[CRITIQUE] The Substance : Monstrueuse exigence de jeunesse.

Les notes d’intentions de Coralie Fargeat sont claires dès ses premières séquences. Dans Revenge (2017), le regard d’un homme caché derrière les verres-miroirs de ses lunettes de soleil alors qu’une pseudo-Lolita termine nonchalamment sa sucette derrière lui symbolise l’image dans laquelle l’œil masculin enferme le corps de Jennifer (Matilda Lutz), posant les bases de son traumatisme et de sa croisade vengeresse. Dans The Substance, une brève introduction familiarise d’emblée aux effets d’un intrigant liquide : injecté dans un jaune d’œuf légèrement dégoulinant, il en extrait un duplicata d’une brillance éclatante et d’une rondeur parfaite. Lui fait suite un plan qui sert de guillemets au récit : une vue zénithale de l’étoile d’Elisabeth Sparkle (Demi Moore) sur le Hollywood Boulevard. D’abord baigné par les flashes des photographes et suscitant l’admiration des touristes, ce symbole de starification ultime de l’industrie cinématographique américaine est ignoré au fil des saisons, foulé dans l’indifférence et se craquelle comme une dalle négligée d’un trottoir quelconque, sali par la nourriture tombée des mains d’un passant, le ketchup d’un burger gisant préfigurant la destinée sanglante de la protagoniste du second long-métrage de la réalisatrice.

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En choisissant la figure de l’actrice, Fargeat opte pour un exemple de féminité attaquée de toutes parts . De l’extérieur en étant incessamment épiée et jugée par l’œil du public, l’œil de la profession et l’œil avide des vieux producteurs libidineux et de l’intérieur en étant perpétuellement soumise aux diktats du corps idéalisé et de la jeunesse épanouie. Pour incarner une comédienne oscarisée dont l’étincelle que son nom suggère ne scintille plus assez pour lui permettre d’acquérir des rôles d’envergure, limitée désormais comme une héritière de Jane Fonda aux shows d’aérobic télévisuels matinaux , la réalisatrice n’a sans doute pas choisi Demi Moore par hasard. Suivant à l’écran une actrice qui après son heure de gloire des années 90 (de Ghost à Striptease) a vu son aura diminuer et ses rôles se raréfier, figeant son image de succès dans une décennie lointaine, le spectateur ne peut qu’adhérer aux tourments intérieurs du personnage. On sent dans son engagement, dans la confiance avec laquelle elle permet à la caméra d’explorer son corps et à l’objectif de s’approcher au plus près des traits dessinés par les ans sur son visage que Demi Moore a eu foi en la capacité de Fargeat à forger son Elisabeth avec justesse, transparence et franchise. Le miroir dans lequel celle-ci se regarde avec un mélange de nostalgie et de résignation est aussi celui par lequel nous voyons aujourd’hui la jeune Jules de St Elmo’s Fire.

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Le film repose sur deux axes principaux. D’une part, la pression constante d’une société patriarcale incarnée avec délectation par Dennis Quaid dans le rôle du producteur de l’émission d’Elisabeth, considérant tout ce qui dépasse la cinquantaine comme périmé (“after fifty, it’s over” se réjouit-il de déclamer). Le masculinisme exacerbé était déjà au cœur de Revenge. Mais là où le premier film de Coralie Fargeat permet dans l’exécution brutale du violeur et de ses acolytes et dans son final peu avare en hémoglobine une forme de catharsis pour son héroïne, les remarques et jugements mesquins des hommes sur l’âge d’Elisabeth s’intériorisent dans The Substance. Cette bataille intérieure entre une jeunesse inéluctablement perdue et une société qui force à constamment y revenir rend le second axe du film particulièrement pertinent. Elisabeth ne peut s’acclimater à la changeante nudité que Fargeat expose, aux rides que le cadre du miroir lui renvoie comme une photographie indésirable. Du décor épuré de son appartement – qui malgré ses vastes espaces l’enferme entre un immense portrait d’elle magnifiant son corps athlétique et les trophées de sa carrière passée – à la petite figurine à la posture affirmée celée dans le verre de sa boule à paillette, tout la ramène à son passé et à une image d’elle qui n’est plus conforme à son âge. Succomber au pacte faustien qui l’amène à s’injecter une substance ayant le potentiel de faire enfanter dans la souffrance une version plus jeune d’elle-même n’est pas présenté comme une solution miraculeuse amenant à donner une nouvelle chance à Elisabeth mais comme une poursuite inéluctable et tragique de son combat.

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Ce double, Sue, interprété avec fougue et détermination par Margaret Qualley (là aussi, choix judicieux tant Qualley incarne une nouvelle génération d’actrices ambitieuses et versatiles – elle qui compte déjà Quentin Tarantino, Ethan Coen et Yorgos Lanthimos à son palmarès de réalisateurs) revient davantage sur les pas d’Elisabeth qu’elle ne s’émancipe en trouvant sa propre voie. Répondant aux exigences lubriques de Quaid et de son armada d’hommes blancs d’âge mûr aux commandes de leur chaîne de télévision, Sue utilise sa beauté pour pallier ce qu’Elisabeth s’est vue interdire de poursuivre. Fargeat sublime les courbes de Qualley et l’iconise en contre-plongée lorsqu’elle arpente les rues comme un regard masculin qui ne pourrait se détacher d’elle. Sa nouvelle version de l’émission de fitness d’Elisabeth est une ode à l’hypersexualisation qui mixe danse lascive et poses suggestives. Sue n’est pas la catapulte permettant d’exploser le lourd cristal des plafonds de verre mais le bonbon faisant saliver l’érotomanie patriarcale.

