[Fantasia 2025] #5 – Tous, ensemble.

Si une bonne partie de la sélection de cette 29e édition de Fantasia, de Contact lens à Good boy et de A grand mockery à Noise, semble ausculter des solitudes diversement blessées, couples et portraits de groupe sont aussi abordés avec les regards affûtés de cinéastes prêts à utiliser tous les outils que le cinéma de genre met à leur disposition. D’une imagerie horrifique manipulant les corps pour Michael Shanks et son Together aux tourbillons éthyliques d’une adolescence noyée dans la nuit montréalaise pour Kelly Kay Hurcomb et James Watts avec Messy legends, les approches varient. L’un s’y concentre avec des moyens solides et un casting confirmé. L’autre prend sa caméra sous le bras et filme avec urgence l’effervescence de parcours nocturnes à l’issue incertaine. L’ambition d’aller fouiller dans la psychologie du couple et dans les inquiétudes propres à toute une génération naît de désirs cinématographiques communs mais le privilège d’un budget confortable paraît bien chancelant face aux qualités d’une démarche sans doute plus brute mais définitivement plus authentique.

Michael Shanks s’aventure avec Together dans des paysages familiers du film de genre pour explorer les tensions qui fissurent les relations de couple après plusieurs années de vie commune. Une maison isolée à l’orée d’une forêt, une grotte inquiétante, un voisinage suspicieux, nous sommes en terrain connu. Tellement connu que l’intérêt initial d’un long-métrage prenant à la lettre le terme body horror – la terreur naissant d’un chaos corporel – se noie dans un marécage de prévisibilité.

En invitant un couple à la ville, Dave Franco et Alison Brie, à incarner Tim et Millie, ensemble depuis une dizaine d’années et quittant la ville pour la campagne à la suite d’une opportunité de travail pour la jeune femme, le réalisateur s’appuie indéniablement sur une démarche sincère et authentique, aidé par le naturel des interactions entre les deux acteurs. Habillée par le réel, la fictionnelle tension n’en est que plus convaincante. Tim, musicien inquiet de quitter son cocon urbain de peur de voir ses chances de percer dans le milieu s’amenuiser est l’élément physique instable, le performer empêché qui faute d’un recul mature verse malgré lui le sel sur la plaie. Millie est l’élément moral perturbé. Impatiente de trouver dans son nouvel emploi un socle personnel et social, c’est elle qui s’agenouille en face de lui pour le demander en mariage devant leurs amis durant leur dernière soirée précédant leur départ. Il n’y répond pas. C’est elle également qui allume de petites mèches d’intimité dans les premiers jours de leur nouvelle vie. Tim les souffle. Shanks installe d’emblée un déséquilibre. Non un manque d’amour mais un refus de concilier. Pour soigner ce mal rampant, le réalisateur choisit un autre mal, obscur, caché, un remède insidieux enfoui sous la surface. Tombés dans une crevasse lors d’une balade, à l’endroit même où un couple a récemment disparu, l’initiative du jeune homme de boire dans une eau d’apparence pure quand la soif le gagne est un premier pas vers une réunification nécessaire mais tributaire d’un processus horrifiant. Alors que leurs points d’ancrage spirituels et intellectuels divergent, c’est l’appel de la chair qui les ramène inexorablement l’un à l’autre. Une attirance tant exacerbée par le liquide absorbé dans la grotte qu’elle incite à une fusion littérale des corps. Shanks a dans ses mains le canevas parfait pour questionner la solubilité des âmes éprises, les luttes du physique et de l’esprit dans l’arène amoureuse et les braises chaudes des sentiments capables de ré-enflammer le désir. Il dispose de fils artistiques remarquables (ingéniosité des effets visuels pratiques, maîtrise d’une lumière qui, en intérieur comme en nature, accorde toujours ses parts d’ombre au cadre, bel effleurement des environnements avec une caméra qui semble épouser les mouvements mystérieux des feuillages) mais la broderie est grossière.

