[ÉDITO] Étienne Chatiliez : Le boomer gît dans le pré

Perdre une occasion de se taire. L’expression n’a jamais été aussi vraie quand Jean Dujardin, en pleine promotion de L’homme qui rétrécit de Jan Kounen, nous a gratifié du merveilleux “Je suis rétrograde car j’aime le pâté ?”, grand moment de télévision que l’on aime à se repasser en boucle. La phrase prête évidemment à rire dans toute la tonalité qui l’accompagne – comprendre que Dujardin ne “joue” plus OSS 117 – mais pour qui dirait qu’avant de se moquer, il faut considérer ce qui a voulu être exprimé, la diatribe englobant cette phrase-résumé est aussi divertissante que profondément triste. Énième pleurnicharde semi-réactionnaire sur ce “pays dont on perd les valeurs”, inventaire de traditions que l’on prétendrait millénaires, le narratif sur la France Éternelle que Jean-Miche et ses ami·es perroquets déblatèrent dès que parole leur est donnée sert un objectif qui se complaît à faire oublier que la richesse culturelle – et culinaire ! – s’est toujours forgée dans le multiculturalisme. 

Quelques semaines plus tard, c’est une interview de Michel Leeb qui fait surface, lui qui se plaint des wokistes gauchiasses l’empêchant d’écrire ses sketches comme il le souhaite. Nos petits vieux – Michel Sardou, Enrico Macias, Pierre Arditi et passons-en – qui ne peuvent plus rien dire, plus rien faire mais qui peuvent étrangement le dire partout et tout le temps regrettent visiblement ces années 80 où mimer un homme africain en singe bouffeur de bananes était un amusement général, où chanter qu’on a un Martel à Poitiers relevait de la bonne rime sans conséquences. 

Mais quand Sabine Azéma dit de sa belle-fille eurasienne que “Si elle rate ses études, elle ouvrira un tabac” juste après qu’André Dussollier ait imité un accent oriental en se tirant les paupières, nous sommes dans Tanguy : le retour, en 2019. Alors on pense à Étienne Chatiliez. En toute coïncidence, les complaintes de Dujardin et Leeb sont apparues peu ou prou au moment où il nous est passé par la tête une envie de revoir les premiers films du gugusse puisque communément, ils sont reconnus comme bien meilleur que cette – pour l’instant – ultime proposition aussi plate que l’encéphalogramme de son discours le permet. Derrière ces décors aseptisés où le slogan Cuisinella se recherche et ces champs contrechamps programmatiques qui n’ont aucune intention de montage se dévoile un cinéma en bout de course, celui qui ne sait plus comment il pourra inspirer son narratif comique dans un monde qu’il ne/qui ne le reconnaît plus. Les relents de son film précédent, Agathe Cléry (2008), remontent, même si nous serions de défendre ce dernier dans son intention (ratée) de s’inscrire en relecture cynique de l’exceptionnel Watermelon man (1970) de Melvin van Peebles. En 2019, Étienne Chatiliez écrit sa comédie comme il l’aurait fait 30 ans plus tôt mais sait qu’il ne peut plus y mettre le même panache : ne reste que la rancœur de ses personnages, moins portraits moqués que miroirs de ses déceptions quant à un “humour” qui n’a plus sa place. Comme nos papys cités plus haut, Chatiliez a vieilli, pas grandi.

Et ses vieux films, donc ? C’est en les réobservant aujourd’hui que l’on réalise que la vivacité qu’on leur prête est avant tout une question d’écriture tant leur mise en images, si elle est loin de ce qui est jugé plus haut, n’est pas spécialement de haute volée. Scénarios qui moquent le nouveau riche pour des films qui emmerdent le/la spectateur·ice en quête de frissons visuels. Ces mini-postulats sur le confort bourgeois à ébranler – échange d’enfants de deux familles aux niveaux sociaux éloignés dans La vie est un long fleuve tranquille (1988), famille bobo-parisienne qui se coltine la vieille tante acariâtre et raciste dans Tatie Danielle (1990) – sont tellement peu regardés au-delà de leurs lignes scénaristiques consistant en un enchaînement de répliques “cinglantes” et de situations gênantes qu’il en devient difficile de savoir qui Chatiliez moque réellement. On pense particulièrement à Le bonheur est dans le pré (1995), où celui qui subit l’injustice d’un cocon familial qui le conchie et de salarié·es qui lui font la misère de la grève est un petit patron lui aussi bien loti, qui aimerait bien savourer ses rognons bien rosés tranquille.

C’est dans ce vocabulaire culinaire que l’on retrouve cette idée d’une France Éternelle. Le terroir comme leitmotiv pour celui qui vante les mérites de la gastronomie hexagonale par listings procéduriers – une séquence où Michel Serrault et Eddy Mitchell, en pleine route, réclament plusieurs détours pour aller goûter des spécialités régionales très cochonnes – se transforme inéluctablement au détour d’une carrière mûrie par l’âpreté en complainte sur cet autre qui viendrait bouffer nos traditions. Dans Tatie Danielle, c’est la même Tatie qui ne comprend pas la tomate mozzarella et regrette ses paupiettes. Petits plats de grand-mère, petites mœurs pour bobonne aussi, elle qui reste souvent à la cuisine et dont l’arrière-train est souvent le lieu de la bonne blague. Pour Tsilla Chelton, c’est la diarrhée qui envahit la chemise de nuit pour pourrir la soirée familiale ; pour Sabine Azéma, c’est “la bourgeoise qu’on encule pour la décoincer” – les fameuses répliques cinglantes : beaux exemples à célébrer dans le panthéon du cinéma français pour celles qui ont fait les facéties aventureuses des beaufs d’hier et d’aujourd’hui. 

Il y a encore quelques jours, Thomas VDB a invectivé les représentants du Rassemblement National – d’autres types de perroquets –, les sommant d’émettre une liste de leur dix films préférés pour voir si l’audiovisuel public, qu’ils veulent tant voir disparaître, a contribué à forger une part de cette culture populaire (par leur financement ou par l’aide à la diffusion) dont ils se revendiquent. Fier – ou couillon, tant une réponse si prompte à une provocation si basse laisse présager du niveau –, c’est Sébastien Chenu qui a été l’un des premiers à dégainer. En tête de liste, Le dîner de cons (Francis Veber, 1998), bien financé par le CNC, aux côtés d’autres propositions françaises qui ont leur acte bien compilé dans les archives du même organisme. Seuls films étrangers, E.T de Steven Spielberg et Midnight express d’Alan Parker : histoire d’un immigré qui rentre – enfin ? – chez lui ; histoire d’un détenteur de hash qui se fait déglinguer par la police turque. De là à y voir des fantasmes, il n’y a qu’un pas. On décèle aisément ce qui se retrouve dans nombre de films cités : on est moins dans une vision du cinéma – car certains de ces films sont aussi adorés par nous, wokistes et gauchiasses – que dans une retranscription d’une ambiance “bien de chez nous”, à coup de grandes gueules, de litres de calva débités et de bonne franquette à chaque repas – n’oublions pas que là n’est pas l’exact problème. Les films d’Étienne Chatiliez n’y figurent pas, il n’est d’ailleurs pas dit qu’il en serait ravi  – l’inconscience naïve des clichés que l’on véhicule, tout ça, tout ça ? Mais qu’il le veuille ou non, sa complicité indirecte dans ces fantasmes d’antan nous surprend de ne pas l’y voir à une place de choix.

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