[CRITIQUE] Une part manquante : L’autre bataille.

Il y a des flous qui questionnent. Dans certaines scènes de cinéma où les expériences se révèlent, où les traumatismes ricochent, où le corps immobile laisse le souvenir se mouvoir, on s’attend à un point communément établi sur les deux personnages dont l’écran nous offre l’intime. Au pire, un contre-champ ou un raccord dans l’axe, histoire d’éclaircir à quel point les émotions débordent.

Mais quand Guillaume Senez place Jay (Romain Duris) et Jessica (Judith Chemla) ou Jay et Michiko (Tsuyu Shimizu) dans le même plan, en position parallèle, fixant d’un regard perdu le même hors-champ, le réalisateur laisse les interlocuteurs de l’expatrié français dans le flou. Le point ne balance pas d’un individu à l’autre, la netteté restant exclusive à Jay. Pour un personnage principal qui se cherche autant qu’il cherche à retrouver sa fille dans ce Japon ne lui offrant après neuf ans que de rares refuges, cela peut laisser perplexe. Jay partage pourtant avec Jessica la même quête d’un enfant que leur ex-conjoints gardent hors de leur portée, protégés par les mœurs et législations locales qui n’autorisent ni la garde partagée, ni le droit de visite. Une problématique peu exposée en dehors des frontières du Japon prompte à susciter l’intérêt pour qui n’y est pas familier. Jessica est empêchée de revoir son fils et Keiko (Yumi Narita) proscrit tout rapprochement entre Jay et leur désormais jeune adolescente Lily. Ce cuisinier renommé reconverti malgré lui en chauffeur de taxi pourrait ainsi trouver une forme de quiétude à constater que sa douloureuse situation – tel que le lui confirme Michiko, à la tête d’un organisme tentant d’épauler dans leurs démarches des parents similairement esseulés -, est loin d’être unique. Mais non, pas de plan répondant à l’autre ni de réciprocité formelle. L’un reste dans le net, l’autre dans son léger brouillard.

Puis, à la lumière des premières rencontres entre Jay et celle dans laquelle il est convaincu de reconnaître Lily (Mei Cirne-Masuki), on commence à comprendre. Jusque là, Jay ne dialogue pas, ne partage que véritablement peu. C’est à lui-même, essentiellement, qu’il parle. Le reste, l’entourage, les potentiels confidents, ne peuvent que se permettre la distance de l’imprécision. Dans sa longue et patiente attente, Jay, diminutif de Jérôme, comme une identité réduite à son initiale, est inéluctablement seul. Intégré malgré lui, familier avec la langue japonaise, cet homme coupé de ce qui le fait père reste définitivement déraciné, familialement, socialement et culturellement.

Les Films Pelléas / Versus Production / Savage Films / Haut et Court / Be For Films

Conducteur exclusivement connecté à ses passagers par quelques regards furtifs, client mutique d’un bain public qui lui interdit d’exhiber son besoin de permanence envers sa fille (un tatouage de son prénom sur son flanc qu’il doit couvrir d’un pansement), Jay navigue en solitaire entre ses nuits de travail, errances répétitives permettant d’égrener les heures et ses jours de quête, tissés par la persistance d’un espoir pouvant à première vue sembler futile (retrouver en comptant sur la connivence du hasard une personne dans une métropole de quarante millions). Le plan d’ouverture est à l’image de cette chambre d’enfant qu’il maintient à son domicile et dont il garde la porte close, espérance immuable qui trouve sa beauté dans son silence. Le rétroviseur du taxi, non pas un simple miroir mais un rétroviseur-caméra, témoin du monde par la captation et non par réverbération, renvoie pendant de longues secondes la route parcourue. Des yeux s’y attardent, absorbent l’immense poids du souvenir dans le périmètre étroit de la lucarne tandis que devant le large pare-brise offre des intrications de droites et courbes asphaltées menant vers un ailleurs incertain, des perpendiculaires d’immeubles où les vies continuent d’ignorer les douleurs anonymes. Un européen à la démarche de samouraï (Senez ne cache pas ses influences melviniennes, l’oiseau de Jef Costello (Alain Delon dans le film de Melville de 1967) ici remplacé par un petit singe de compagnie) mû par l’obligation d’une juste cause. Autour de Jay, un discret tissu de connaissances et de rencontres : outre Jessica et Michiko, Mr. Uchishiba (Morio Agata), un vieux libraire soucieux de la solitude de son visiteur régulier et Yu (Shinnosuke Abe), lui aussi éloigné de son enfant, écho japonais à la situation de Jérôme. En un bref instant, par une manche inopinément relevée révélant des pansements à ses poignets, c’est tout le passé tragique de Yu qui s’expose. Le film esquisse son contexte émotionnellement oppressant avec finesse. Le seul trait légèrement appuyé restant une utilisation parfois non convaincante de la musique, particulièrement lorsque l’éthylisme de Yu et Jessica et la perspective d’un aboutissement pour Jay poussent les trois personnages à s’époumoner sur la version japonaise du Que je t’aime de Johnny Halliday ou encore dans une séquence de défilement de clients dans le taxi de Jay où la reprise du I’m kissing you de Des’Ree par Jeanne Added (superbe, au demeurant) tranche maladroitement avec le ton solennel de la séquence précédente. Une petite maladresse qui rappelle le léger déséquilibre de l’utilisation du Paradis blanc de Michel Berger sur la scène d’anniversaire de Nos batailles (2018) qui suit avec une certaine lourdeur une belle séquence d’intimité fraternelle.

