[FOCUS] Marius, Fanny et César : Les paraboles de Marcel Pagnol

C’est l’histoire d’un jeune homme qui voulait prendre la mer…

Voici le point de départ de la trilogie dite « Marseillaise » de Marcel Pagnol. Constituée du premier volet Marius réalisé en 1931 par Alexander Korda, du Fanny de Marc Allégret mis en scène l’année suivante et du point final César apposé par Pagnol en 1936, le seul chef d’orchestre de cette épopée est bien le renommé écrivain. Sa casquette de réalisateur n’occupe certes que la tête de César mais Pagnol réussit à transformer le drame universel d’un amour impossible en sentiment estival, mélodie d’accents roulant des mécaniques à l’ombre des mâts dressés.

Le récit se focalise sur Marius, joué par un fringant Pierre Fresnay à l’orée d’une carrière telle qu’on pourrait titrer sa vie « un destin français » : celui de l’immortalité offerte par ses apparitions dans Le corbeau de Clouzot et La grande illusion de Renoir… Et peut-être aussi grâce à ce Marius, garçon jaloux du mariage prévu entre la fluette Fanny (Orane Demazis) et l’opportuniste commerçant Panisse (Charpin). Mais sa réelle passion, à Marius, c’est la mer qui s’échappe des côtes provençales.

Marius (Alexander Korda, Marcel Pagnol) / Paramount Pictures

Joutes verbales entre amoureux entrecoupées de réprimandes parentales rythment le premier film. Ce dernier est sans doute le plus léger car il se contente de préfigurer le voyage et d’attiser l’appréhension – mais pas encore la tristesse. Puisque Marius abandonne les siens et prend le large durant la conclusion du premier film, Fanny et César essuient les pots cassés… Tout comme les personnages éponymes.

Avec Marius, on découvre des personnages taillés à coup de serpe dans le langage et la carrure. Ce rendu presque caricatural délivre une toile assez lisible pour que malgré l’enracinement local, le spectateur puisse identifier aisément les forces en présence. Nous avons donc le jeune homme aventureux (Marius), son amour de jeunesse coquette (Fanny) et le prétendant riche et sans scrupules prêt à tout pour mettre la belle entre ses griffes (Panisse). Nous ne serions pas surpris de voir des dragons et des licornes surgir des coins de rue phocéens, tant le récit nous est familier. Le reste du village fait office de bouffon de la cour. On rigole avec ces locaux pour rigoler d’eux.

Marius (Alexander Korda, Marcel Pagnol) / Paramount Pictures

Seul le personnage de César s’éloigne des carcans héroïques. Prévu aux prémices de la pièce de théâtre originelle comme un second couteau, l’acteur Raimu impose à Pagnol de lui céder le rôle au dépens de celui de Panisse, pourtant plus important. Pagnol ne souhaite pas mettre sur la touche ce roi des planches révéré de Sacha Guitry ; il enrichit les répliques de César et confère un relief inattendu à ce tenancier bougon. La verve de Raimu entérine la naissance d’un sacré monstre de fiction. César est le père aimant et terrible de Marius tout autant qu’il est l’acteur aimé et terrible des plateaux. Il devient même l’instigateur du véritable fil rouge de la trilogie : l’amour d’un père envers son fils prodigue. Comment nommer autrement sa quête pour pardonner l’abandon du foyer par son héritier en quête d’un Graal lointain, illusoire et aussitôt dilapidé ?

Marius (Alexander Korda, Marcel Pagnol) / Paramount Pictures

Le pardon de César, bourru à son comptoir, se travaille dès la période d’absence du fils. Cette attente s’étend durant tout Fanny et on la réitère pour l’ultime volet, permettant au libre-arbitre cher à la parabole du fils prodigue d’être exprimé par chacun des personnages. César a beau prétendre ne plus penser au fils qui l’a déshonoré, il attend fébrilement toute lettre de sa part.

Alors que tous sont contraints dans Marius, durant les années suivantes le temps et les multiples embouchures de la vie forgent une noblesse à chaque protagoniste. On se lie au bon seigneur que devient Panisse : sa lente agonie au début de César, parsemée d’introspection, nous touche particulièrement. Il a eu le choix de refuser Fanny et de ne pas reconnaitre son bébé comme le sien. Il a eu le choix de renoncer à une vie dont la dernière confession se fait avec plus ou moins de honte. Et encore, il ne se confesse pas de tout. Au fond, Panisse aussi est un fils prodigue de Marseille.

Il ne s’agit pas de dresser la trilogie Marseillaise comme une parabole ou d’adouber Pagnol prophète ; appuyons plutôt la puissance évocatrice d’un récit aussi universel que celui de ces trois films. On se reconnaît en Marius, Fanny et César et Pagnol ne s’exclue pas dans ce « on ». Après tout, l’absence de l’être aimé fautif est un thème récurrent dans son cinéma. Dans La femme du boulanger, Raimu renfile les bottes du pauvre hère délaissé, cette fois par sa triste épouse.

Récit universel mais pas impersonnel. La présence de Marseille est lourde, écrasante comme celle d’un oncle au nez rougi par le pastis en repas de famille. Les scénettes du quotidien propre à la ville s’étalent partout, du film d’introduction à ses suites. Leur utilité scénaristique n’est pas démontrée ni leur importance au développement des personnages : on les voit s’amuser aux cartes ou se chamailler alors qu’il nous semble déjà les connaitre par cœur. Mais il faut contempler les trois films par le prisme de cette atmosphère phocéenne, leur reconnaitre une valeur de document naturaliste. Sentir les relents de picon-citron en observant ces êtres criards s’agiter, c’est saisir le cœur battant du récit. Voilà pourquoi chaque digression dure et s’inscrit dans le roc, entre les reliefs de la fresque presque mythologique de Marius et Fanny.

