[FOCUS] Rendez-Vous Québec Cinéma : Force documentaire. [1/2]

Depuis plus de 40 ans, les Rendez-Vous Québec Cinéma (RVQC) célèbrent la vitalité du cinéma de la province. Une large sélection (plus de 200 films cette année) de courts et longs-métrages témoignent de la diversité des genres, des récits et des artisans qui font le cinéma québécois. Une belle occasion pour le public de voir ou revoir les œuvres les plus populaires et les plus marquantes de ces derniers mois.
L’édition qui s’est déroulée du 19 au 27 février dernier a présenté certaines des belles propositions précédemment mises en avant par les festivals Cinémania ou du Nouveau Cinéma et sur lesquelles nous nous étions déjà penché : Jour de Chasse, d’Annick Blanc ; Là d’où l’on vient, de Meryam Joobeur ; Bergers de Sophie Desrape.

Outre les œuvres de fiction, les RVQC nous ont rappelé que, par le large spectre de leurs sujets, par l’acuité du regard de leurs cinéastes, et par le lien particulier qu’ils entretiennent avec le monde, les documentaires contribuent eux aussi à la richesse du septième art québécois. Parmi les plus de soixante œuvres présentées, quatre ont particulièrement retenu notre attention, à commencer par les intrications de la mémoire collective et de la mémoire individuelle pour une canado-japonaise revenant dans sa Nagasaki natale et par la reprise en main de la santé mentale d’un jeune trentenaire montréalais par des voies insoupçonnées.

Okurimono (Laurence Lévesque)

Metafilms/Spira

Espaces et mémoires sont en juxtaposition constante. La baie de Nagasaki surplombée de pesants nuages découpe sa silhouette portuaire face à une mer silencieuse. Une maison se vide petit à petit des souvenirs d’une vie. Entre les cellules individuelles d’une communauté qui continue de se chercher un avenir glisse le liquide interstitiel du traumatisme. La réalisatrice Laurence Lévesque part de l’expérience personnelle de sa belle-mère, Noriko Oi, pour questionner les non-dits, les ponts non bâtis par des aïeux souhaitant voir leurs descendants prendre d’autres routes éloignées du sentiment d’incompréhension et d’abandon que les rescapés de la bombe ont voulu enfouir, la réminiscence des éblouissements, des déflagrations, des retombées incandescentes et des corps pulvérisés étant trop douloureuse. Noriko, qui vit aujourd’hui à Montréal, revient dans sa ville natale pour débarrasser, avant sa vente, la maison d’un père récemment décédé. Dans le mouvement incessant d’objets qui témoignent de l’effervescence de l’«après» – enchevêtrements de tableaux, figurines envahissantes, autant d’accumulations visant à assourdir un bruit de fond permanent – une vieille boîte à maquillage est découverte par hasard. Remplie de correspondances jusqu’alors inconnues, elle révèle au moment même où les pages d’une vie se ferment les témoignages de sa mère, Mitsuko, datés des jours et semaines suivant la tragédie du 9 août 1945, point final de victoire pour les uns, cicatrice à jamais ouverte pour les Hibakusha, ces survivants d’Hiroshima et Nagasaki dont les corps meurtris n’ont qu’avec peine contenu les âmes morcelées.

Mitsuko n’a jamais voulu révéler souvenirs ou images marquantes des évènements à sa fille, laissant pour Noriko une vacance que la disparition progressive des traces du père défunt vient lentement rejoindre. Devant cette éventualité d’absence irremplaçable, Lévesque fixe sa caméra et le regard de Noriko sur les quelques témoins qui acceptent de se confier. Certains sont rattrapés par le temps, comme cet homme âgé tentant de corriger sa conjointe sur certains détails précis mais bloqué dans son élan par une mémoire défaillante. D’autres se livrent 80 ans après les faits sur ce que leurs yeux d’enfants ont alors subi. La lumière aveuglante, le bruit assourdissant, les ombres nues errant dans les ruines, les premiers corps sans vie jamais observés. Nul besoin d’images d’archives. Lévesque laisse les mots construire les images pour nous, et par conséquent pour Noriko. Pour elle-même aussi, sans doute. L’œil de la réalisatrice calque le regard occidental. Il s’agit ici de soulever légèrement le voile sur le contexte humain (Laurence Lévesque laisse à chaque scène sa due temporalité, n’interrompt pas les discussions anodines, les gestes mécaniques de triage de cartons, d’identification de boîtes, donne à l’émotion palpable de Noriko les respirations nécessaires) plutôt que de réitérer le contexte historique.

