Dès l’ouverture de son premier long-métrage, Annick Blanc installe une perspective de déstabilisation. Une route isolée transperçant le décor monumental et solennel de la forêt québécoise crée d’emblée un environnement de contrastes. La beauté originelle des alignements de conifères cache un piège naturel dans lequel la fragilité des corps se perd. C’est dans ces décors archétypaux du thriller psychologique ou de l’horreur lugubre (lieux dépourvus de marqueurs géographiques, cabine perdue au fond des bois) que la réalisatrice place ses personnages dont les modèles se déclinent eux-mêmes dans le large espace du cinéma de genre.
Une jeune femme isolée au sein d’un groupe d’hommes aux comportements pernicieux, un élément étranger qui vient perturber une dynamique établie, une atmosphère résolument claustrophobique, tout est là pour envisager les confrontations et les affrontements plus ou moins sanguinolents habituels. Mais Annick Blanc manipule ces outils communs du genre pour mieux retourner nos attentes. Il ne s’agit pas ici de s’aventurer vers une quête visant à échapper à ses démons, qu’ils prennent ou non un visage humain, ni de l’examen d’une survie face à une diabolique métaphore du quotidien. La ‘meute’ que le personnage de Nina (Nahéma Ricci) rejoint et qui peu à peu assaillit ses doutes, c’est celle qui avale l’individu, qui cherche à l’assimiler et le corrompre afin que prévale l’esprit de groupe.

Parmi les cinq chasseurs, Nina vacille entre traqueuse et proie. Elle se présente en bord de route, adossée à la roche, danseuse de bar blasée par les corollaires superficiels du monde de la nuit et déjà aux portes d’un inévitable abandon. L’atmosphère suintant la masculinité poisseuse de la fête entre copains célébrant l’enterrement de vie de garçon de l’un des leurs la transporte insidieusement d’un modèle d’asservissement à un autre.
La pratique de la chasse trimballe déjà avec elle son aura d’excessivité masculiniste. Lors d’un exercice d’initiation pervers, Nina se retrouve les yeux bandés, soumise à des jeux d’humiliation pour que sa présence au sein du groupe soit justifiée. C’est ici que la subtilité de la mise en scène s’exerce. Malgré l’agression vécue, Nina résiste et s’affirme. Blanc filme au plus près des visages, exposant la force de Nina d’une part (fermes répliques et regards déterminés saisis en gros plans très serrés) et la nocivité étirant les vils sourires et plissant le coin des regards d’hommes encouragés par une malignité commune d’autre part.
Tous ces hommes figurent une déclinaison du masculin : le leader Bernard (Bruno Marcil), le fragile LP (Alexandre Landry), l’instinctif Claude (Maxime Genois), l’impulsif Philippe (Marc Beaupré), le suiveur Kevin (Frederic Millaire-Zouvi). Individuellement, chacun laisse transparaître une certaine sensibilité (Philippe lors de la perte de son animal de compagnie, LP anticipant les conséquences tragiques d’un acte qu’il vient de commettre) mais le groupe, dans son constant souci de cohésion obligée, refrène cette transpiration d’humanité. Blanc resserre les corps dans le cadre, les assimilant à une entité mouvante (scène de danse lors d’une soirée éthylique au chalet ou les corps se rapprochent). La mise en scène se fait fluide, suivant le serpentage de l’enveloppante créature d’abord autour de Nina, autant partenaire de chasse que proie, puis autour du personnage de Doudos (Noubi Ndiaye), pivot dramatique du film.

Invité inattendu ramené par Kevin, le jeune migrant ouvre à une mysticité, une étrangeté poétique (pénétrant les rêves de Nina), une dimension mythologique presque (renforcée par sa furtive apparition finale et post-mortem en lisière de forêt) qui tranchent avec l’âpreté et la rusticité des chasseurs. Ces encarts poétiques affirment l’importance de la résistance individuelle face à la corruption collective. Nina y rêve d’un Doudos revenu à la vie pour avertir les hommes de leur dérive, ou y imagine l’embrasement d’une arme à feu, traduisant dans la combustion du symbole phallique par excellence la nécessité d’anéantissement du systémisme des comportements nocifs.
Quand le groupe d’amis cherche à rediriger Nina vers le primal (tuer pour se nourrir), ceux-ci se retrouvent confrontés avec Doudos à une figure extra-humaine, littéralement venue d’ailleurs, au langage et à la corporalité déstabilisante, portant avec elle les outils d’un accès à un autre niveau de conscience (par la drogue qu’il leur offre). La toxicité même de leur machisme latent s’en voit perturbée. Le partage des fumées opioïdes, où les volutes passent en filets discrets d’une bouche à l’autre comme en un mouvement de baiser figé, possède une inattendue sensualité homoérotique. La conscience d’un montage qui se doit juste et précis se reflète dans ces moments de subtils ralentissements temporels.

À ce jeu, Ndiaye se révèle être un parfait mélange de force tranquille et de douce puissance dont le mince et perçant regard peut rapidement basculer vers la détresse. Quand une mise en scène se veut si resserrée, si tactile (il y a une concentration palpable sur les textures – peau, terre, écorces, boue, sang plus carmin qu’écarlate), il faut que la gestion des corps dans l’espace, que leur expressivité individuelle et collective soit adéquatement orchestrée. Aidée par une Nahéma Ricci dont le regard possède un pénétrant amalgame de robustesse et de fragilité, corps et esprit bousculés au milieu de l’intimidante physicalité qui l’entoure, Annick Blanc s’avère également brillante dans sa direction d’acteurs. Une scène finale de tension extrême dans laquelle Nina retourne littéralement et figurativement l’arme contre les cinq hommes décidés à accomplir un geste extrême envers Doudos est par ailleurs minutieusement régie : placement des protagonistes dans l’espace serré d’un couloir, silences habillement posés sur la partition des échanges, contraste des silhouette avachies (donc dans le doute) et des silhouettes dressées (donc dans l’affirmation), tout confère à placer le spectateur dans une perspective de tragédie et tout est présent pour le surprendre.

La réalisatrice sait jouer des éléments à sa disposition (naturels comme ces récurrents bruits de ruissèlement ramenant constamment aux instincts primitifs et cette aura oppressive que porte une forêt dense ; puisés dans le coffret du cinéma d’épouvante – claustrophobie, isolement) pour nous rappeler que le genre est souvent un singulier canevas qui cache son pluriel.
Annick Blanc pose un pertinent regard sur les facteurs collectifs menant aux oppressions systémiques (qu’elles soient patriarcales ou anti-minoritaires). La meute corrompt la douceur naturelle du loup solitaire (ce même loup qui se laisse caresser par Nina dans une scène au temps suspendu, marquée par une succession de gestes lents, posés et délicats lui conférant une magie touchante), tout comme l’horreur cherche sa justification dans la répression des garde-fous de la conscience individuelle.
Jour de Chasse, écrit et réalisé par Annick Blanc. Avec Nahéma Ricci, Bruno Marcil, Alexandre Landry… 1h19
Date de sortie (Québec) : 16 Août 2024
Découvert au Festival Fantasia 2024
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