Le 8 juillet 2022, le premier ministre japonais Shinzo Abe est assassiné par Tetsuya Yamagami à l’aide d’un fusil artisanal dans la ville de Nara lors d’un discours de campagne des sénatoriales. Ce n’était pas il y a si longtemps et les diverses presses généralistes ont vite fait de parler de l’homme de démocratie qu’était Abe là où les mouvements contestataires ont érigé Yamagami comme un symbole de soulèvement. Habituellement, il est préférable parce que moins risqué d’attendre quelques années avant de mettre en image un tel sujet, qu’il y ait un recul historique suffisant pour ne pas s’emmêler les pinceaux. À cette idée, le cinéaste Masao Adachi répond tout l’inverse : il faut filmer sur le vif, donner lieu des enjeux maintenant pour qu’ils ne tombent pas dans l’ignorance ou l’oubli.
C’est ainsi qu’a été formulé Revolution +1, tourné en deux semaines avec un budget ridicule (moins de 60 000 euros) et programmé pour sortir le jour des funérailles de l’ancien premier ministre. Le dispositif d’Adachi affronte la pensée dominante en choisissant de centrer la narration non pas sur la victime mais sur le coupable : un Japonais moyen de 41 ans dont le geste semble être provoqué par le rapprochement entre le premier ministre et l’église de l’unification (ou secte Moon). Secte à laquelle la mère de Yamagami a délibérément offert une fortune, provoquant le déclin progressif de sa famille. Mais ça, et c’est toute l’intelligence du film, Adachi ne fait que l’inspecter, le constater. Il ne cherche à construire de raison qu’à travers ce qu’il sait et ne dresse aucune conclusion inutile pour délivrer un film engagé contre les institutions japonaises.
L’événement datant d’à peine six mois avant la sortie de Revolution +1, ce denier permet d’installer dans la reconstitution les réminiscences d’une actualité encore chaude. C’est toute la philosophie d’Adachi, l’urgence de montrer pour contrer dans l’instant les discours dominants. Il ne s’agit pas moins d’offrir un discours aux marges invisibilisées que de proposer une alternative offensive aux mécanismes d’assouvissement des dirigeants. Sans surprise avec Adachi, son film s’érige comme geste engagé et militant : les précédents longs-métrages du cinéaste, Red Army / PFLP : Declaration of World War, comme A.K.A Serial Killer, fermentent autant l’un que l’autre une idée de révolution mondiale, par l’expression du collectif (les témoignages de l’armée rouge japonaise et du front populaire de libération de la Palestine) ou celle de la « théorie du paysage » : filmer les paysages pour dévoiler l’aliénation sociale que perpétuent ces lieux.

Même si Revolution +1 quitte les bords de cette théorie, les convictions d’Adachi, elles, sont restées intactes. Ce ne sont pas les agissements politiques de Yamagami qui intéressent le cinéaste mais l’impulsion du geste et ce qui y a mené. Décortiquer les rapports de domination qu’a subis son sujet de son enfance à sa vie d’adulte suffit à concevoir la responsabilité des classes supérieures dans cet assassinat. Tout part des sommes d’argent que la mère de famille envoie à la secte Moon dans l’espoir de conférer prospérité et bonheur à sa famille suite au décès prématuré du père. De la petite sœur qui se plaint que chaque repas est le même au suicide du frère ainé, ces traumatismes alimentent le désir de révolte du futur assassin comme des échos du passé qui viennent le soutenir dans sa quête de vengeance (le fantôme de son frère lui indique comment positionner son arme pour mieux tirer) et auprès desquels il cherche réconfort une fois en prison.
À tous ces détours fantaisistes, le manque de moyens vient offrir une dimension à la fois naïve et poétique. L’esthétique très amatrice ou la banalité des acteurs et actrices (notamment Soran Tamoto qui incarne Yamagami) donnent à certaines scènes des allures de souvenir flou, empreint d’honnêteté et de vérité propres à l’humilité du réalisateur qui n’émet aucun jugement envers ces gens. Une pluie numérique qui vient inonder le sol de la prison, un étrange monolithe en pierre, la rêverie de retrouvailles heureuses avec la mère… Pour Adachi, les introspections psychiques sont aussi primordiales que les séquences d’observation car il ne faut rien négliger dans l’étude du comportement de Yamagami. Ce n’est pas un fou mais un marginalisé excédé comme il y en a d’autres. Pour l’exprimer, pas besoin d’un réalisme à rude épreuve, d’autant plus quand les premières images du film sont la séquence d’archive du véritable meurtre du premier ministre.
Adachi sait que ce dispositif précautionneux est nécessaire, car il reconstitue le parcours d’un homme qu’il ne connaît pas, qu’il ne peut se permettre de juger mais dont il comprend (si ce n’est dire soutien) le geste et veut le faire comprendre. Dans une séquence du film située juste avant le passage à l’acte, Yamagami est filmé en plan moyen pendant quelques minutes, éclipsé derrière un mur à tourner en rond, hésitant, apeuré par la gravité que ce tir pourrait provoquer. Instant de flottement solidaire, seul à seul avec son sujet, l’angoisse se veut être cet instant de partage, de dialogue avec le spectateur qui lui permet d’accéder à toute la complexité d’un tel aboutissement qu’il n’avait peut-être jusqu’alors considéré que comme un événement platonique présenté comme un meurtre sanguinaire et inhumain par le discours dominant.

Révolution +1 confirme que du haut de ses 84 ans, Masao Adachi est toujours l’intarissable militant pour qui prendre les armes inclut la caméra. À l’heure où le Japon tend à se pétrifier politiquement, le sursaut qu’est l’homicide d’un ministre confirme l’absolue nécessité de construire un discours d’opposition en choisissant de se ranger du côté des opprimés. Le « +1 » du titre décrit cet évènement non pas comme une révolution mais une continuité de révolution : pour le cinéaste, elle ne s’est jamais arrêtée, elle doit à présent persévérer.
Revolution +1 écrit réalisé par Masao Adachi. Avec Soran Tamoto.
Sorti au Japon le 24 décembre 2022.