Vous avez grandi dans le Mile End [NDLR : quartier montréalais de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal]. Participer à ce projet vous a-t-il permis de redécouvrir le quartier et son histoire ?
J’ignorais beaucoup de choses sur le passé culturel du Mile End, notamment ce boom artistique des années 2010 et l’émergence de nombreux artistes qui y ont fait leurs premières armes, comme Grimes ou Mac DeMarco. J’ai aussi réalisé à quel point le quartier avait changé et s’était embourgeoisé. Les membres de Half Moon Run, qui nous ont aidés sur le film, nous racontaient qu’à l’époque, ils vivaient dans de petits appartements abordables à Montréal. Aujourd’hui, le quartier est devenu extrêmement populaire, avec une multitude de petits restaurants. Les gens viennent de partout pour aller au Café Olimpico, alors qu’à l’origine ce n’était qu’un café italien de quartier fréquenté par des grands-pères qui regardaient des matchs de soccer. On est ailleurs désormais.
Étiez-vous familière avec la scène musicale du quartier de cette période ?
Pas vraiment. Moi, j’écoutais surtout Lana Del Rey, One Direction… Ma mère m’a fait découvrir Arcade Fire ou Beast mais je ne savais pas à quel point tout ceci était foisonnant. Certains groupes sont devenus énormes aujourd’hui.
Pour préparer le rôle de Madeleine, DJ, avez-vous approché la scène musicale actuelle ou des DJ montréalais(es) ?
J’ai demandé de l’aide, notamment à des amis DJ afin de m’expliquer les bases du métier, notamment le fonctionnement des platines. Je trouvais important de comprendre un minimum ce que je faisais, parce que les DJ voient vite quand quelqu’un improvise sans savoir. Je suis beaucoup sorti dans le Mile End étant jeune mais j’ai grandi et avec le temps, en sortant davantage, en allant à des fêtes et à des concerts, en côtoyant des jeunes artistes qui arrivent à Montréal, qui organisent des partys, des raves, j’ai pu un peu voir cette nouvelle scène. Les afters hours sont plus sophistiquées, les billets sont désormais autour de 40$… Mile-Ex ou Exposé Noir organisent des soirées prisées. C’est complet et complexe et le quartier attire des artistes de partout pas seulement québécois (au contraire!). Le lieu amène de nombreux représentants du milieu underground ontarien, notamment torontois. J’ai compris à quel point la scène nocturne montréalaise est riche et internationale. Magi Merlin, qui joue aussi un petit rôle dans Mile end kicks et qui a fait la chanson du générique de fin, nous a aussi fourni de nombreuses informations. Certains de ces musiciens ont un petit côté « clichés d’eux-mêmes« , ils sont très colorés, ils parlent anglais entre eux, même s’ils sont francophones !

Le film est très intimement montréalais, avec de nombreux plans sur et dans la ville, depuis le Mont Royal, dans ses ruelles, et présente le caractère très multiculturel de la métropole. Chandler Levack est de Toronto, Stanley Simons [Chevy] est américain… Comment avez-vous vécu cette collaboration avec des artistes venant d’horizons si divers ?
C’était fascinant. Plusieurs collaborateurs connaissaient déjà très bien Montréal. Devon Bostick [Archie] est torontois et connaît bien la ville. Barbie Ferreira [Grace] était déjà venue à Montréal pour sa carrière de mannequin. Isaiah Lehtinen [Jessie], qui était déjà dans le premier film de Chandler [I like movies, 2022] et qui est aussi musicien était déjà également venu. Ils connaissaient la ville presque mieux que nous ! C’était nous qui les suivions ! Grâce à eux, j’ai redécouvert ma propre ville à travers un regard extérieur, ce qui était extrêmement stimulant.
Cette dynamique a aidé à créer un esprit de groupe ?
Oui, énormément. La réalisatrice avait demandé que nous arrivions presque un mois avant le tournage afin de créer des liens. Passer un été ensemble à Montreal pour le film a vraiment contribué à nous rapprocher. On a passé du temps ensemble, on sortait, on allait à des concerts. On s’est vraiment tous très bien entendus. Barbie est amie avec Charli XCX, et nous a amené à l’un de ses concerts par exemple. C’était vraiment génial ! Rien n’était forcé et ça a vraiment porté fruit à l’écran.
Avec Robert Naylor, vous formez le couple francophone du film. Comment vous êtes-vous senti tous deux au milieu d’une production plutôt anglophone dans votre propre ville ?
Il n’y avait pas vraiment de différences entre nous et les autres comédiens du film. C’est plus vis-à-vis du public québécois que notre présence est remarquée. Au Festival International du Film de Toronto ou à South by Southwest, le public est majoritairement anglophone et réagissait donc davantage aux blagues et expressions anglaises. Au Québec, les réactions ont été très fortes, le public riait beaucoup aux blagues de Robert, à notre dynamique. Beaucoup de gens s’attendaient à voir un film sur Montréal, mais Mile end kicks est plutôt un film sur un regard extérieur porté sur la ville, le point de vue d’une anglophone qui vient habiter à Montréal. À travers ses yeux, le Québec peut être surprenant, drôle, absurde. Le regard porté sur les Québécois est à la fois drôle, tendre et romantisé et je pense que le public s’y est reconnu. C’était très touchant.
Le film propose aussi une vision féminine d’un parcours artistique – inspiré du propre parcours de Chandler Levack. Il y a une belle scène de vulnérabilité entre vous et Barbie Ferreira en fin de film. Est-ce que c’est cette sensibilité qui vous a aussi touchée à la lecture du scénario ?