Neon, 30West,Tango Productions, Picturestart, 1.21, Princess Pictures

Quand deux chiens ayant innocemment bu à la même eau suspecte voient leur corps s’amalgamer en une créature informe, l’emprunt à The thing de John Carpenter (1982) est à peine déguisé. Mais lors de la présentation du long-métrage avant la projection, c’est davantage de David Cronenberg que Michael Shanks se revendique. Cronenberg tire pourtant de viscères glutineuses ou couplées à des mécaniques improbables une profonde étude des angoisses, des perversions et des corruptions de l’âme. Shanks part davantage de l’âme vers le corps (attirées de façon incontrôlable, les chairs jointes s’unissent et refusent de se disjoindre) et peine à insuffler le même irrésistible malaise que son modèle cronenbergien. En témoigne une scène au demeurant techniquement irréprochable (montage tendu, variation des points de vue pour étirer les distances) où, ayant décidé de faire chambre à part, Tim et Millie sont projetés l’un vers l’autre dans le couloir séparant les deux pièces, tentant de résister à la puissance d’une attraction susceptible de voir leur membres et organes se mêler. Les contorsions imposées à Alison Brie et les contre-plongées sur l’effarement de Dave Franco flirtent avec un burlesque gênant. Le metteur en scène tire bien meilleur profit d’une jouissive scène de sexe dans les toilettes de l’école qui emploie Millie. Poussé vers elle alors qu’il s’apprêtait à rejoindre en ville son groupe de musique, Tim est lancé vers sa conjointe dans un élan charnel qui retentit pour elle comme un acte salutaire inespéré après des mois d’abstention. Entre une caméra qui paraît chercher sa place dans cet endroit exigu et l’arrêt subit de leurs émois quand se distingue sous la porte les pieds d’un élève puis ceux d’un collègue de Millie, Shanks fait preuve d’une belle maîtrise dans son découpage, installant une tension par brefs à-coups et n’hésitant pas à pousser son idée jusqu’au bout : la pénétration a enclenché un autre épisode de fusion ne rendant la séparation possible que par le biais d’une douloureuse déchirure. Dans cet éclair de lucidité, le réalisateur retrouve conscience de la place du spectateur : partage du traumatisme physique ressenti par les protagonistes, hésitation gênée entre hilarité face au comique de la situation et souffrance de voir cette dernière tentative sexuelle s’achever dans une double torture physique et psychologique (coït interrompu par l’irruption d’éléments extérieurs ; ironie de ne pouvoir séparer les sexes sans les avoir complètement unis).

Neon, 30West,Tango Productions, Picturestart, 1.21, Princess Pictures

Les éclairs frappent cependant rarement au même endroit. Le personnage de Jamie (Damon Herriman) illustre l’une des principales carences du film. Outre des froncements de sourcils forcés à chaque réplique, rien n’est laissé à l’interprétation quant à la fonction et aux intentions de ce voisin solitaire. La même cloche qui ornait mystérieusement les murs de la grotte où Millie et Tim sont tombés est ostentatoirement fixée au cadre de sa porte ; la caméra s’attarde sans subtilité sur une photo du couple qu’il formait avec son partenaire ne faisant aucun doute sur l’issue de leur relation. Jamie aurait pu servir de contrepoids aux interrogations d’un ménage incertain de sa longévité (lors de la visite de Millie, Jamie s’assoit en face d’elle tel un psychiatre devant son patient) mais il n’est que l’archétype de l’antagoniste cachant en se frottant les mains les secrets bien gardés de lieux teintés d’une histoire obscure. La révélation du groupuscule sectaire auquel celui-ci appartenait est accouchée au forceps dans une risible séquence d’archive filmée et ses agressions physiques comme son soudain et bref retour à un visage hybride lui donne davantage les caractéristiques d’un épouvantail scénaristique plutôt qu’un adversaire écrit avec conviction. Les set-up/pay-off, installation d’éléments voués à être réutilisés dans des scènes clés, du message Facebook du couple disparu à la scie manuelle bien mise en avant dans un plan rapproché qui détruit tout mystère sur son futur usage, tissent un scénario à cordages et donnent à l’ensemble un inévitable aspect nanardesque.

