Se battre pour une place de stationnement n’est pas une spécificité locale mais le point de départ du troisième long-métrage de Louis Godbout (après Mont Foster, 2019 et Les Tricheurs, 2022) reste une problématique typiquement montréalaise tant la difficulté à naviguer de rues à sens unique en détours de chantiers pour trouver le précieux espace où reposer nos « chars » est une bataille inscrite dans l’ADN de tout conducteur de la métropole. Fantasia n’a cependant pas programmé La place dans la sélection de sa 30e édition uniquement pour faire écho à une frustration récurrente d’automobiliste. Derrière ce conflit de propriété temporaire entre un jeune couple, Jonathan (Maxim Gaudette) et Brigitte (Christine Beaulieu), et un perturbant inconnu (Benoît Gouin) se cache une studieuse étude des dynamiques de soumission et de domination, du refoulement corollaire à cette dynamique et de l’inévitabilité du destin. Godbout nous prévient dès l’exergue shakespearien précédant les premières images : « Être prêt, voilà tout ». En guise de Laërte, un inquiétant adversaire brouillant les pistes entre menace et mise en garde, et en guise d’Hamlet, un Jonathan visiblement inquiet de sa condition et de la tournure prise par celle des humains qui l’entourent.

Cette place, c’est celle que l’on cherche et celle qui nous définit. Celle qui au cœur de nos relations avec nos semblables est supposée donner un sens à nos existences. Or, dans la linéarité des couloirs d’un immeuble moderne comme dans le quadrillage des rues de Montréal, la conscience a du mal à s’imbriquer dans une géométrie définie. En bloquant la capacité pour Jonathan d’effectuer un créneau ou en s’insérant à grande vitesse dans le mince interstice où celui-ci s’apprêtait à enfin pouvoir effectuer sa manœuvre, l’inattendu adversaire fait figure d’agent d’inéluctabilité. Toute insertion est sujette à une obstruction compétitive. L’effet le plus direct est ce sentiment de perdition qui ne veut pas quitter le regard de Maxim Gaudette. Une économie de mots qui ressemble davantage à une précaution qu’une posture – tant la crainte de dire l’indicible est constante –, quelques gestes discrets et quelques petites inflexions du visage suffisent à l’acteur pour apporter une touchante dimension empathique à son personnage. Sans abus de pistes d’exposition, on comprend le statut d’un Jonathan emmuré dans un trouble anxieux, pessimiste sur son sort au souvenir de précédents familiaux et incapable de répondre aux désirs de son épouse. Son hésitation à faire face à son empêcheur de stationner en paix est symptomatique d’un état d’empêchement permanent. Inapte à envisager un avenir sain (au vu d’un monde qui normalise la violence), soucieux des réitérations de traumatismes passés (la mort prématurée d’un père), le jeune homme ne peut satisfaire les exigences du présent et plus particulièrement celui de son couple. Une instabilité que Godbout juxtapose aux archétypes de solidité masculine sur lesquels s’appuie une toxicité systémique prête à tout pour réduire toute expression d’angoisse à un aveu de faiblesse.

