[FANTASIA #9] Insectasy : La petite bête qui monte.

Avec la ronde typographie de son générique et son habillage musical electro-pop un brin vintage, c’est d’abord vers un voyage temporel qu’Insectasy nous embarque. Une époque où un érotisme tentant d’éviter la vulgarité grossière privilégiait l’expérience sensuelle en assumant son côté kitsch sans avoir à enchaîner les plans rapprochés provocateurs ou les effets de styles grossiers et où le répugnant n’avait pas pris le pas sur la trivialité. On aurait vu s’afficher le nom de Just Jeackin avant le titre que l’on s’en serait à peine étonné. Les intenses lueurs rougeâtres et bleutées baignant le film dans une sorte d’éther permanent ont beau évoquer Dario Argento et les profils pensifs et les rêveries profondes sur noir-et-blanc léché ont beau rappeler Ingmar Bergman, Angus Silver, jeune cinéaste canadien qui signe ici son quatrième film, n’est pas qu’un panier à références. Il sait suffisamment apprivoiser son sujet et maîtriser sa mise en scène pour affirmer un style distinct, mariant séquences oniriques, réalité crue et malaisance discrète. La majuscule des émotions prend une dimension poétique et le minuscule de ces petites bêtes grouillantes qui viennent piétiner la pellicule prend une dimension aussi horrifique que curieusement envoûtante.

Il fallait une approche d’entomologiste pour figurer sur écran l’attraction si particulière qu’entretien Sadie (Tirion Healy) pour tout cafard, criquet, puceron, grillon, termite et autres invertébrés rampants. En approchant son objectif au plus près de ceux-ci, Silver se concentre sur l’aspect soyeux, la grâce certaine et l’harmonie du mouvement pour mieux atténuer toute phobie ou dégoût et accentuer leurs attributs fascinatoires. Habitée par l’ASMR de sa voix intérieure, Sadie pousse le curseur de ses fantasmes vers un cran bien distinctif. Si des pensées d’accouplements torrides dessinent les discours intimes qui occupent son esprit, notamment lorsqu’elle épie Théo (Emmett Roiko), ce sont le velours des pattes, le frôlement des antennes, le frottement des ailes et la douceur chitineuse qui la mènent à l’orgasme. Le réalisateur entrecoupe le quotidien de sa protagoniste de séquences de songes en basse définition, tenant de la fable ou du conte, esquissées par une direction artistique inspirée. De poissons en stop-motion en décors carton-pâte, de tableaux vivants en hologrammes féeriques, l’imagination de Sadie est filmée comme un monde aux lumières irréelles où la magie rejoint l’étrange. On navigue entre Tim Burton pour les forêts d’arbres aux troncs secs et branches fibreuses, William S.Burroughs pour les interactions insectoïdes que l’on dirait sorties d’un trip opiacé et la folk-horror des Michael Reeves, Piers Haggard ou Robin Hardy plus récemment visitée par Robert Eggers ou Ari Aster. Ses plans rappelant autant l’iconographie religieuse que la fantasy médiévale foisonnent d’artéfacts, d’objets aux formes et couleurs saisissantes – casque moyenâgeux au bec aviaire, fleurs séchées, luisante boule de crystal – semblant avoir été chinés dans d’obscures brocantes. Ses cadres sont superbement composés, tant dans la rigidité des lignes urbaines que dans la rondeur des huttes et alcôves vus en rêves. C’est dans cet artisanat précis que réside la différence entre vision et posture, entre accumulation graphique et sincérité d’une démarche originale.

