[CRITIQUE] Pendant ce temps sur Terre : J’ai perdu mon frère

Elsa est infirmière, elle a toujours été proche de son frère avant qu’il ne disparaisse lors d’une épopée spatiale. Trois ans plus tard et par le plus grand des hasards, un signal affirme pouvoir le ramener sur Terre, au détriment d’un lourd prix à payer. C’est le pitch du second long métrage de Jérémy Clapin, révélé en 2019 par J’ai perdu mon corps et qui s’essaye cette fois-ci à la prise de vue réelle.

Pendant ce temps sur Terre se tient entre L’invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel et la chronique en province modeste : loin des grandes villes et désormais terreau fertile d’un cinéma français qui insère des codes du fantastique dans un quotidien dépourvu de rêves de grandeur. On pense à une proposition comme Teddy des frères Boukherma qui offre une vision teintée d’ironie de la marginalité d’un jeune déscolarisé de 19 ans, qui n’a jamais quitté ses champs pour les grandes villes. Il est contraint à errer et répéter des gestes de ses mains sur les corps dénudés de client·es d’un salon de massage défraîchi jusqu’à l’intrusion d’une bête féroce porteuse d’un événement inattendu. Le village se transforme ici en périphérie de métropole. Elsa n’a pas forcément de but, travaille en tant qu’infirmière mais sans projets futurs, marquée par la disparition de son frère dans les confins de l’espace sans réussir à en faire le deuil. Il représente un modèle de réussite et l’image d’un être qui nous guide, auquel on veut ressembler. 

Diaphana Distribution

Pour ressembler à ses pairs, Clapin choisit la carte de la soft science-fiction, une sobriété avec beaucoup d’intelligence. Conscient de l’impossibilité de trop en montrer, ce qu’on pourrait penser grandiose et démesuré reste à hauteur d’humain. Un procédé qu’on rattache à Siegel et son Invasion des profanateurs de sépultures en 1956, représentant la propagation d’une présence alien par la prise de possession des corps de concitoyens. À l’image de Gagarine, grande réussite de 2021 qui aborde la passion de la conquête des étoiles d’un adolescent pour brosser le portrait d’une jeunesse désireuse de garder en apesanteur sa cité menacée de destruction, Clapin accroche des thématiques sociales, chroniquées avec la passion et l’envie qui permettent de porter un regard sincère sur notre territoire, non pas uniquement pour pointer du doigt le sentiment d’abandon qui l’habite mais aussi pour en montrer la beauté et la richesse de son environnement.

Habité par la quête de retrouver l’être perdu, Clapin prolonge l’essai de J’ai perdu mon corps. Ce n’est plus une main qui tente de retrouver son prolongement mais une jeune fille qui tente de récupérer une autre partie d’elle-même. Celle qui n’est pas physique mais qui nous rattache au plus près de notre existence, sa famille la plus proche. La main devait accepter de parcourir une longue route semée d’embûches pour arriver à ses fins ; Elsa doit accepter de suivre un chemin funèbre, d’ôter la vie de quatre quidams pour réapprendre à goûter au quotidien et se reconstruire psychologiquement. Jusqu’où est-on prêt·e à aller pour sauver une personne chère à son cœur ? Peut-on accepter tous les sacrifices, quitte à en devenir une sorte de bourreau ? Clapin questionne le choix face à l’amour. Mais là où J’ai perdu mon corps fait couler de profondes larmes, Pendant ce temps sur Terre loupe le coche de l’émotion. Jamais le personnage, la caractérisation d’Elsa et le jeu de son actrice Megan Northam n’atteignent la beauté d’un amour naissant entre Naoufel et Gabrielle. Cette joie d’une première rencontre qui se fait ressentir lorsque des palpitations apparaissent simplement au son de la voix glissant dans le canal d’un interphone.

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Pourtant, le cinéaste joue avec une certaine naïveté. Il tente, expérimente, mixe les genres comme il le souhaite. Son attrait pour l’animation s’imbrique à quelques reprises dans le récit pour offrir des moments suspendus. L’occasion de plonger dans les rêves et sentir qu’il s’agit là d’un moyen pour son héroïne de se projeter hors du temps, d’enfin se sentir libre, comme une enfant qui les yeux fermés imagine rejoindre son frère dans l’atmosphère et surplomber le monde en se persuadant invincible. Cette force qu’elle ne pouvait soupçonner intervient lors d’un autre instant, bien plus sanguinolant : Clapin surprend en abordant une tentative de viol de plein fouet. Non pas pour en créer une sorte de rape and revenge, mais pour en renverser instantanément la vapeur et broyer son agresseur sous des coups déchainés. On se demande si l’évolution d’Elsa et sa psyché au travers du récit ne sont pas comme ce cinéma mutant qui braque les codes établis pour créer un ensemble protéiforme : une chose étrange, parfois confuse mais unique pour chacun.une d’entre nous, dont la frontière entre le réel et l’imaginaire est aussi fine que déconcertante.

Pendant ce temps sur Terre, de Jérémy Clapin. Ecrit par Jérémy Clapin. Avec, Megan Northam, Sofia Lesaffre, Catherine Salée… 1h29
Sortie le 03 juillet 2024

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