Quand les monuments commémoratifs de Nagasaki sont visités (la silhouette de Noriko tenue à son premier plan) et que les sirènes sonnant à l’heure exacte de l’explosion incitent au souvenir collectif pour une courte minute avant que les vies ne reprennent leur cours, Noriko entrevoit la découverte des lettres envoyées à sa mère qu’elle vient elle-même présenter à l’un des fils de son autrice comme un okurimono, un don inattendu, un cadeau providentiel pour des générations qui, quand l’Histoire s’éloigne, ne gardent essentiellement que des dates, des noms gravés sur des stèles publiques et des images communément apprises. Ces lettres sont un retour vers le point central où la bombe américaine a percuté la nation japonaise : son cœur émotionnel, ses victimes n’ayant demandé ni guerre ni vengeance. Lévesque rappelle la fragilité des destins en évoquant à plusieurs reprises les murs de l’hôpital dans lequel Mitsuko se trouvait et qui lui ont permis de survivre, murs dans lesquels les poignées de survivants se retrouvèrent pour trouver maigre refuge ou pour finir les jours dans une souffrance sédatée. Murs d’un édifice bâti pour donner et maintenir la vie devenus enceinte de préservation, point de départ des relations épistolaires de Mitsuko l’ayant aidé, par échanges rédigés d’expériences, à lentement se reconstruire.

Metafilms/Spira

Parmi les nombreuses qualités du documentaire, on dénote la délicatesse de l’approche et la capacité de la réalisatrice à autant servir d’accompagnatrice pour le/la spectateur/trice dans une géographie pour nous immédiatement synonyme de destruction (mais ici filmée dans tout ce qu’elle a de plus vivant et de plus naturellement resplendissant) que de témoin pour sa belle-mère. Laurence Lévesque explore grâce à un incitatif inespéré les voies de la réparation ainsi que la puissance émotionnelle émanant du regard intense de Noriko sur laquelle la caméra se penche sans excès de dramatisation. La cinéaste marie avec justesse la tendre nature de l’intimité et la déchirante permanence d’un traumatisme commun à travers une figure de transition (d’une culture du silence à une culture de la mémoire), de passation (soulignée par cette procession nocturne de bateaux ornés de lanternes représentant les disparus), à travers un héritage que l’on découvre plus que l’on ne reçoit.

Paul (Denis Côté).

Mongrel Media/Coop Video Montreal/Metropole Films

Fort d’un superbe accueil à la dernière Berlinale, Denis Côté est venu présenter son dernier long-métrage documentaire, Paul, aux RVQC en compagnie de son personnage principal. Trentenaire longtemps acculé par l’anxiété, le manque d’adaptation sociale, les épisodes dépressifs et par les regards renvoyés par une société souvent hermétique à la bienveillance sur son surpoids, Paul a regagné une certaine confiance en lui et en ses capacités en s’engageant sur une voie fascinante pour le réalisateur et intrigante pour le/la spectateur/trice. Ce n’est pas sur la base d’un revirement total de philosophie, ni sous le joug douteux d’un coach de vie mais sur l’exercice délicat de la domination que repose la résurrection du trentenaire. Paul est un simp, vocable particulièrement utilisé sur les réseaux sociaux désignant une personne montrant une sympathie et une attention voire une dévotion prononcée envers une autre personne ne partageant pas le même sentiment, dans un but affectif ou de relation sexuelle. Cleaning Simp Paul, comme il s’est renommé sur les réseaux et comme fièrement affiché sur son T-Shirt, propose à des femmes dominatrices de nettoyer leur domicile en échange de jeux d’humiliation consentis. Très actif sur les plateformes en ligne, le jeune homme livre sans filtre son journal de bord, non pour susciter toute curiosité lubrique ou porter un éclairage sur des pratiques que certains jugeraient dégradantes mais, comme il l’affirme, parce qu’il «fait des ménages pour sauver sa vie».