Oui, c’est même ce qui m’a le plus touchée dans le scénario. Le personnage principal de Grace n’est pas un quelqu’un qui se laisse faire, elle met son pied à terre face à un patron abusif, insiste pour se faire adéquatement payer, pour que ses articles musicaux retirés du site du magazine par son boss soient republiés… Elle sait faire face aux hommes qui l’entourent, elle prend des initiatives, tels que sa volonté d’écrire sur les sex-toys dans les colonnes du magazine. Il y a cette idée de s’affirmer, de demander une reconnaissance professionnelle, tout en exposant sa sensibilité. Pour les femmes artistes, ce n’est pas toujours simple. Il faut y mettre tout son cœur, toute sa personnalité, et le jugement des autres n’est jamais très loin. J’ai eu moi-même des amies qui ont essayé de faire des spectacles, d’être DJ, et ça n’a pas toujours été simple. Il leur a toujours fallu faire leurs preuves, accepter des horaires incongrus, se joindre à d’autres artistes masculins car avoir une fille seule aux platines paraissait pour certains moins vendeur. Cette réalité m’a beaucoup aidée à construire mon personnage.

On sent, notamment dans les scènes de poésie publique, que nous sommes également dans une période de transitions sociales. Des jeunes prennent le micro face à d’autres non seulement pour partager leur art mais pour parler d’eux-mêmes, de leurs tourments, de leur corps.
Oui, tout à fait. 2011 était une époque vraiment particulière en ce sens. Certains mouvements sociaux commençaient à se populariser, Instagram commençait à peine à s’imposer, Me too n’était pas encore tout à fait là, on commençait juste à binger les séries télés comme Breaking Bad ou Orange is the new black. Le film dévoile cette dichotomie un peu bizarre, dans laquelle évoluait la jeunesse de l’époque.
Connaissiez-vous bien le travail de Chandler Levack et son premier film, I love movies ?
Oui, j’avais adoré. Chandler est très bonne pour écrire des situations malaisantes et drôles. Je la respecte énormément pour cela car beaucoup de scénaristes doivent s’y mettre à plusieurs pour réussir à recréer efficacement de telles scènes. Je tenais vraiment à réussir l’audition et décrocher ce rôle pour Mile end kicks. Quand j’ai appris qu’un film allait se faire dans et sur le Mile end, cela a tout de suite attiré mon attention. C’est un peu comme lorsque l’on attend l’adaptation d’un livre qui nous est cher. On se l’approprie un peu et on appréhende de voir ce que le résultat va donner. Je sais à quel point le Mile End est iconique et ne pas participer au film m’aurait rendue très jalouse !
Cela vous inspire-t-il au point de travailler sur vos propres projets d’écriture ou de réalisation ?
Oui, tout à fait. J’adore jouer, mais j’ai aussi très envie d’écrire et éventuellement de réaliser. Je travaille sur des courts métrages et je suis en discussion avec des producteurs. C’est un beau pari. C’est un processus difficile, presque un exercice de séduction, mais très formateur. Au Québec, nous sommes chanceux. On peut quand même compter sur le support de sources de financement publiques pour ce type de projets.
Le parcours d’Alanis Morissette est aussi source d’inspiration dans le film. Grace part à Montréal dans l’espoir d’écrire sur l’album Jagged little pills, avec tous les challenges auxquels la chanteuse, alors âgée de 19 ans, a dû faire face puis l’histoire dévie sur les propres difficultés du personnage (et de ceux qui l’entourent comme Madeleine) à évoluer dans leur monde. Ce côté coming-of-age movie vous a plu ?
Oui. Ça n’a pas été facile pour Alanis Morissette. Mais qui a connu une popularité assez jeune peut vite se faire avaler par la machine. Un de mes amis, Lenny Kim, a vécu cette situation. Il est devenu une star, reconnu en France, très médiatisé et a traversé des tribulations d’enfant dans un monde adulte pas forcément simples à vivre. Cette situation me fascine. J’aime rester dans un entre-deux ou l’on me connait un peu mais pas trop, que je puisse faire mon métier et continuer à vivre ma vie.
Les chambres rouges de Pascal Plante (2023) a tout de même apporté beaucoup de lumière à votre carrière. Le film a dû vous ouvrir de nombreuses nouvelles portes.
Mile end kicks est l’une d’entre elles. Le film est finalement l’un des plus beaux cadeaux que Les chambres rouges m’a permis de recevoir, Chandler m’ayant découverte dans le film. J’ai beaucoup travaillé cette année, dont un film avec le réalisateur espagnol Jaume Collet-Serra qui avait tourné (au Québec !) un des premiers films d’horreur que j’ai vus, Orphan (2009). Le tournage de ce huis clos d’époque s’est déroulé aux États-Unis avec un casting fabuleux, dont Noah Jupe, qui était récemment dans Hamnet (Chloe Zhao, 2025). Pour la première fois de ma vie, on m’a proposé un rôle sans que j’aie à envoyer quoi que ce soit ou passer une audition et ça, je pense que je le dois aussi aux Chambres rouges.
Vivez-vous toujours dans le Mile End ?
Oui, et j’ai vraiment hâte de voir comment les spectateurs vont recevoir cette vision du Mile end ! Vont-ils être protecteurs ? Le quartier a quand même beaucoup changé, quelque chose d’un peu plus hautain s’y est installé. Désormais, je suis un peu plus « équipe Petite Italie » !
Propos recueillis par téléphone par Stéphane Michel le 16 avril 2026. Merci à Entract Films et Melanie Laprise pour avoir rendu cet entretien possible.
Mile end kicks. Écrit et réalisé par Chandler Levack. Avec Barbie Ferreira, Devon Bostick, Stanley Simons, Juliette Gariépy, Robert Naylor, Jay Baruchel…1h52.
Sorti au Quebec le 17 avril 2025. Date de sortie française indéterminée.