[CRITIQUE] Color Book : MÉTRO ! Qui s’en va, qui revient

Un père emmène son fils voir un match de Baseball. À la fois très réducteur mais englobant pourtant l’entièreté du film, ce résumé omet volontairement les nuances de complexités qui entourent ce voyage afin de souligner l’importance du but. De plus en plus de films arborent des complexifications à outrance leur permettant de déguiser leurs propos et de feinter d’avoir des choses à dire. On pourrait citer Tenet (2020), dans lequel Christopher Nolan nous hurle que l’on vit “une expérience où l’on n’est pas censé tout comprendre” alors que son intrigue n’est rien d’autre qu’une classique inversion de narration inutilement prétentieuse. Le mystère a ses vertus, terrain d’expérimentations de cinéastes qui oublient souvent que la clarté d’un propos n’aura pas moins de valeur si elle s’expose de manière simple. Cela, Color Book l’a compris.

Les éléments aux abords simples sont agrémentés de couches de caractérisation des personnages et de leur situation, permettant d’étoffer la structure scénaristique et de la rendre solide. Mason, le fils, est atteint du syndrome de Down, ce qui crée un enjeu particulier pour son père, Lucky, qui tient à accomplir ce voyage malgré les difficultés que lui pose le véhicule acheté spécifiquement pour l’événement et qui les lâche à la première occasion. De fait, chaque nouvel élément venant perturber le cheminement de nos deux protagonistes jusqu’au Truist Park de l’équipe des Braves d’Atlanta est accueilli sans difficulté par des spectateurs sachant que le film s’amuse avec la Loi de Murphy. La question est constamment la même : quel est le prochain obstacle ? À travers la capitale surpeuplée de l’État de Géorgie, mais surtout ses quartiers populaires, le cinéaste américain David Fortune nous emporte dans un voyage aux allures d’au revoir. Au revoir à cette mère que nous ne voyons qu’à travers les photos exposées au salon et les dessins de Mason, et à cette vie passée à trois. C’est ici l’adieu qui se raconte à travers les briques et la pauvreté de la banlieue (pris à la volée par la caméra à travers la fenêtre de leur voiture) qu’ils laissent derrière eux au fur et à mesure qu’ils avancent vers un ailleurs, la fête que représente ce match de baseball. 

Autumn Bailey Entertainment 

Désormais sans véhicule, il s’agit de trouver un moyen d’accéder au stade, de maintenir l’illusion que l’entreprise est possible pour ce gamin en proie au désarroi. Les transports en commun comme solution ? Les nombreux changements, entre métros et bus, montrent la difficulté d’un système accompagnant peu ceux dont la mobilité est réduite. Dans cette cartographie aux détours nébuleux, qui n’a pas la sainte voiture n’a pas sa place. C’est peut-être à cette Amérique qu’il faut dire adieu. Pour l’illustration de ce périple, David Fortune ne s’encombre que du minimum d’effets, réduisant le voyage à une forme classique (caméra portée, aucun effet stylistique de montage…) mais non moins palpitante. Guidée par la musique enivrante de Dabney Morris, qui a auparavant accompagnée l’errance de Daisy Ridley dans La Vie rêvée de Miss Fran (2023) de Rachel Lambert, nous observons, parfois par l’intérieur, parfois par la fenêtre du train, les différentes épreuves auxquelles est confrontée cette relation père/fils. Mais ces péripéties ne sortent pas du chapeau de David Fortune. On peut les observer à divers moments de l’introduction, quand de nombreux éléments et thématiques sont placés tels des fusils de Tchekhov destinés à refaire surface plus tard dans le récit. C’est particulièrement le cas pour l’amour que porte Mason aux ballons de baudruches. Avant le départ pour le stade, Lucky refuse catégoriquement à son fils d’emporter avec lui son ballon gonflable. Un ballon blanc que l’on retrouve  quelques heures après, démultiplié dans les bras d’ un vendeur ambulant. Le motif oublié réapparaît et déclenche immédiatement un rappel. Mason veut un ballon, et nous aussi.  Puisque nous sommes impliqués dans cette relation, ce nouveau refus de Lucky a une saveur bien plus âpre.

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David Fortune donne de l’importance aux détails. Pas besoin de retournements de situations rocambolesques quand le cinéaste joue un jeu honnête. Lui sait que cette relation intimiste est la force de son long-métrage et se délaisse donc de tout le superflu, même de la couleur. Ce noir et blanc est inattendu et demande un léger temps d’adaptation mais, dans sa façon d’esthétiser l’immensité de la banlieue d’Atlanta et la proximité des rapports entre nos deux protagonistes, il nous apparaît finalement comme évident.

Color Book de David Fortune, avec Lynne Ashe, William Catlett, Jeremiah Alexander Daniels… 1h38
Présenté en compétition au Festival du Cinéma Américain de Deauville

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