La mise en scène ne se prive pas de ridiculiser cette engeance salace. Les gros plans sur la bouche de Quaid enfournant ses crevettes badigeonnées de sauce, les plans déformés en mode fish eye faisant passer les vieillards à la tête de la programmation pour de vulgaires papys obscènes ou le voisin relou pour un parfait débile, l’amant au corps musclé qui détale au premier grognement suspect : Fargeat tire à balles réelles sur ceux qui visent à exploiter la jeunesse de ce corps surexposé.

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Mais dans le refus de Sue d’obéir aux exigences du protocole de la Substance – revenir au corps précédent tous les sept jours afin de permettre au corps inconscient de se régénérer – la réalisatrice l’expose à un nouveau combat. D’un côté, une Elisabeth qui tente de freiner l’insouciance de sa version jeune, de l’autre une Sue qui renie les limitations inhérentes à sa version âgée. Sous le regard attentif de Coralie Fargeat, la lutte interne imposée par une société ne laissant la place qu’à la futilité et l’illusion de la permanence mène les femmes vers deux impasses : une bataille contre leur propre corps que temps et envies malmènent (une scène où Sue cauchemarde l’extraction d’une cuisse de poulet de son nombril renvoie notamment aux troubles alimentaires infligés par les impératifs de minceur du monde du spectacle) et une extrême solitude. Dans une magnifique scène, Elisabeth, irrémédiablement scrutée par l’omniprésente image de Sue sur les affichages publics ou à la télévision, ne parvient à ajuster son maquillage, ses vêtements ou sa coiffure tant la beauté de Sue l’infériorise, l’empêchant de sortir de son appartement pour honorer un rendez-vous et la privant d’un semblant de vie sociale. Rythme, montage, inserts et détresse affichée sur le visage de Demi Moore habillent cette scène d’un voile tragique et poignant.

La réalisatrice s’abstient de désigner une moitié victorieuse. Un tel combat ne peut accoucher que d’un monstre. La familiarité de Fargeat avec le film de genre lui donne la latitude pour ouvrir à fond les vannes du body horror dans le dernier tiers du film. On effleure le ridicule mais la fusion difforme des deux corps et les propulsions généreuses d’hémoglobine sont parfaitement en phase avec le propos. Tout comme le masculinisme exacerbé n’use d’aucune subtilité lorsqu’il reluque les descentes de reins brillantes des danseuses, le film ne cherche pas à être subtil (en témoigne le prénom du personnage incarné par Dennis Quaid : Harvey).

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On pourrait questionner la patte de Fargeat tant le film est ultra-référencé. Il y a du Stanley Kubrick dans la direction artistique (tapis des couloirs aux rouges formes géométriques, design des toilettes du studio télé rappelant The Shining (1980) et dans les flashes lumineux accompagnant la naissance de Sue (2001, l’odyssée de l’espace, 1968), du David Cronenberg dans la déliquescence du corps d’Elisabeth (The Fly, 1986) et dans la mosaïque des bouches pulpeuses de Sue sur un mur de télévisions (Videodrome, 1983), du David Lynch dans la monstrueuse figure finale (Elephant Man, 1980), du Brian de Palma dans l’arrosage sanglant d’un public complice (Carrie, 1976), du Blanche-Neige (Disney studios, 1937) dans le recroquevillement sorcellaire d’une Demi Moore vieillie et du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde dans la malédiction conjointe au désir de jeunesse. Mais Fargeat a ses propres atouts : un sens du découpage précis (particulièrement dans les scènes d’injection, où les plans saccadés traduisent l’entremêlement effréné de l’appréhension et de l’excitation), une maîtrise dans la composition des cadres (symétrie angoissante des lieux quand l’objectif centre les personnages ; lignes de fuite créées par le carrelage immaculé de la salle de bain et par les dalles de la salle de consignes ou par l’étirement des plans zénithaux, notamment dans les scènes de douche), une variabilité dans les mouvements de caméra (embarquée quand la panique prend le dessus, posée quand l’implacabilité d’un environnement hostile s’abat sur Elisabeth). De la mastication gênante des crevettes d’Harvey à la succion des plaies suppurantes d’Elisabeth, le design sonore contribue également admirablement au malaise.

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Fargeat s’autorise des petits clins d’œil à sa propre filmographie : les boucles d’oreille de Sue, si elles renvoient au patronyme étoilé de sa génitrice, rappellent également celles portées par Jennifer dans Revenge ; les insectes pris au piège dans un liquide visqueux et les plans rapprochés d’ingurgitation de nourriture étaient aussi déjà présents dans son premier film. Mais moins contraint, moins linéaire, plus attentif à sa direction d’acteurs et plus profond dans ses thématiques, tout en gardant un aspect jouissif et décomplexé, The Substance permet définitivement à celle-ci de passer au niveau supérieur.

The Substance, écrit et réalisé par Coralie Fargeat. Avec Demi Moore, Margaret Qualley, Dennis Quaid…2h20. Sorti au Québec le 20 septembre 2024. Sortie en France prévue le 6 novembre 2024.

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