Le weekend bat son plein en haut des Champs-Élysées. Arrivé·es au Publicis Cinemas, force est de constater que nombreux·ses sont les courageux·ses qui bravent le froid et les regards noirs des touristes qui essaient de se frayer un chemin à travers ce rempart cinéphile pour entrer chez Dior. Entre le pétillant et loufoque FAQ de Kim Damin et une nouvelle séance de courts-métrages, cette quatrième journée au Festival du Film Coréen à Paris nous en fait voir de toutes les couleurs.

Invitée dans la « Section Portrait » – sélection du FFCP qui met en lumière le travail d’un·e cinéaste émergent·e – de cette dix-neuvième édition, Kim Damin présente FAQ, son premier long-métrage où elle s’attaque à la thématique, maintes fois portée à l’écran – on pense à Suneung (Shin Su-won, 2012) ou encore SKY Castle, drama en 20 épisodes sorti en 2018) – de la pression sociale et familiale liée à la scolarité en Corée du sud à travers le personnage de Dong Chun (Park Na-eun), une petite fille rêveuse qui a du mal à rentrer dans le moule de ce système ultra-compétitif. Sur un ton faussement léger, la cinéaste donne à voir le rythme de vie de la petite fille via l’enchaînement des nombreux cours qu’elle suit – anglais, sciences, taekwondo, farsi – dont le montage saccadé souligne la frénésie. Pas de pleurs, pas de cris, Dong Chun suit sans broncher le mouvement mais cherche conseil et réconfort auprès de ses deux amis imaginaires, des monstres poilus violet et orange, qui apparaissent lorsqu’elle en a besoin. Pour ne pas perdre le spectateur et mieux l’emmener dans un jusqu’au boutisme loufoque qui se dessine dans les premières minutes, Kim Damin simplifie le contexte – un nombre restreint de personnages, de lieux et de situations emblématiques de la question scolaire – avant d’introduire l’élément central de son film, une bouteille de makgeolli (alcool de riz fermenté, ndlr) que Dong Chun recueille et cache dans sa chambre. L’incongruité de la situation est soulignée par sa mise en scène comique qui fait apparaître une évidence : Kim Damin débarque tel un ovni dans le cinéma sud-coréen contemporain en termes d’écriture et de mise en scène, restant fidèle à l’esprit de son court-métrage Ungbin and Non-Human Friends (2020). La cinéaste frôle avec la moralité en liant la petite fille à une bouteille d’alcool mais s’en s’amuse et pousse le curseur toujours plus loin en mettant en scène son personnage curieux et déterminé déployant tous les moyens à la disposition d’une fillette de dix ans pour entrer en communication avec le liquide pétillant. Seule dans sa chambre le soir, à la lumière de sa lampe de bureau, filmée de profil ou de dos, Dong Chun noircit des feuilles entières de cyrillique, d’hiragana, de katakana ou d’alphabet latin transposés en morse – rapport au pétillement – pour espérer trouver une piste. De prime abord, on assimile ces choix à la volonté de la cinéaste de se placer à hauteur d’enfant et de nous plonger dans l’univers singulier d’une petite fille à l’imagination débordante.
Plus le mystère autour du makgeolli se dévoile, plus le fond satirique du film se révèle. Devant sa caméra qu’elle pose l’air de rien, elle met en scène des individus qui reproduisent et continuent de se plier à des injonctions normatives destructrices. Le ton léger et comique contraste avec le fond du propos notamment lorsque Dong Chun, étendue sur le dos au milieu de son salon, s’apprête à recevoir une injection d’hormones de croissance, simplement car elle est plus petite que la moyenne. Un champ-contre-champ souligne la violence du moment montrant d’abord la petite fille serrant les dents mais hochant la tête en signe d’approbation pour faire plaisir à sa mère, puis sa mère à l’air apeuré qui tient la seringue. Cette dernière semble peu convaincue par le procédé mais cède à la pression de vouloir que sa fille corresponde à cette norme, en plus des autres. La réalisatrice et scénariste s’affirme en observatrice critique d’un système, et a fortiori d’une société, qui broient autant les enfants que les adultes. Kim Damin apporte une réponse loufoque à pourquoi tant de souffrance à savoir tout ceci est en fait le plan de créatures extra-terrestres pour que les enfants les rejoignent sur leur planète. Pourtant la mise en scène de cette révélation place Dong Chun debout sur un tabouret au bord d’une immense de makgeolli cuve vide alors que d’autres enfants trimballant tous une bouteille de makgeolli se rangent à la queue leu leu derrière elle. Alors qu’elle regarde à l’intérieur, un champ-contre-champ nous montre qu’elle sauterait dans une sorte de trou noir. Difficile de ne pas y l’interpréter comme une métaphore du suicide – qui est la principale cause de décès des enfants et des adolescents en Corée du sud -, même si la réalisatrice tient à ce qu’on voit un happy end. Cette résolution finale laisse un goût amer. Si l’absurde vaut mieux que le drame pour la réalisatrice, c’est sans doute pour nous inciter à garder le sourire et à continuer de nous lever tous les matins.
L’après-midi vient une nouvelle séance de courts-métrages avec les Shortcuts 2. Ressenti général beaucoup plus mitigé que la veille. Nous revenons sur deux d’entre eux qui nous ont particulièrement marqué, Escape Velocity de Park Se Yong (29’28’’) et Missing Moon de Youn Song Yi (06’07’’), qui ont chacun obtenu un prix lors de la cérémonie de clôture du festival.

Thématique omniprésente de la société et du cinéma coréen, le deuil est au cœur d’Escape Velocity de Park Se Yong (29’28’’). Le cinéaste innove et prend un point de vue singulier : celui de Jae Hyeong, employé d’un garage, qui ramène une moto à une femme tout juste veuve. À travers son personnage, il s’interroge sur l’empathie que l’on peut avoir pour une inconnue. Park Se Yong s’applique à faire des plans longs, à filmer les gestes lents de Jae Hyeon pour signifier son malaise mais également une espèce de curiosité qui passe par des plans sur son visage lorsqu’il observe les faits et gestes de cette femme endeuillée qui lutte contre elle-même. En une demi-heure de temps qui en paraît le double, Park Se Yong tente de nous émouvoir mais reste enfermé dans la distance du point de vue qu’il cherche à transcender.

Missing Moon de Youn Song Yi (06’07’’) nous émerveille par une immersion totale dans un univers enchanteur entre ténèbres et lumière. Évoquant Klaus (Sergio Pablos, 2019) dans le décor urbain, la cinéaste s’est surtout nourrie des imaginaires de Henry Selick et de Hayao Miyazaki – la créature monstrueuse fait notamment écho au Château ambulant (2005). Missing Moon déstabilise néanmoins par la liberté qu’il nous est laissée d’interpréter ce récit d’une lune décrochée par les hommes qu’un petit garçon tente désespérément de remettre dans le ciel : métaphore de la vanité des adultes face à l’innocence des enfants ou simple récit fantasmagorique sur la part d’ombre et de lumière qui réside en chacun.e de nous ? En dissimulant ses intentions, Youn Song Yi cherche à toucher le plus grand nombre et parvient à trouver en de multiples endroits son public qui n’a qu’une envie : voir et revoir ce petit bijou de poésie.
FAQ de Kim Damin. Avec Park Na Eun, Park Hyo Ju,… 1h31 Sortie en Corée du Sud en 8 octobre 2023.
Escape Velocity de Park Se Young (2023) 30 min.
Missing Moon de Youn Song Yi (2023) 6 min.