Fanny (Marc Allégret, Marcel Pagnol) / Les Films Marcel Pagnol, Les Établissements Braunberger-Richebé

Les effluves de vie de la trilogie ne mettent pas en pause le film : elles sont Marseille donc elles sont le film. Marseille nous est familière et Pagnol la construit en temps réel. Les murs d’enceinte encadrent nos yeux, le sol est coulé sous notre regard, le Soleil nous fait plisser les paupières. Le stratagème est surtout efficace dans le premier volet car les décors ont bel et bien été montés en offrande à notre confort de spectateur. Pour les films qui suivent, des prises de vues réelles de la ville sont intégrées, les décors voient leur taille se démultiplier et certaines scènes sont tournées en extérieur. On voit s’estomper le cadre théâtral où étaient balancés les accents chantants des personnages écrits, rappelons-le, dans un premier temps pour le théâtre. L’étroitesse de Marius crée un lien d’appartenance avec la cité dont nous connaissons tous les recoins et où les rues invisibles sont oralement détaillées par les habitants. Ce travail de la matière démontre que Pagnol a eu le nez fin en s’élançant dans l’aventure cinématographique. À travers la trilogie marseillaise, on ne peut apparenter son œuvre à du simple « théâtre filmé ». Le cadre est apprivoisé et donne vie au toc des devantures de magasin.

Marius (Alexander Korda, Marcel Pagnol) / Paramount Pictures

Dans la trilogie, la facilité du choix est impossible parce que l’incipit du récit d’aventures que les univers fictionnels nous poussent à fantasmer depuis bambins rencontre le berceau tranquille de Marseille. Cette dernière est insurmontable, évidente. C’est cette évidence qui s’oppose à l’invitation au voyage que l’on ne refuse pas en fiction. Marius, fils de tenancier à la gueule héroïque de Pierre Fresnay doit rejeter Marseille, donc le film, pour suivre sa destinée rêvée de marin. Mais voilà, quand le héros vers lequel converge la narration fuit le film, sa présence est aspirée par ce qui l’entoure. Au contraire de le montrer achever ses missions, les œuvres densifient le paysage abandonné.

Marius demeure le personnage central en pensée, ses actions imprègnent de conséquences chaque minute de la saga pour les années à venir. La décision de quitter cet univers n’a peut-être pas été prise par mauvaise intention mais elles tache comme son ombre qui continue de s’imprimer aux murs.

Fanny (Marc Allégret, Marcel Pagnol) / Les Films Marcel Pagnol, Les Établissements Braunberger-Richebé

Cette densification s’opère à partir de Fanny et elle réussit peu à la pureté des séquences dirigées par Pagnol. Les personnages burlesques déploient de nombreuses facettes, ils lâchent leur masque caricatural. Ce n’est pas une mauvaise chose en soi. Mais le mythe perd en simplicité évocatrice et la longueur des films (respectivement 2h, 2h06 et 2h14) se ressent crescendo. On en vient à oublier Marius : un comble pour le rôle de clef de voûte qu’on lui a dévolu.

Cette impression s’intensifie après la fin de Fanny. Passé le rejet de Marius au sein du giron familial dans lequel il a sa place dans le cœur mais pas dans la raison, le récit paraît quitter le sentier. On lui a retiré sa colonne vertébrale, jeté hors du domaine connu de la fatalité des mythes. À cette bifurcation, on découvre le fils que Marius a laissé dans le ventre de Fanny. Cet enfant a grandi sous le nom de Panisse et sa quête à lui est désordonnée, peu claire. Pourquoi cherche-t-il son père ? À quelle ville est-il attaché ? D’aucuns considèrent ce troisième film comme plus radical et abouti que ses prédécesseurs. Il est au moins fidèle à la grâce du libre-arbitre. Faut-il ajouter que, contrairement aux deux autres, César a été écrit pour le cinéma en premier lieu…

Pagnol est parfois présenté comme un cinéaste cherchant à retranscrire rien que son époque, toute son époque. Cette ambition explique peut-être pourquoi le Marius de Korda et le Fanny d’Allégret exhibent un squelette auquel on s’accroche 80 ans plus tard avec moins de peine que celui de César.

Ce garçon baptisé Césariot qui vogue en bateau vers un but inconnu de lui-même, c’est un peu l’abandon de la littérature et l’arrivée à quai, en cognant le bastingage, vers des rencontres typiques de la Provence de 1936.

Marius, d’Alexander Korda. Écrit par Marcel Pagnol. Avec Pierre Fresnay, Raimu, Orane Demazis… 2h.
Sorti le 10 octobre 1931.

Fanny, de Marc Allégret. Écrit par Marcel Pagnol. Avec Raimu, Orane Demazis, Charpin… 2h06.
Sorti le 2 novembre 1932.,

César, écrit et réalisé par Marcel Pagnol. Avec Pierre Fresnay, Raimu, Orane Demazis… 2h14.
Sorti le 13 novembre 1936.

Présenté lors de la rétrospective Marcel Pagnol au FEMA La Rochelle 2024

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