Le post-partum movie devient-il un genre à lui seul ? Avec plus (If I had legs I’d kick you, Mary Bronstein, 2025) ou moins (Die my love, Lynne Ramsay, 2025) de succès, des réalisatrices se sont récemment appuyées sur les performances d’actrices pleinement investies (Rose Byrne, Jennifer Lawrence – on pense aussi à Amy Adams pour Nightbitch de Marielle Heller, 2024) pour explorer un thème intimement et douloureusement féminin. Le sujet a longtemps été laissé hors-champ, ignoré ou paresseusement confiné à la case dans laquelle les normes sociales se plaisent à enfermer l’état maternel. Pourtant, de la souffrance physique au bouleversement psychologique et du réajustement d’une position individuelle face à une position collective à un intense instinct de préservation, une multitude de terrains s’ouvrent à la mise en images des liens naissants d’une mère envers son enfant. Le cinéma de genre offre une nuée de moyens pour figurer l’enfantement dans son aspect sanguin et viscéral, l’allaitement dans son caractère nourricier et vampirique, ou la constance de l’inquiétude pour le bien-être de sa progéniture dans tout ce qu’elle a d’envahissant. Que le besoin de crier au monde ce que les chambardements que cet amalgame de bonheur et de déchirures engendrent s’exprime par des procédés plus ostentatoires que subtils est délicat à observer d’un œil critique. Comment porter un jugement pertinent sans risquer de regarder de haut, de paternaliser ou restreindre l’amplitude d’un tel séisme personnel ? C’est une condition encore trop largement invisibilisée que ces cinéastes illustrent. Sa complexité effraie et ses ramifications sont imposantes. Que les longs-métrages en question atteignent ou non leur but, la démarche, nécessaire et courageuse, mérite respect et la proposition de Hanna Bergholm, en ce sens, est respectable.

Son Nightborn sait installer une belle étrangeté dès son ouverture. Jon (Rupert Grint) et Saga (Seidi Haarla) pénètrent dans la forêt finlandaise pour y découvrir la maison qui initie un nouveau chapitre de leur vie avec une sensation de flottement. Les chemins empruntés où les talus succèdent aux épais branchages ne devraient en toute logique pas permettre à leur voiture d’arriver à destination mais ils y glissent dans un mouvement presque aérien. La caméra avance avec une légèreté qui tient à la fois de la douceur et de la sorcellerie. Elle imite cette connexion particulière que Saga, dont le prénom semble être prédestiné aux péripéties, entretient avec la Nature et avec laquelle elle semble renouer en retournant dans une maison où elle a passé une grande partie de son enfance. Une connexion si singulière que c’est au milieu des feuillages, effleurés par l’écorce, qu’elle et son mari trouvent le nid idéal pour concevoir le premier enfant d’une famille qu’ils espèrent nombreuse. Une introduction qui, par ses vues zénithales et ses coïts aussi bruyants que les cris de désespoir du personnage d’Agnès dans le film de Chloé Zhao, elle aussi secrètement liée à l’élément naturel, rappelle Hamnet (2025). Et dans un lieu où l’on nous évoque trolls, légendes et arbres bavards, nous ne sommes pas très loin d’une théâtralité digne d’une pièce, d’un conte ou d’un récit fabuleux. Des origines familiales aux teintes occultes, un lieu qui peine à se protéger d’esprits inquiétants tapis dans les sous-bois, un nouveau-né aux attributs monstrueux : de quoi mettre en place une atmosphère malaisante propice à accueillir les tourments d’une nouvelle mère.

