[CRITIQUE] Mile end kicks : Période de Grace.

Afficher ostentatoirement ses inspirations dans les premières minutes de son film est délicat. On salue ses influences mais, paradoxalement, on s’approche d’une comparaison qui, selon sa nature, peut drastiquement déprécier sa réception. C’est un risque que prend Chandler Levack avec Mile end kicks. Grace (Barbie Ferreira), critique musicale, finit les préparatifs de son départ dans sa chambre. Elle quitte Toronto pour Montréal, où, logée chez son amie DJ Madeleine (Juliette Gariépy), elle prévoit d’entamer l’écriture d’un récit sur la genèse de Jagged little pills (1995), le premier album d’Alanis Morissette. Son quartier d’accueil est le Mile End de 2011, cette marmite de talents divers où bout l’underground et d’où les saveurs montent aux narines et oreilles d’un public curieux. Le Mile End d’Arcade Fire, de The dears, de Grimes ou d’Islands, dont la musique ouvre le film. Le Mile End qui a fait de la métropole québécoise une Mecque de l’indie pop, une « nouvelle Seattle ». Une jeune journaliste, plongée dans un paysage culturel grouillant et éclectique, amenée à partager les déboires d’un presque célèbre groupe ambitieux…Cameron Crowe n’est effectivement pas loin. Le poster de Almost Famous (2000) trônant au-dessus du lit passerait pour une note d’intention un brin présomptueuse : toucher du doigt une œuvre adulée par la réalisatrice, caresser, dès son deuxième film (après I love movies, 2022) le Saint-Graal, en empruntant ses attributs musicaux et autobiographiques, ses mouvements de (on-the-)road-movie, ses regards timides et ses prises de consciences transformatrices propres de coming-of-age movies. Mais, derrière l’épaule de Grace, Levack place le film de Cameron Crowe en grand frère attentif plutôt qu’en patron que suivraient les coutures de son récit. Ce qui l’a séduit dans Almost Famous pose des petits cailloux rassurants jalonnant le cheminement de ses propres personnages. Levack a connu cette transition ontario-québécoise, a brossé le portrait d’artistes pour la revue SPIN (le T-Shirt au logo du magazine porté par Grace en est un clin d’œil sympathique), s’est frottée à l’effervescence des clubs montréalais et le dessein de sa protagoniste est un évident écho à son parcours pré-cinématographique. Almost famous sert de bel encrier mais la plume trempe bien dans l’encre du vécu.

Banner House Productions / Zapruder Films / XYZ Films / Rhobus Media / Entract Films

Mile end kicks, c’est d’abord le déplacement d’un regard. Du bureau confiné et étouffant d’un magazine aux extérieurs ensoleillés d’un quartier résidentiel et festif. De la cellule familiale dubitative à la cellule amicale enthousiaste. De l’exercice solitaire à l’expérience de groupe. Et surtout du carcan torontois à l’air frais du Mile End. À la verticalité de la tour CN (et à la rigidité à laquelle sa ville d’origine la contraint), Grace adresse un doigt d’honneur bien senti depuis le bus qui l’emmène vers Montréal. La main qui agrippe le destin échappe parfois un majeur tendu. A travers les yeux d’une découvreuse, Levack nous fait re-découvreur. On a beau connaître les escaliers extérieurs métalliques en vrille ou la devanture du St Viateur Bagel, la ville ne renvoie pas la même lumière quand elle est vue par d’autres yeux que ceux de ses habitués (d’où l’intérêt de suivre Grace plutôt que de faire palpiter les membres du groupe fictif Bone Patrol comme le cœur du scénario). Le choix de la saison n’est pas anodin. Si Montréal sait maîtriser ses hivers, elle exploite intensément ses étés. Contrastant avec les intérieurs aux néons froids et l’uniformité du paysage de la capitale ontarienne, Chandler Levack capte la brillance des chaudes journées de l’île. Il y a une constance de température entre ces nuits suantes où les corps s’expriment en chants, bières et rythmes, et ces jours où la moiteur du climat continental colle les textiles à la peau. Pour autant, l’approche n’est pas touristique. Les plans sont suffisamment furtifs pour éviter une signalétique de type ‘vous êtes ici’ dès que la caméra s’approche du Mont Royal ou de l’oratoire Saint-Joseph mais la réalisatrice parvient à absorber un peu de l’essence de chaque lieu (le côté reposant du belvédère de la ‘Montagne’, l’agitation festive d’un parc Laurier garni de grappes joyeuses, l’étroitesse des ruelles qui facilite l’intimité des conversations). Montréal s’affiche ainsi vivante et le Mile End expose sa nonchalance, son insouciance, sa capacité d’offrir à qui veut la chance de laisser couler son art, dans les clubs où la nuit autorise toute expérience comme dans les lectures de poésie publiques, où le jour autorise toute confidence.

Le regard se tourne également vers le jeu de séduction que ces musiciens si physiquement proches de leur public (la modeste superficie des salles aidant) entretiennent. L’intérêt que suscitent chez Grace Chevy (Stanley Simons), chanteur, et Archie (Devon Bostick), guitariste du groupe Bone Patrol, titillent deux cordes sensibles : la corde sexuelle (travelling avant sur le regard gourmand de Grace à la découverte de la voix suave du front man, premiers contacts entreprenants d’une jeune femme à l’aise avec son corps et ouverte à la nouveauté) et la corde sensuelle (rapprochements mesurés avec Archie, timidité qui laisse transparaitre l’attirance mutuelle). L’une vibre pour une plénitude corporelle et pour un éveil de sens (l’effleurement de peau dans un essayage de chaussures dans la boutique où travaille Chevy électrise plus qu’il ne romantise), l’autre vibre pour un éveil de sentiments (la romance atténue l’électricité et Levack guette dans leurs déambulations diurnes la vraie tendresse pour Grace cachée derrière la fausse désinvolture de Devon). Au-delà de l’expérience d’une rédactrice venue faire ses armes dans une nouvelle ville, c’est au parcours d’une jeune femme bousculée par des vents contraires que la cinéaste convie.

