[FANTASIA #10] Penny Lane is dead : le plat froid de la vengeance.

En s’attaquant au sous-genre du Rape and revenge, Mia’Kate Russell s’en est tenu à ses deux composantes de base sans tenter de prendre des chemins détournés. Un horrible événement traumatique débouche sur une vengeance crue, directe et sanglante. Point. L’approche a ses avantages : concentrer l’action, resserrer le récit, recentrer la géographie des péripéties et façonner des archétypes de personnages faciles à identifier et dont la réjouissance à les voir triompher pour les unes et se faire trucider pour les autres est immédiate. Elle a aussi ses défauts. Ceux inhérents à cette catégorie de longs-métrages horrifiques en premier lieu. Sans l’écriture juste et précise d’un contexte, sans l’esquisse d’une exposition respectueuse, un tel choc brutal, destructeur, aux irrémédiables bouleversements physiques et psychologiques est violemment et abominablement abordé sous l’angle du spectaculaire ou du divertissement. Des corps tombent, des têtes éclatent, des rescapées-de-justesse pataugent dans des mares rougeâtres au risque de voir surgir une sensation d’accomplissement ou de victoire. Or, ce type de traumatisme n’a jamais de générique de fin. Son horreur ne s’estompe pas en un climax hémoglobiné. C’est une plaie à jamais ouverte que les metteurs/euses en scène, quel que soit l’itinéraire emprunté, quels que soit les moyens choisis pour filmer la catharsis de l’élimination des bourreaux, se doivent de traiter avec tact.

Comme Coralie Fargeat – et d’autres héritiers(ères) du I spit on your grave de Meir Zarchi (1978) – a pu le faire avant elle avec Revenge (2017), Mia’Kate Russell s’engage dans Penny Lane is dead avec des intentions louables : rendre hommage aux slashers, privilégier les effets pratiques – héritage de sa longue expérience de maquilleuse et prothésiste es-gore – Seven Snipers, Sandra Sciberras, 2026 ; Scare campaign, Cameron and Colin Cairne, 2016 – et frapper dur sur la toxicité masculine où tout féminicide prend source. Mais là où Fargeat (notamment par la résurrection psychoactivée de son héroïne et par la prise en main solitaire de la revanche) laissait une lecture féministe du récit apparente, Russell ne parait pas vouloir faire de sa Penny Lane (Bailey Spalding) un exemple de jeunesse sacrifiée ni une porte-lance d’une revendication vengeresse visant à remettre les coupables et leurs complices silencieux à leur due place. C’est toute la difficulté à pleinement savourer un long-métrage par ailleurs esthétiquement maîtrisé, techniquement irréprochable mais dénué d’un point de vue tranché sur les violences sexuelles subies. La réalisatrice n’a sans doute pas empoigné un tel sujet avec désinvolture. Les hommes de son film sont malsains, ridicules, incapables d’assumer les conséquences de leurs gestes. Mais à limiter l’exercice au crime et à sa punition, avec le léger sous-texte d’une jalousie enfouie et d’une romance naissante entre deux jeunes préuniversitaires, l’ensemble conduit à une frustration certaine voire, quand l’immédiateté de l’action prend le pas sur le long-terme des séquelles, une certaine colère. Il y a certes une attente de réjouissement ordinaire à voir les perpétrateurs d’actes effroyables saucissonnés par des machettes bien aiguisées, poignardés par des lames scintillantes ou perforées par des tirs à bout portant. Les moyens relativement modestes du film de genre obligent également à une contraction scénaristique et exécutive susceptibles de freiner les cinéastes dans leurs élans métaphoriques. Mais le cinéma peut et se doit d’aller plus loin. L’appréciation spectatoriale du « revenge » ne peut prendre le pas sur la réflexion collective auquel le « rape » nous oblige. Il serait sévère de parler d’évitement de la part de Russell mais une position politique aussi audacieuse que l’audace affichée des effusions et des exécutions frontales aurait plus significativement distingué Penny Lane is dead parmi la foisonnante sélection de Fantasia 2026.