Bergholm laisse de la place aux effets pratiques entre les branches prenant la forme de mains prêtes à agripper Jon, les protubérances ligneuses obstruant les fenêtres de la maison et les troncs aux allures de visages scrutateurs. Quand ils s’appliquent au petit Kuura – nom évoquant la beauté et le couvert glacial de l’hiver finlandais –, on se questionne si l’intention de ne jamais montrer avant les scènes finales le visage du gamin tiennent moins d’une invitation pour le spectateur à s’en faire sa propre image que d’une peur d’avouer un certain manque de moyen. Marchant vers Saga, clouée de terreur au sol, et filmée en contre-plongée pour transformer le bambin en gigantesque monstre prêt à fondre sur sa proie, la sensation d’horreur est efficacement reproduite. Mais rampant sur le sol, porté par ses parents dans ses moments d’agitation ou grignotant avec avidité la chair dégoulinante d’une viande crue, la mécanique de l’automate est difficilement dissimulable. D’autant que la résonance artificielle des pleurs récurrents de l’enfant, dont le naturel aurait tout autant pu créer l’effroi, donne un habillage sonore peu convaincant à la « créature ». Car le bébé, né velu et affublé de l’amorce d’un appendice caudal est ici effectivement vu comme une créature, un « alien », terme employée par une mère (Pirkko Saisio) ayant toujours suspecté des accointances mystérieuses de sa fille avec les forces de la forêt. Le petit ange n’est plus le fruit de soi. Il est le petit démon fruit d’un indéfinissable « autre ».
Tous les traumas d’une nouvelle mère projetée dans le chaos post-enfantement sont abordés par le biais horrifique : allaitement durant lequel Kuura suce Saga jusqu’au sang, changement corporel affectant l’épiderme ventral de Saga qui semble se revêtir des mêmes cernes que celles des arbres qui la surveillent, isolement social d’une mère qui n’ose montrer son enfant et subit le jugement de ceux qui se penchent sur l’anormalité apparente de celui-ci. Cette maternité n’a pas les contours d’un espace chaleureux. Elle est le vecteur d’un rejet, d’un dégoût pour un petit animal que l’on refuse de personnifier (Saga le désigne essentiellement par « ça » plutôt que par « lui »). C’est une violence dont le père ne peut saisir la profondeur. Jon, dans toute sa bonté et son amour pour son épouse n’est réduit qu’à un rôle d’observateur. Ses dialogues avec Saga sont cadrés avec la confirmation d’une séparation définitive et d’une incompréhension probante : Jon est isolé dans le rectangle du seuil de sa chambre, les yeux bandés par le tissu d’un masque de sommeil ou confiné à son reflet dans un miroir quand Saga s’adresse à lui. Il n’y a pour lui aucun recours possible. Lorsque la forêt finit par prendre possession complète de la maison, il est non seulement sacrifié par l’empalement d’une branche mais littéralement absorbé par le reste de la famille : son goulu garçon boit son sang, sa femme mange son cœur. La source de confort et de protection se mue en source d’approvisionnement. Le père impuissant devant la sauvagerie de la relation mère-fils est englouti. C’est en rejoignant un arbre dont les branches s’ouvrent en bras accueillants que Kuura, dont le visage souriant et marqué de son repas macabre est enfin révélé, sort du film. La véritable paternité est celle d’une nature invisible pour l’œil masculin.

La réalisatrice émaille son long-métrage de thématiques passionnantes mais sa démarche tangue sur un fil qui menace à tout instant de faire tomber Nightborn dans l’absurde (désamorçant ainsi quelque peu le sérieux de la souffrance post-partum). Le propos est souvent lourdement appuyé, les dialogues reprenant ce que la mise-en-scène avait déjà signifié (les avertissements des grands-parents inquiets, les remontrances d’une sœur (Pamela Tola) qui s’est jadis frottée aux comportements démoniaques de Saga). Une insistance visuelle vient ternir la subtilité de l’ensemble, telle cette petite fille drapée de rouge disparaissant plan à plan derrière une porte qui ne laisse aucun doute sur l’attaque dont elle s’apprête à être victime ou ces plans répétés sur les ongles noirs de Saga, semblables aux griffes sales de Kuura, qui suscite l’interrogation inquiète de ses collègues. Les expressions faciales poussées à l’extrême de Seidi Haarla, si elles ne sont que l’euphémisme d’une douloureuse révolution interne, agacent rapidement. L’apothéose de l’exercice grimacier intervient dans les scènes finales où Jon et Saga se disputent le droit de l’enfant à ingurgiter toute bonne viande saignante qu’il souhaite. Barbaque projetée au sol avec un éclat poisseux, grognements, effusions de sang sur les visages colériques des époux, on vacille entre rire et gênance. Une mise-en-scène plus sobre et plus sûre du ton qu’elle veut employer, et une écriture moins encline à la surexplication aurait sans doute contribué à une meilleure adhésion à l’approche de Hanna Bergholm mais la réalisatrice apporte indéniablement sa pierre à l’édifice d’un genre qui n’a pas fini d’ausculter ce fascinant chapitre de la vie de nombreuses mères, aussi narrativement effrayant que diaboliquement cinématographique.
Nightborn. Réalisé par Hanna Bergholm. Écrit par Hanna Bergholm et Ilja Rautsi. Avec Seidi Haarla, Rupert Grint, Pamela Tola, Pirkko Saisio…1h32.
Sortie France 22 juillet 2026. Sortie Quebec : indéterminée.