Qu’on le retrouve chevauché par une cavalière autoritaire et affublé d’un masque de licorne, piétiné lorsqu’allongé sur le ventre sur le parquet d’un appartement, frappé par des martinets ou des lattes de bois, la caméra de Denis Côté n’est jamais dans le jugement. Elle observe en premier lieu et avec une distance délicatement calculée (de seuils de porte aux couloirs menant aux pièces astiquées) un homme en quête de son équilibre, d’une stabilité par lui-même appréciable et non d’une ordonnance socialement imposée ou acceptable. S’il évolue dans des cercles de soumission et de servitude, Paul fait le libre choix de sa condition réparatrice. Les échanges sont exercés en tout consentement et dans leurs limites communément établies. Inévitablement, pour qui n’est que peu éduqué aux plaisirs cravachés et aux doughnuts baladeurs, la frontière entre mise en scène séductrice ou sexuelle et comportement abusif peut sembler difficilement discernable. Côté nous rappelle cependant constamment au volontarisme et la minutie de Paul. Dans ses conversations en ligne, on le voit s’assurer de répondre avec précision et avec une grammaire impeccable à ses interlocuteurs. Ses reels (courtes vidéos) à la fois promotionnelles et rétrospectives sont filmées, montées, et commentées avec patience et application. Paul est à la fois créateur de son bien-être et créateur de contenu. C’est, comme le soulignait le réalisateur à la suite de la projection, ce que l’on peut aussi définir comme une démarche créatrice, voire artistique qui apporte un degré de lecture supplémentaire à l’entreprise de Paul. Les dominatrices elle-même échafaudent des mises en situation, jouent avec leur propre personnage (les sessions de soumission s’enchaînent parfois avec des discussions ancrées dans une «normalité» (telle que nous la concevons) surprenante – repas partagés, coupe de cheveux offerte. À suivre Paul parcourir les rues son iPhone tourné vers sa propre aventure, orner ses vidéos de positivité et d’enthousiasme, on constate les contradictions de la web culture, une intrication d’agressivités impunément exprimées et d’acceptabilités merveilleusement inspirantes. L’exposition personnelle de Paul dans sa communauté virtuelle est-elle un réconfort assez solide pour une solitude persistante (nulle famille, amis proches, confidents réguliers pour celui dont la plus probante éclosion sociale est liée aux multiples présentations du film lui-même) ? Plutôt que le simple constat du kink [ndlr : tendance sexuelle hors des « normes »] d’un solitaire, Denis Côté saisit la fierté inhérente au succès rencontré par Paul dans son processus salvateur («je suis un excellent nettoyeur» s’enorgueillit-il). Le jeune homme a pleine conscience de l’humour que peuvent susciter certaines situations (l’attente de Paul dans une grande pièce vide avant la rencontre avec un nouveau client ; les pâtisseries dont la garniture a servi d’enduit corporel accumulées sur un plateau ; les riffs de guitare d’un musicien à muselière) et la brillance de son regard, la capacité à surmonter ses angoisses (sur l’écran comme dans les salles de festivals où le documentaire est applaudi) suscite une empathie indéniable pour le personnage.

Mongrel Media/Coop Video Montreal/Metropole Films

Seule interrogation concernant la réalisation de Côté, la décision d’avoir mis en scène une virée SM sur le Mont Royal non tournée sur la colline montréalaise. L’illustration de l’effort déployé par Paul pour se rendre sur les hauteurs de ce que les habitants de la métropole appellent affectueusement «la montagne» traîne un symbolisme de surpassement particulièrement appuyé et sa confection tranche avec la vérité d’un récit qui n’a pas nécessairement besoin de se déplacer vers un décor extérieur, d’autant que le dernier plan sur le paysage montréalais vu du Belvédère Outremont n’est pas d’une beauté stupéfiante. Reste une démarche anthropologique suffisamment satisfaisante pour frictionner notre conception rigide des normes et de l’atteinte d’un bien-être ne pouvant être mesuré que par ses premiers bénéficiaires.

Okurimono. Réalisé par Laurence Lévesque. Avec Noriko Oi. 1h36.

Paul. Réalisé par Denis Côté. Avec Cleaning Simp Paul. 1h28.

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