Alors qu’elles se promènent dans une rue non loin de leurs habitations, Uma (Radhika Apte) et Sheetal (Chhaya Kadam) se questionnent sur la direction à prendre au prochain carrefour. “Est-ce qu’on tourne à gauche vers le tas d’ordures ou à droite vers les poubelles ?” Lorsqu’il est évoqué, ce choix fait écho à un plan qui traverse régulièrement le long-métrage : chaque fois qu’Uma rentre chez elle, c’est un travelling latéral vers la droite qui l’accompagne. On peut comprendre que son logis soit identifié comme “la poubelle” – non pas que le tas d’ordures, qu’on peut entrevoir comme le reste du bidonville de Mumbaï dans lequel elle réside, soit plus attrayant : une pièce à vivre où la chaleur semble transpercer les fins murs comme les bruits alentours qui la réveillent violemment.
Le foyer ne peut pas apparaître comme un cocon à l’épreuve de ces éléments extérieurs : il est le lieu d’un mariage arrangé – forcé est un terme plus approprié – avec Gopal (Ashok Pathak), ce mari-parasite qui rentre bourré à pas d’heure et dont les seules interactions avec son épouse sont l’objet d’engueulades diverses sur son inaction constante. Dans un premier temps, Sister midnight laisse la piste d’une possibilité de violences conjugales, d’un écrin-type malheureusement commun dont Uma doit s’extirper. Mais si ces suggestions nous atteignent par la reproduction de codes dont on imagine l’ampleur progressive, l’image nous donne un contraire qui d’abord étonne avant de se dissiper vers un objet autre, que le film prend soin de dissimuler.
Lorsqu’Uma, cachée sous les couvertures, retire sa chemise de nuit pour tenter de consommer un mariage qui pourrait trouver dans l’acte charnel un peu de sel – une suggestion notamment amenée par les ébats de Sheetal que nous entendons à travers les fins murs -, ce mari que l’on imagine pervers pour correspondre à l’archétype la regarde à peine. Quand elle est prise de moments de faiblesse, sa santé déclinante étant l’un des objets du mystère entretenu, il en deviendrait presque aimant. Les moments où, après une plainte de son épouse, Gopal organise une sortie en plein air, son inadéquation au monde rend le périple chaotique. Sur les visages fatigués d’un voyage trop long et d’un lieu de vacances à peine entrevu pour un retour précipité, c’est la lassitude non pas d’un·e conjoint·e, mais d’un ensemble de ratés qui les éloigne d’elleux-même et de la société qui transpire. La réponse se situe dans un plan-miroir qui aide les personnages à se rejoindre moralement. Lorsque Gopal rentre chez lui, ce même travelling latéral vers la droite l’accompagne – quand il ne permet pas aux deux de se relayer, lui rentrant de son labeur, elle y partant : lui aussi rentre vers “la poubelle”, ce quotidien qu’il n’a pas envie de retrouver. Sister midnight ne regarde pas une femme enfermée dans un mariage contraint : il observe la situation des précaires de l’Inde contraints de s’unir par défaut pour accomplir des destins familiaux qui les dépassent. Le film gomme progressivement les liens de tension pour tenter de faire front commun.
L’idée derrière l’entreprise de Karan Kandhari est donc de lancer l’intrigue une fois l’enjeu imaginé déjoué. Ce faisant, il prend le temps de poser un cadre, une ambiance qui peut nous sembler familière tant beaucoup de films indiens font état d’une certaine réalité sociale – on pense, pour les plus récents, à All we imagine as light de Payal Kapadia ou Santosh de Sandhya Suri, tous deux prenant pour personnage principal une femme issue d’un milieu modeste et faisant de leur évolution dans un monde hostile le centre de leur sujet –, qui fait d’autant plus ressortir l’élément fantastique lorsque ce dernier survient. Ici aussi, une progression s’installe. La santé déclinante d’Uma – et le corps de Rhadika Apte que nous voyons maigrir à vue d’œil – n’apparaît pas immédiatement comme la naissance de sa potentielle monstruosité mais comme un mal palpable, à soigner, tout comme ce sang qu’elle ingurgite et lui redonne de l’énergie peut s’interpréter comme réponse à un trouble anémique. Tout le décorum autour du corps d’Uma passe par une prise de conscience qui ne peut être effective tant qu’Uma reste enfermée dans son lieu de vie.
Après un enjeu à déjouer, c’est une narration qu’il faut faire capoter. Elle qui se veut cyclique, enchaînement de petits moments finissant tous par mener au retour à la maison, doit sortir de ses rails. Comme Jeanne Dielman (Delphine Seyrig dans le film de Chantal Akerman de 1975) qui oublie ses pommes de terre et met en branle son quotidien, cette nuit qu’elle est contrainte de passer sur son lieu de travail, endormie sur le rooftop – peut-être au final l’un des seuls plans “au grand air”, qui permet une respiration, un regard vers l’ailleurs animé par la profondeur de champ – est l’élément déclencheur d’une seconde partie, aussi subite dans son arrivée qu’on ne l’attendait plus. Tout à coup, la mise en scène s’emballe, s’agrémente du genre, embrasse le fantastique par de nombreux aspects. Le corps auparavant décharné de Rhadika Apte se disloque, est mué de légères touches surréalistes et l’élément fantastique, dérangeant comme fascinant, se joue de discrétion. Il s’agit surtout d’entretenir la possibilité du fantasme : ces animaux sirotés par Uma, qui ressuscitent et s’animent comme du papier mâché, sont-ils perçus par tou·tes ou uniquement signes d’une folie dans laquelle elle s’enfonce ? Par certains contrechamps, qui laissent entrevoir d’autres visages observateurs circonspects de la situation, le doute se veut planant, le film préférant entretenir le mystère. Ce n’est pas la complicité de Gopal qui apportera une réponse, lui ne ressuscitant pas une fois que son épouse l’attaque.
Par les pistes qui brouillent l’intention de ton, Sister midnight parvient à créer la surprise. Sa seconde partie fantastique, si elle est amorcée par plusieurs indices, n’est pas un attendu et parvient à relancer une intrigue qui avait tout pour s’enfoncer dans le convenu. Mais c’est aussi là que la faim se veut insatisfaite : parce qu’il fallait poser un cadre, définir de faux enjeux, faire cabotiner la narration pour mieux surprendre, le film prend tellement son temps qu’il oublie de faire exister ce qu’il est parvenu à faire émerger. La mise en scène qui s’emballe est aussi celle qui se précipite vers la fin. Le caractère punk de certains effets, notamment dans les inserts musicaux, de Moanin’ at midnight de Howlin’ wolf à plusieurs titres des Stooges – le titre ne vient pas de nulle part, n’est-ce pas Iggy – laisse une note amère quant à un ailleurs que l’on ne fait que nous suggérer mais que l’on ne voit que peu, se concluant sur une chasse aux sorcières sur le titre éponyme de Motörhead, délicieux moment lui aussi bien court. Contrat rempli, la belle a fui vers l’ailleurs que le film nous invite à embrasser dès ses premiers instants mais on aurait bien aimé passer un peu de temps avec la bête, sale gosse de Mumbai, dont l’initiation n’a fait que débuter.
Sister midnight, écrit et réalisé par Karan Khandari. Avec Rhadika Apte, Ashok Pathak, Chhaya Kadam… 1h48
Sorti le 11 juin 2025