Banner House Productions / Zapruder Films / XYZ Films / Rhobus Media / Entract Films

Lorsque rejoignant un patron (Jay Baruchel) qui l’invite dans son bureau pour qu’elle lui parle de son projet d’écriture, Grace sort du champ et que la caméra s’attarde quelques secondes sur le cubicule vide de l’employée, on saisit que l’hors-champ dissimule les abus répétés que Grace a subi dans la ville reine. La configuration même des bureaux du magazine l’isole : elle, accoudée au muret de son espace ; eux, cette demi-douzaine d’hommes campés sur leur connaissance du punk rock américain, riant des innocentes confusions de Grace, mais ignorant tout d’une scène canadienne qu’elle maîtrise. Face aux avances de Grace, Chevy passe d’une indifférence notable à, voyant qu’à son contact et par ses articles, Bone Patrol pourrait gagner une certaine reconnaissance du milieu, une affection intéressée. À l’expression des désirs de Grace, Devon répond par des hésitations gênées. Le fossé communicatif entre une femme en phase avec son corps et des hommes enclins à utiliser le leur comme un instrument (de pouvoir, d’influence, de convoitise) autre que celui que certains tiennent sur scène est là, dans l’auscultation des secousses de sentiments féminins auxquels aucun homme ne répond correctement. En filigrane, et souligné par une jolie scène de vulnérabilité commune, sa compagne Madeleine vit les mêmes tourments, solide derrière ses platines et fragile dans ses amours incertaines. C’est ici que la figure d’Alanis Morissette sur laquelle Grace souhaite écrire est pertinente. A 19 ans, Morissette s’est servie de son expérience comme d’une arme anti-patriarcale et l’immédiat succès rencontré par Jagged little pills n’a pas empêché la franchise et la frontalité justifiée de ses paroles de se faire fustiger par la bien-pensance d’un masculinisme canadien (et international) trop occupé à s’excuser du moindre écart de politesse. À un âge proche, Grace tente aussi de valoriser son potentiel tout en percutant d’inévitables défauts (un comportement irrespectueux envers son hôte Madeleine, une procrastination qui l’amène à perdre son éditrice). En écrivant sur la chanteuse canadienne, Grace met sa propre réalité à nu. Levack rappelle que le coming-of-age movie est aussi un coming-‘off-age’ où les chaînes de l’adolescence se brisent parfois trop brutalement pour que s’appréhende adéquatement une nouvelle liberté crue.

Les schémas interactifs sont plutôt prévisibles (les parents étouffants mais toujours protecteurs, l’amie délaissée mais compréhensive, le chanteur dont l’aura au micro est aussi indéniable que la vacuité hors-scène, l’amoureux mis de côté mais dont la vraie et rassurante valeur émerge) et le parcours de poisson ontarien hors des eaux québécoises peut paraître convenu (la dichotomie anglo – sophistiquée mais brouillonne – / franco – rustre mais pragmatique -, l’émerveillement d’un quotidien que les locaux croisent sans voir) mais la démarche est indubitablement sincère. Levack n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour que son 2011 sonne vrai (un vieux modèle d’iPhone, des appels par Skype, des appartements loués via Craigslist). La réalisatrice manie brillamment les ruptures de tons, notamment dans ses transitions où une disruption musicale ou le son d’un click de clavier accompagne les revirements émotifs de Grace. Les expressions cinglantes d’Hugo (Robert Naylor), compagnon de Madeleine, la complicité palpable des membres de Bone Patrol et l’alchimie opérant entre Barbie Ferreira et Devon Bostick façonnent le charme d’un long-métrage qui, s’il ne surprend jamais vraiment, sait renvoyer vers une petite capsule temporelle fort réjouissante. Chandler Levack rejoint des œuvres récentes (Mille secrets, mille dangers (Philippe Falardeau 2025) ; Messy legends (Kelly Kay Hurcomb et James Watts, 2025)) qui nous donnent le goût de re-explorer notre ville en picorant dans son histoire, dans ses rues et dans ses nuits. Le quartier s’est embourgeoisé, s’est grandement transformé, a perdu un peu de son étincelle mais Mile end kicks (jeu de mots sur les souliers – kicks en argot Nord-Américain – vendus par Chevy dans son échoppe et les coups de pied artistiques revigorants – kicks – que la vitalité musicale du Mile End évoque) pousse à croire qu’en y déambulant, nous pourrions y retrouver des airs qui se fredonnent et des airs qui se respirent, tous issus des musiciens qui ont fait les heures de gloire de ce joli petit coin de Montréal.

Mile end kicks. Écrit et réalisé par Chandler Levack. Avec Barbie Ferreira, Devon Bostick, Stanley Simons, Juliette Gariépy, Robert Naylor, Jay Baruchel…1h52.
Sorti au Quebec le 17 avril 2025. Date de sortie française indéterminée.

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