et creuse afin de maintenir l’attention du spectateur éveillée. C’est tout particulièrement le cas lorsque nous comprenons qu’un troisième membre a auparavant complété cette fratrie, le petit Isak dont le film fait planer la présence autour des personnages sans que nous ne sachions où celui-ci se trouve réellement. Le garçon apparaît dans de très courts flash-backs, dans des séquences de rêves ou d’hallucinations et semble hanter les pensées d’Alma. Ces séquences sont également l’occasion pour Katrine Brocks de démontrer son talent de cinéaste. Elles se révèlent être les seuls moments de création possible au cœur d’une réalisation calme, collant parfaitement à l’esprit morne du couvent. Par l’utilisation d’un code couleur rappelant les premiers films de Dario Argento (rouge, rose et bleue), ces courtes séquences d’hallucinations empruntent d’autres éléments au cinéma d’horreur dans la manière dont elles jouent avec l’alternance de lumière et d’obscurité afin de perdre et d’effrayer ses personnages. Ces effets de styles sont notamment utilisés lors d’errances qui mènent Alma à la chambre qu’occupe son frère dans le couvent. Lors d’une de ses scènes hallucinatoires arrivant vers la fin du long-métrage, la défroque de nonne couvre les cheveux d’Alma. Son visage obscurci l’est aussi par l’ombre des murs, rendant l’issue de cette errance incertaine. Après l’avoir observé longer les mêmes murs, la caméra accentuant son regard qui se perd dans le vide, des présences planent, celles qui ajoutent au mystère de la pièce, à ce secret qui ne demande qu’à être révélé. Le songe atteint son but, la couleur à l’écran reprend ses droits par l’apparition d’une porte dont les teintes rouges envahissent le cadre. Le rouge, marqueur du secret dont Alma ne peut se libérer, devient oppressant et cauchemardesque tant que la jeune femme ne prend pas la décision d’ouvrir le porte. Si c’est l’intervention d’une des soeurs, alertée par les cris d’Alma, qui la sort de cette transe malsaine, on sent la jeune femme prise au piège, dans le besoin de verbaliser ses démons.
La cinéaste utilise son décor dans un dispositif en huis clos et amène une lecture intéressante à partir de laquelle on pourrait voir le couvent comme une prison de laquelle on ne peut sortir, vision cependant bien éloignée des ressentis de son protagoniste principal. C’est cependant la pensée d’Erik, qui ne reconnaît pas en cette sœur Alma sa sœur Silje et interroge la responsabilité du couvent sur le changement de personnalité de cette dernière. Mais même si la caméra ne daigne sortir du couvent, jamais elle n’en donne le sentiment d’un lieu anxiogène ou dangereux. En dehors des séquences hallucinées, le seul moment où la caméra traduit un dynamisme à l’intérieur du couvent intervient au milieu du long-métrage. Alors qu’Alma s’apprête à prononcer ses vœux, la cérémonie est interrompue par l’arrivée d’Erik, alcoolisé, que sa sœur avait pourtant réussi à faire partir du couvent quelques jours auparavant. La caméra était jusqu’ici le plus souvent fixe et les plans majoritairement longs, mais cette arrivée d’Erik est soulignée par une caméra portée et des coupes bien plus récurrentes. Par cela, la mise en scène traduit à la fois l’état de santé d’Erik, mais surtout l’état d’esprit d’Alma, apeurée à l’idée que son frère ne révèle ce qu’elle a dû employer comme moyen afin de le faire partir.

Moins proche d’un Benedetta que d’un Immaculée, l’horreur en moins et le drame familial en plus, The Great Silence se laisse tout autant apprécier. Dans cette nouvelle vague de la nonnesploitation, le film de Katrine Brocks se veut être le plus sage, mais également le plus sensible. En alternant un classicisme certain dans la réalisation avec quelques envolées créatrices intelligemment placées au coeur de séquences qui le permettent, Katrine Brocks livre un film maîtrisé qui gagnerait à être connu en dehors des frontières danoises.
The Great Silence, écrit et réalisé Katrine Brocks. Avec Kristine Kujath Thorp, Elliott Crosset Hove… 1h35