Sanctuary Pictures / Buffalo Media / Umbrella Entertainment

Un fait notable confirme cependant que Russell a indéniablement de beaux atouts en mains. Le film a laissé sa petite trace lors cette trentième édition du festival en voyant l’une de ces spectatrices s’évanouir en cours de séance. Les circonstances demeurent spéculatives mais l’évanouissement étant survenu au cours d’une scène où l’usage d’une râpe ménagère à des fins très particulières nous pousserait à ouvrir nos tiroirs de cuisine avec suspicion, on comprend la capacité de la cinéaste à bâtir des images mémorablement choquantes. Ajoutez à cela des talons d’Achille sectionnés, des omoplates coupées à vif et, point final ultime à l’unique centre d’intérêt de son antagoniste principal, des testicules explosées par munitions interposées, Russell n’a pas lésiné sur les volumes de liquide écarlate. Ses qualités directoriales dépassent heureusement les simples prouesses cosmétiques. Elle a su s’entourer d’une distribution solide pour dessiner des personnages certes caricaturaux (du côté féminin : la jeune femme enjouée et populaire, l’amante introspective, la timide effarouchée, la jalouse prête au pire pour faire payer aux autres leur prétentieux succès ; du côté masculin : le rebelle imbu de lui-même et oublieux de sa vacuité, le libidineux ventripotent, le chef de clan taciturne et fatigué des jeunes incompétents qui l’entourent) mais aux personnalités marquées. Autour de Bailey Spalding, les excellentes performances de Tahlee Fereday (Toni, amie intime de Penny Lane, venue la rejoindre pour un « no dick week-end » célébrant la fin des années collège et le début de leur vie universitaire avec leur proche complice Amy (Alexandra Jensen)) et de Sophia Wright-Mendelsohn (Kat, cousine mise de côté bien décidée à faire dérailler la réunion des trois camarades) apportent une belle vitalité au film tandis que Ben O’Toole (Angus), détestable à souhait, convainc en insupportable agresseur peroxydé au fier mulet.

Sanctuary Pictures / Buffalo Media / Umbrella Entertainment

Si la reconstitution de l’ambiance nonchalante des résidences côtières d’Adélaïde au cœur de l’été 1986 est discrète, Russell a suffisamment digéré l’héritage de l’ozploitation (NDLR : cinéma d’exploitation issu de la nouvelle vague australienne des années 1970-80) pour affirmer clairement l’identité territoriale de son long-métrage. Les trois criminels rejoignent les nombreux exemples cinématographiques de mateship nuisible (dont Wake in fright, de Ted Kotcheff, 1971, reste le pinacle), l’alcool coule à flot et l’isolement de la demeure de campagne des trois amies traduit l’éloignement d’une contrée ou déserts arides comme littoraux abrupts abritent autant une fascinante beauté naturelle qu’un effrayant éventail de dangers. La réalisatrice y glisse subrepticement de petits hommages appréciables. La photo d’une Penny Lane à la blondeur modèle et au large sourire trônant dans le salon rappelle le visage immaculé de la Laura Palmer de Twin Peaks (David Lynch, 1990-2017) – prémonition du funeste destin de la protagoniste – et le sabre salvateur que Toni décroche du mur d’un magasin général en un travelling avant saupoudrée de notes de guitare a des relents du katana choisi par Bruce Willis pour confronter les ravisseurs de Marsellus Wallace dans Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994) – avant-goûts d’incisions mortelles. Le dispositif sanglant de Russell est savamment déployé. Tout ce qui s’apprête à subir la violence est d’abord présenté dans son cocon protecteur avant que celui-ci ne soit désintégré par la bestialité masculine (l’image rougie du petit ami convoité de Kat alors que celle-ci prépare son intrusion chez Penny, les clichés témoignant d’une amitié de longue date des trois jeunes femmes, le petit tigre en peluche constamment porté par Amy, symbole d’une innocence bientôt fauchée). Les mouvements de caméra restent somme toute classiques – on retient la scène pivot d’agression sexuelle dont le hors-champ laisse à l’imagination sa réalité monstrueuse et filmée du point de vue d’une Kat en contre-plongée, à la fois dominante mais bien consciente du point de non-retour atteint – mais la mise en place de l’escalation graduelle du danger et les cadres soignés (la maison comme parenthèse lumineuse d’un boisé sombre) soulignent l’attention portée par Russell à la mise en scène d’une trame simple, linéaire et concise, reflet de l’implacabilité d’une situation tragique où cruauté et brutalité se répondent.

Sanctuary Pictures / Buffalo Media / Umbrella Entertainment

Reste que cette efficacité formelle n’apporte guère plus qu’une pierre à l’édifice d’un genre qui parvient souvent davantage à formaliser l’horreur du geste que l’horreur des intentions et des effets permanents de ces brisages d’existences mus par de vagues et dévastatrices velléités de dominance. Le terme même de « rape and revenge », dont l’anglicisme semble brandi dans nos cinéphilies francophones comme une manière de ne pas prononcer toute la sauvagerie contenue dans le mot « viol » mérite d’être repensé ou affublé tout au moins d’un suffixe qui le libèrerait de l’étreinte de l’exploitation pour le conduire vers la réassurance de la réflexion.



Penny Lane is dead. Écrit et réalisé par Mia’kate Russell. Avec Bailey Spalding, Tahlee Fereday, Sophia Wright-Mendelsohn, Ben O’Toole, Alexandra Jensen… 1h30.
Disponible sur la plateforme Shudder le 28 aout 2026. Sortie en salle en France et au Quebec indéterminée.

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