Neon, 30West,Tango Productions, Picturestart, 1.21, Princess Pictures

Dans un final monstrueux qui peut rappeler la conclusion de The substance (Coralie Fargeat, 2024) l’artisanat montre ses limites. Si les plans serrés sur les organes réunis en un alliage mouvant (et particulièrement un objectif rapproché de manière magnifiquement dérangeante sur les yeux – derniers regards de deux individualités sur un devenir commun) sont irréprochables, un plan d’ensemble à l’effet visuel désastreux vient sabrer l’enthousiasme d’une ultime note porteuse d’un maigre espoir. Le tout dernier plan du film rate la marche de la suggestion et entérine la perception d’occasion manquée. D’un long-métrage ayant le potentiel de manier l’horrifique pour exorciser les démons à l’affût de tout couple de longue date, Michael Shanks livre une semi-farce d’où survivent quelques idées visuelles attrayantes mais qui n’est jamais quittée par la diabolique persistance du ridicule.

Longue apnée dans le Montréal nocturne, Messy legends de Kelly Kay Hurcomb et James Watts agit comme ces quelques gouttes de LSD absorbées par Emma (Melina Trimarchi), l’une des protagonistes, en début de film. Comme un long et envoûtant morceau de jazz fusion rythmé par un saxophoniste se refusant aux notes sages, la musique ne lâche les images qu’en de rares occasions et l’inarrêtable beat rythme un montage effréné, succession de courtes scènes où une faune bigarrée se croise, s’évite, se frôle d’un cabaret à un bar, d’une station de métro au siège d’un Uber, avec une commune envie d’effervescence.

Courtoisie du Festival Fantasia.

Un tel visionnage est éprouvant. Les séquences en saccades tiennent parfois du stroboscopique (le final égrenant les lieux festifs de la métropole en flashes colorés et en paillettes exaltantes) et la pop électronique implacable du groupe Voyeurism (formé par Hurcomb et Watts) collant comme la sueur sur un vêtement trempé de danse ne laisse presqu’aucun répit, aucun moment pour reprendre son souffle. C’est que ces millenials veulent tout, tout de suite. L’argent, le sexe, la gloire, la drogue, l’alcool et toute occasion est bonne pour exulter. Un couple cherchant désespérément une jeune femme pour un threesome, une influenceuse échappant aux mains inquiètes de son accompagnatrice, un comédien de stand-up incapable de se contrôler sur scène, une starlette trans accaparée par un fan, un band au bord de la rupture, une jeune camée prête à vomir son mépris (et toute matière ingérée) à chaque coin de rue, un infirmier qui ne demande qu’à rentrer chez lui, une pick-pocket toujours à l’affut, un saxophoniste cherchant tout autant un coin pour jouer qu’une dernière chance, une jeune femme empêtrée dans une série malchanceuse, un chauffeur borderline, un gérant de bar au bord de la crise de nerfs… un casting tellement touffu que l’on pourrait aisément s’y perdre. Mais c’est là la note d’intention de Hurcomb et Watts : marcher sur le fil de l’étourdissement. Gaver, soûler, saturer pour mieux partager les sensations d’animaux de nuit aspirés par un vortex alimenté par mille possibilités de dérive. On pourrait vouloir se faire lâcher la main une bonne demie-heure plus tôt mais nous aurait-on vraiment laisser partir ?

Courtoisie du Festival Fantasia.

