Véritable film choral, la force majeure de The Stranger’s Case, premier long-métrage de l’activiste américain Brandt Anderson, découle du découpage de son récit en divers chapitres et du montage qui l’accompagne. Là où Refugee, le court-métrage ici adapté, se concentre sur le destin d’Amira, doctoresse syrienne essayant avec sa fille de fuir la guerre, The Stranger’s Case fait de cet événement un point de départ à partir duquel découlent de nombreuses actions mais surtout de nombreux personnages. Fondateur de la REEL Foundation, encourageant l’expression par l’art des communautés marginalisées et des réfugiés, Brandt Anderson porte un engagement bien antérieur à sa carrière de cinéaste. En 2023, il fût notamment à l’origine de largages aériens humanitaires sur Gaza. Que ses deux premières œuvres audiovisuelles soient consacrées aux conditions de vie des civils en Syrie n’est en rien surprenant tant l’homme derrière la caméra tend à user de tous les biais à sa portée afin de lutter pour les causes lui tenant à cœur. Dès les premières minutes de The stranger’s case, au sein d’un hôpital militaire de fortune dans lequel nous retrouvons cette même Amira, c’est au rythme des diverses bombes et coups de feu traversant la salle d’opération que le spectateur fait connaissance avec les personnages. Le cinéaste place de cette manière ses protagonistes dans un situation d’urgence immédiate. Il ne s’intéresse nullement à l’origine du conflit ou à ses possibles finalités mais nous donne seulement à voir ce qui pour lui est le plus important : la vie de ceux qui payent le prix de la guerre.
On retrouve notamment Omar Sy en passeur avide d’argent – déjà présent dans Refugee aux côtés d’une grande majorité du casting – ; Yahya Mahayni en soldat déchiré entre l’allégeance et la morale ; Ziad Bakri en père de famille prêt à se sacrifier pour les siens… Chaque nouveau personnage débarquant dans le récit se voit attribuer un chapitre qui, en amont ou en aval de sa rencontre avec le spectateur, lui donne une véritable consistance. Par cela, il faut comprendre que l’habileté du découpage de The Stranger’s Case consiste à savoir à quel moment il est opportun d’arrêter un chapitre afin de donner un nouveau visage, une nouvelle voie. C’est cela que raconte le film : de quelle manière des familles sont impactées par les décisions de personnes avec qui elles n’entretiennent aucun rapport. C’est par deux coups de pistolet tirés sur le coffre d’une voiture dans laquelle s’étaient réfugiés Amira et sa fille que se conclut le premier chapitre. Qu’advient-il des deux femmes ? Qui est à l’origine de ces coups de feu ? La caméra, enfermée dans ce petit espace clos avec la mère et la fille, ne nous transmet aucune information en dehors de ces deux halos de lumière percés par l’impact des balles sur la tôle du coffre. La réponse à nos questions appartient désormais à un autre chapitre.
Les protagonistes principaux d’une partie deviennent les figurants d’une autre. Ainsi, les personnages fondateurs du récit se croisent, s’entraident ou se barrent la route sans avoir la moindre idée des conséquences de leurs actes sur les autres chapitres. On aurait pu imaginer qu’il serait difficile de passer d’un chapitre à l’autre, nous obligeant à chaque nouvelle entrée à refaire entièrement connaissance avec un personnage. Cependant, les actants (personnages, objets ou autres éléments qui viennent en aide au sujet) étant mobiles, il n’en est rien. Par ces nombreuses modifications du schéma actantiel, ceux qui étaient force peuvent devenir faiblesse tant la paroi entre adjuvants et opposants devient poreuse. Le personnage représentant le plus distinctement ces divers changements de schéma est celui interprété par Yahya Mahayni. Soldat syrien à la botte de l’État et plaidant le souhait d’une “Syrie unie”, il se retrouve à devoir exécuter de simples gens du peuple sélectionnés pour leur possible opposition politique. Opposition politique dans laquelle se trouve le père du soldat dont le nom apparaît sur la liste des personnes à éliminer. Pris dans un étau sentimental, ce simple soldat est à l’origine de choix qui influent sur tous les autres chapitres et incarne successivement diverses fonctions, plusieurs actants. Dès lors, lorsque nous le retrouvons après plusieurs chapitres, celui-ci est désormais le soutien d’Amira et sa fille et les aide à fuir le pays. Le chasseur est devenu chassé et les cartes sont entièrement redistribuées.
En imposant un rythme constant sans aucun temps mort, Brandt Anderson prend le spectateur par la main et l’oblige à rester proche de l’action ainsi que des personnages. Inquiets pour leur survie, il nous est difficile de quitter la toile des yeux. Détourner le regard n’est pas une solution, changer de chaîne est impossible. En nous parlant d’émigration et non pas d’immigration, Brandt Anderson prend le parti d’un regard humain, loin du traitement fait par des médias de masse en besoin d’informations continues dénué de tout point de vue. Le cinéaste nous présente des personnes avant un sujet, des vies humaines avant une actualité dite brûlante. Par cela, The Stranger’s Case nous touche par notre capacité à éprouver de la compassion. Une compassion qui, Brandt Anderson le sait pertinemment, est bien plus facile à faire naître dès lors que nous connaissons les personnes touchées. Le sensationnel passe par la mise en scène, inexistante sur les chaînes d’informations mais jamais via les diverses problématiques abordées qu’il considère avec bien trop de respect pour se permettre de les dénaturer.
The Stranger’s Case de Brandt Andersen avec Yasmine Al Massri, Yahya Mahayni, Omar Sy…1h37
Présenté en compétition au Festival du Cinéma Américain de Deauville