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Le pivot émotionnel du film est au cœur du sillon de la parentalité creusé précédemment par Nos batailles. Au bord de la résignation, sans toutefois s’abandonner au renoncement, le personnage de Romain Duris se sait à un tournant. Sur le point de revendre sa maison pour repartir vers la France, son père (Patrick Descamps) l’encourage à revenir au plus vite pour refaire sa vie. La figure évasive de ce dernier, avec qui les contacts ne sont plus que virtuels, renvoie aux dommages collatéraux de ces kidnappings soutenus par le conservatisme local. Lui aussi s’est vu séparé d’un fils depuis presque une décennie et la souffrance inhérente à ce manque est palpable à chacune de leurs conversations (on sent Descamps dirigé dans ses répliques avec un sentiment d’urgence, d’impatience). Il existe une sorte de tectonique des affects autour de la situation de Jay. Là où celui-ci a internalisé, malgré l’intensité de sa peine, la discrétion et la pondération propre au mœurs du pays, Jessica explose, vocalise avec véhémence son sentiment d’injustice. Dans une scène où, venue confronter son ex-mari jusqu’à son domicile, elle se voit interpeller par la police, la caméra épaule fait pivoter son vacillement de la silhouette agitée par la colère de Jessica vers le visage troublé de Jay, rappelé à un vécu, stoïque mais visiblement secoué par une détresse qu’il a appris à ne plus exprimer publiquement.

Lily nous est présentée avec le souci de délicatesse dont on sent le scénario de Senez et Jean Denizot emprunt. D’abord une certaine distance, le conducteur derrière le volant, la jeune fille silencieuse sur la banquette arrière. Juste quelques brèves paroles échangées. Jay perçoit dans le visage de la jeune collégienne des traits familiers qui alimentent sa persuasion d’avoir enfin retrouvé sa fille mais leurs visages n’occupent pas d’emblée le même espace. La conscience de Lily ne dépasse pas celle d’une passagère inattendue et Jay ne détient pas les clés nécessaires pour confirmer immédiatement son identité. C’est à mesure des rencontres, de ces courts trajets de l’immeuble de Lily à son école que la coquille commence à fébrilement se fissurer. D’un côté Lily, dont le pied plâtré souligne une situation de diminution qui n’est peut-être pas seulement physique, la béquille paternelle lui ayant manquée depuis son jeune âge, se dévoile par étapes : bribes de français approximatif, partage de goûts personnels, échanges sur des travaux scolaires en cours. L’impossibilité, du fait de sa jambe accidentée, de ne pouvoir pleinement participer à ses entraînements de natation synchronisée la place également en marge. La nature du lien unissant le chauffeur et sa cliente, une fois révélée, fait réémerger chacun d’entre eux au monde. Jay s’évade d’une retenue apprise, quitte à exposer ses limites, pour s’envelopper d’un plaisir né d’un heureux hasard. Une brève séquence dans laquelle Jay entraîne Jessica dans un lieu de divertissement où l’on est convié, casque sur la tête et batte de baseball en main, à tout casser dans un appartement fictif afin d’expurger sa rage, témoigne déjà que la réserve du père esseulé n’est qu’une mince strate constamment titillée par les éruptions. La volonté de profiter de chaque instant avec sa fille se juxtapose au risque de mettre en danger ses proches (le collègue qui lui laisse utiliser son taxi pour conduire Lily à l’école finit par en perdre son travail) et de se risquer lui-même à de graves conséquences (tentation de kidnapper sa fille en subtilisant l’un des taxis de la compagnie, menace d’arrestation).

Placée devant le choix de suivre son père où de revenir à l’exclusivité maternelle, Lily s’ouvre avec confiance à sa nouvelle dimension en optant pour le taxi de Jay. Ces scènes où la complicité éclot et où les mots s’échangent avec parcimonie sont particulièrement justes et touchantes. Guillaume Senez, qui a filmé jusque-là un Tokyo vu à travers les yeux d’un homme portant davantage attention à un paysage urbain qui dissimule qu’à une lumineuse ville qui montre, évite le cadrage carte-postale – malgré la proche silhouette de l’imposant mont Fuji – et se concentre sur le rapprochement. C’est en partageant les mêmes gestes, aidant des pêcheurs à tirer un filet hors de l’eau que la communion père-fille s’opère. Jay retourne à la fois à son identité parentale et à son identité sociale en cuisinant, comme le chef qu’il fut autrefois, le poisson pêché. Lily, elle, réintègre en fin de film son groupe de nageuse, reconstruite physiquement et collectivement.

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De ces instants privilégiés, malgré l’extradition inévitable d’un Jay qui se savait condamné en brisant les interdits, surgit la renaissance d’un lien indestructible. Père et fille sont de nouveau forcés à l’éloignement mais se suivant à distance par l’intermédiaire d’une application de géolocalisation, continueront de s’accompagner dans chacun de leurs déplacements. Jusqu’à ce que ces parts d’eux-mêmes qui leur ont tant manqué se rejoignent à nouveau.

Une part manquante, de Guillaume Senez. Écrit par Jean Denizot et Guillaume Senez. Avec Romain Duris, Judith Chemla, Mei Cime-Masuki… 1h38

Sorti le 9 septembre 2024 au Québec, le 13 novembre 2024 en France.

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