Les interprètes, dont les réalisatrice et réalisateur eux-mêmes, aidés par des dialogues écrits avec un sens du rythme aussi affiné que la juxtaposition de la trame musicale aux images, apportent beaucoup de naturel à des personnages auxquels, quelques soient leurs défauts, leurs obsessions ou leurs caractères instables, on s’attache rapidement : James Watts en stand-upper angoissé, testant ses blagues qui le mènent inévitablement à la catastrophe ; Shane McLean en conjoint abordant de façon malaisante les jeunes post-adolescentes susceptibles de rejoindre son couple sous les draps ; Tranna Wintour tombant sans méfiance dans le piège de l’idolâtrie ; Kelly Kay Hurcomb en légende de la nuit auto-proclamée ; Melina Trimarchi qui semble vivre son propre After Hours (Martin Scorsese, 1985). Les cinéastes font bondir les saynètes d’une situation à une autre en jouant constamment sur les rencontres fortuites, les croisements inattendus, les surgissements d’arrière-plans, créant une dynamique de groupe enthousiasmante et dessinant un contour ludique à chaque interaction. Le point n’est jamais parfaitement net, l’objectif zoome et dézoome fréquemment comme pour provoquer le trouble. Aucune réaction, aucun geste n’a véritablement le temps de s’ancrer. C’est la nuit. Il faut coûte que coûte passer à travers et trébucher fait partie du jeu.

Derrière ces errances, il y a l’inévitable questionnement sur un avenir bancal, une inadaptation au monde ressenti par des post-adolescents-pré-adultes vacillant sur le bitume d’une cité bicéphale (française et anglaise, raffinée ou familiale – on y évoque les ceramic-café, les bars à chats, le Cirque du Soleil – autant que furieuse et éclatée – on picole au sortir des dépanneurs, on gerbe dans les parcs, on pisse sur les bancs, on passe du Siboire au Rialto, on veut s’y « couvrir de graisse et danser dans une cage » et les bitches arpentent les lèvres comme les rues glauques). Le couple de musiciens s’inquiète autant de ne pas être rejoint par les autres membres de leur groupe que par leur possible éviction de leur logement ; le saxophoniste crie autant dans son instrument par amour de son art que par détresse quand 2500$ mensuel sont nécessaires pour un piètre appartement ; la jeune femme poursuivie par la poisse craint pour sa vie une fois tombée sous l’emprise de profiteurs mal intentionnés ; le chauffeur tourmenté manque clairement d’un soutien psychologique ; l’infirmier subit à la fois la fatigue de la quête de son téléphone subtilisé que celles de shifts consécutifs. La vanité suinte (la chanteuse adulée se voit vite remplacée par l’influenceuse célèbre) et fêter n’est qu’une sorte d’exorcisme. Une échappatoire, une parenthèse placée là comme une barrière fragile sur le réel. Après la nuit, viendra le dur réveil. Autant donc se fondre dans une obscurité gaie. Joyeux en surface, le long-métrage commente avec justesse la conduite troublée d’une génération qui ne sait pas encore trop bien comment prendre ses virages ou si elle est vouée à voler dans le décor.

Courtoisie du Festival Fantasia.

Messy legends est aussi une ode à une ville. Dans toute sa bizarrerie, son côté foutraque, ce Montréal fait valser ses vêtements chics quand le soir tombe. Les abeilles nocturnes butinent dans les rues crades ou se groupent en essaims dans les bars. Hurcomb et Watts sont là pour les saisir. Les vibrations du centre-ville comme des petits quartiers sont capturées avec l’agilité d’une caméra libre (scènes filmées à la sauvage, floutage volontaire de visages rapidement croisés). Oui, c’est un Montréal sale, fatigué, titubant et virevoltant dans l’inconscience des litres bus et substances reniflées qui nous est montré mais c’est un Montréal aimé, encapsulé dans une décennie pas si lointaine pour pouvoir en agiter le souvenir. Brouillant notre vision sur ses néons, utilisant le décompte des passages piétons comme un compte à rebours avant un saut dans le vide, le film nous mène à penser que la ville qui ne dort jamais n’est pas celle que l’on croit.

Together. Écrit et réalisé par Michael Shanks. Avec Dave Franco, Alison Brie, Damon Herriman…1h42.
Sortie le 30 juillet 2025 au Québec et 13 août 2025 en France,

Messy legends. Écrit et réalisé par Kelly Kay Hurcomb et James Watts. Avec Anthony Assaf, Travis Cannon, Tara Desmond, Meline Trimarchi, Jamie Lee Hurcomb…2h02.

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