Foggy Ocean Pictures

Cette attraction pour les insectes dépasse les limites de l’exploration corporelle et de ce qui peut servir d’étincelle à l’extase. Les rêves de Sadie sont des parenthèses d’un réel lui-même infecté par l’illusoire et la vanité. Entre son amie Geneviève (Kelsey Thompson) qui n’a d’intérêt que pour sa relation avec un petit ami volage, des accointances qui s’enorgueillissent de la compatibilité de leurs phéromones ou un patient de la clinique pour laquelle elle est réceptionniste qui s’invente des maladies afin de visiter quotidiennement le cabinet du médecin, tous vivent dans leur petit univers autocentré. Le butinage individuel ou les ruches bruyantes des soirées improvisées donnent aux humains qui l’entourent des allures de pâles imitations des bestioles qui animent la jeune femme. Le kink de Sadie est aussi un refuge, une confirmation de sa difficulté à s’adapter au monde. C’est un regard post-covidien que Silver porte sur ses contemporains. La période d’isolation pandémique à laquelle elle fait allusion, au souvenir de funérailles suivies à distance, d’un cercueil disparaissant en terre et de questionnements sur un corps éteint désormais nourriture pour des colonies enfouies, a semé des solitudes inquiètes. On s’interroge sur l’essence de nos relations (Sadie comprend qu’elle n’est plus en phase avec Geneviève), sur nos accommodations professionnelles (son boulot l’ennuie), sur notre ajustement social (ses amis l’indiffèrent) et nos amours mêmes se brouillent (son attirance pour Théo se vit en parallèle d’une tentation marquée envers Honey (Lyndall Hubert), énigmatique employée d’un insectarium). Théo, par ailleurs, est une autre facette de ce sentiment d’inadaptabilité des jeunes générations postpandémiques. Insécure, abordant maladroitement son désir sexuel, c’est davantage par sa silhouette évanescente et sa ténébrosité que par son langage ou sa propre place dans l’environnement de Sadie (la nature de son travail n’est jamais clairement établie) qu’il éveille chez elle un intérêt pour l’autre. Dans les rêves de Sadie, le prétendant reste masqué. L’idée d’un rapport à un corps étranger n’est validé que par la proximité d’une autre source de stimulation, plus obscure, plus grouillante. Du point de vue spectatorial, le jeu très approximatif d’Emmett Roiko pousse également à trouver les insectes plus expressifs que cette page blanche au faible charisme.

Foggy Ocean Pictures

S’il ne craint pas les scènes d’onanisme frontales où les petites bêtes s’aventurent sur et dans le corps de Sadie par des moyens divers et variés, le réalisateur joue habilement des synecdoques lorsque le sexe implique deux figures humaines. La cigarette de Théo s’avance vers la bouche de Sadie avec des intentions sous-jacentes évidentes et l’ombre du corps de Honey – dont le prénom évoque un appétit hyménoptère – quand elle s’avance jusqu’à ce que les courbes de sa poitrine fassent face à un visage appréhensif, ne laisse aucun doute sur les ébats qui font suite à cette approche. Cette scène illustre l’attention portée par Angus Silver à la puissance symbolique des images : Sadie, assise, coincée entre une ombre imposante et dominante et une représentation graphique d’un chapitre de la légende arthurienne : Lancelot endormi convoité par le désir des quatre reines. La sensualité côtoie le lyrique et la réalité des étreintes n’est jamais loin de la fiction enchanteresse.

Outre sa mise en scène soignée, l’atout principal du réalisateur est son actrice principale. La direction d’acteurs quant aux rôles de soutien semble souvent approximative (Lynda Hubert, entreprenante séductrice, et Jan Roeth en allié entomophile s’en sortent cependant honorablement) mais la prestation de Tirion Healy est remarquable. La partition offerte par Silver n’est pas simple : nudité affichée, masturbations fréquentes, actes sexuels effrénés et proximité étroite avec ces petites bêtes que l’on associe, d’ordinaire, difficilement au désir, la comédienne se donne en confiance. Mais réduire son jeu à ces scènes serait malvenu. Ces « grands yeux » qui selon son propre aveu n’ont pas laissé Honey indifférente sont les arènes d’émotions complexes. Que ses doutes transpirent de son visage fermé dans le monde réel ou que son élégance naturelle, soutenue par des costumes qui paraissent la faire voyager entre plusieurs époques (les années folles, les seventies, l’ère médiévale) traverse les paysages peints de ses dérives songeuses, sa présence est magnétique. De presque tous les plans, la caméra s’approche de son visage aussi méticuleusement qu’elle s’approche des objets de tentation que représentent pour elle les insectes, guettant les modulations subtiles de son expressivité.

Comme ce cocon de l’insecte ultime que Sadie s’approprie pour assimiler pleinement ce que d’autres verraient comme déviance, Insectasy renferme des envies de cinéma qui ne demandent qu’à papillonner gracieusement. Son extase finale est un voyage vers l’acceptation et une odyssée sensorielle. Un 2001 de l’intime où, sous les surimpressions vermillon et cyan, les pupilles se font astres, où les vêtements longtemps tricotés (autre merveilleuse idée) se font chrysalides, où corps et carapaces s’apprivoisent et où l’on se plait autant à voir la beauté naître de l’horreur que l’horreur naître de la beauté. À l’image d’une protagoniste en paix avec ses inclinations singulières, le cinéaste, à l’aise avec ses orientations esthétiques, s’affirme prêt à prendre son envol.

Insectasy. Écrit et réalisé par Angus Silver. Avec Tirion Healy, Lyndall Huber, Emmett Roiko, Kelsey Thompson, Jan Roeth…1h23.
Dates de sortie France et Quebec indéterminées.

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