Outre l’intrus, soit les hommes qui circulent autour de Jonathan affichent clairement leurs instincts primaires, tel que ce conducteur de pick-up qui fait mine de laisser passer pour mieux couper la route, soit ils les dissimulent difficilement. Son beau-frère Carl (Maxime Genois), derrière l’amour évident pour sa femme et sa joie de bientôt devenir père, est impulsif, vain dans sa propension à souligner la qualité des produits mis sur table lors de leur repas commun – sorte de fière affirmation de position sociale –, hypocrite dans sa critique de l’administration montréalaise quant à l’état des routes en éludant que son permis lui a été retiré, et irrespectueux en coupant l’herbe sous le pied de son épouse lorsqu’il gâche la surprise de la future naissance. L’harmonie de façade s’illustre lorsque le réalisateur pénètre dans les coulisses domestiques, en captant le regard inquiet de Brigitte sur le point de se maquiller mais consciente que ses efforts de séduction ne porteront sans doute pas fruit ou en épiant Sonia (Alexa-Jeanne Dubé), la sœur de celle-ci, lorsqu’elle recrache avec dégoût les olives qu’elle s’apprête à proposer à ses convives et dont son époux vante l’exceptionnelle succulence. Même ce policier (Martin Rouette) appelé par Brigitte en renfort quand la situation entre l’inconnu et son époux s’envenime, ne peut s’empêcher par un mouvement au premier abord anodin de laisser sa collègue féminine (Catherine Saint-Martin) et Brigitte derrière lui, bord cadre, quand il s’approche du mystérieux conducteur. Se démarque aussi un vocabulaire particulier qui, derrière l’imposante carrure et le regard bleu-perçant de Benoît Gouin, s’échappe de cet individu. Commentaires désobligeants sur les raisons de l’ire de Brigitte (une femme colérique est nécessairement une femme qui n’est pas conjugalement satisfaite), appel du doigt envers celle-ci comme on demanderait à un petit enfant de s’approcher avant une remontrance, Godbout peint un personnage dont il est difficile de cerner les intentions. Pure et crasse misogynie ? Condescendance paternaliste qui cherche à faire sortir Jonathan de sa coquille et enfin laisser s’exprimer l’homme qu’on lui demande d’être ? Ou simple provocation ? L’absence de clés pouvant déverrouiller l’homme coffre-fort qu’est cet intrus est à la fois frustrant et stimulant. Les contre-plongées amplifiant la stature de Gouin (écrasant la fragile silhouette de Gaudette), ses apparitions quasi-spectrales lorsque le couple se croit débarrassé de lui et sa noire tenue le placeraient d’emblée dans la case du démoniaque (le rat aperçu dans le garage des époux quittant leur domicile et l’amoncellement de nuages noirs comme indices annonciateurs). Mais le provocateur de conflit est aussi provocateur de questionnements. Par lui, la sensibilité même de Jonathan est ouverte à l’auto-analyse. Son mal-être est coincé entre une expectative familiale (Brigitte voit dans une sœur cadette enceinte avant elle un échec que seul Jonathan peut l’aider à réparer) et un cadre social intransigeant – celui de l’homme qui s’il ne s’impose se tait. Philosophe de formation, on sent Godbout profondément habité par ces thématiques où la persistance à laquelle la société nous convie est rongée par la désillusion. La fascination provoquée par les cartes postales reproduisant certains des tableaux noirs de Goya que Jonathan observe dans le bureau de Carl et Sonia (Deux vieillards mangeant de la soupe, Pèlerinage à la fontaine de San Isidro, Le sabbat des sorcières) lui renvoie en plein visage le désespoir d’un peintre sourd et en fin de vie perdant foi en l’humanité. Les visages monstrueux et terrifiants des tableaux viennent hanter son esprit et empêchent la pleine et basique satisfaction vengeresse lorsqu’il parvient par un sinueux stratagème à récupérer l’espace de parking qui lui était dû (en insérant les visages difformes de Goya, Godbout tranche un vain contentement).

Dans ses nuances, entre monolithe imperturbable et énigmatique fléchisseur de destin, l’inconnu incarné par Gouin est à l’aune de la capacité de Godbout à subtilement varier les tonalités. Source d’imminent danger ou agent d’apaisement dans la reconnaissance d’une irrémédiabilité funeste (dans le regard d’un vieillard résigné croisant furtivement son chemin comme dans l’attitude d’abattement du policier rappelé à sa propre mortalité), le réalisateur laisse toutes portes ouvertes aux interprétations. Il agit de même avec sa mise en scène. L’humour (le sens de la répartie comique de Christine Beaulieu trouve ici matière à superbement s’exprimer) sert davantage de parenthèse à l’angoisse que de désamorçage et les alternances de montage aident à installer une étrangeté proche de la malaisance. Le réalisateur est en cela joliment accompagné par la musique de Martin Léon et Luc Sicard qui habille le film d’une stridence traduisant les déchirements provoqués par les crises de panique de Jonathan.
Le long-métrage s’achève cependant sur une ouverture qui vacille entre nihilisme et invitation à accepter les inexorables courbures du sort. Brigitte veut « célébrer la vie », Jonathan confirme qu’il se sent « bien dans le vide » et rien ne peut plus assurer la permanence d’une communion d’âmes, l’une en espérance, l’autre en désarroi. C’est sinon un constat, tout au moins un avertissement d’écrasement, comme figuré par cette vignette d’un orignal piétinant un humain collée sur l’automobile de l’opiniâtre et étrange conducteur – orignal qui, dans la matérialisation d’une imagerie prémonitoire, prend vie sur la route de retour du couple vers leur chalet. D’un banal environnement urbain où les conflits peuvent naître de rencontres fortuites à un décor naturel entre féerie et airs de fin du monde où la quiétude n’apaise que temporairement la désolation, un Godbout désenchanté vient nous susurrer que notre monde ne laisse tristement aucune place aux fragiles.
La place. Écrit et réalisé par Louis Godbout. Avec Maxim Gaudette, Christine Beaulieu, Benoît Gouin, Maxime Genois, Alexa-Jeanne Dubé, Catherine Saint-Martin, Martin Rouette… 1h24.
Sortie Québec le 28 août 2026.
Sortie France indéterminée.