[DEAUVILLE 2025]  #5 – Histoire, où es-tu ?

Court et intense – nous n’y sommes allés que quelques jours, c’est en ces termes que l’on peut résumer le festival de Deauville. Difficile à ce titre d’être exhaustif sur l’ensemble de la compétition. Mais le recul pris depuis le festival permet de se rendre compte que la liste de films découverts permet de dresser une ligne directrice. Le festival a ouvert les portes aux œuvres dressant un regard grave sur l’Amérique d’aujourd’hui. C’est le cas pour Scarlett Johansson et Christian Swegal dont il s’agit des premiers longs métrages, mais aussi des nouvelles œuvres attendues de Kelly Reichardt et Oliver Hermanus.

Commençons par The History of Sound d’Olivier Hermanus, qui n’a finalement pas grand-chose à voir avec cette dernière affirmation. Présenté en avant-première après sa compétition à Cannes et adapté d’une nouvelle du même nom de l’auteur Ben Shattuck (qui signe lui-même l’adaptation cinématographique aux côtés du réalisateur), le film suit sur plusieurs années Lionel (Paul Mescal), jeune étudiant au conservatoire de Boston au début du 20e siècle, sa rencontre avec un autre étudiant, David (Josh O’Connor) et leur parcours commun jusqu’à leur brutale séparation au moment de la guerre.

The History of Sound aurait parfaitement eu sa place en compétition aux côtés de The New West ou Omaha. Une œuvre portée par d’excellents comédiens impliqués et habités par leur rôle. De beaux moments de suspension viennent capter le spectateur, profitant de superbes paysages naturels et de la photographie d’Alexander Dynan (chef opérateur de Paul Schrader depuis Dog Eat Dog) accentuant la luminosité, donnant ainsi l’impression de se trouver au milieu d’un rêve éveillé. Malheureusement, ces quelques beaux passages se retrouvent au milieu d’un film sans substance, vide de tout propos, n’osant qu’effleurer cette époque obligeant les deux protagonistes à refouler leur homosexualité – jusqu’à épouser une femme pour l’un d’entre eux –, le poids du temps qui passe ou encore la guerre comme déchireur de vies. Des thématiques présentes en filigrane mais jamais creusées pour un film qui considère qu’avoir une fascination – presque voyeuriste – pour le couple à l’écran suffira au spectateur à s’impliquer dans des enjeux pourtant ancrés dans la société.

Poursuivons avec les trois autres œuvres citées qui, comme indiqué plus haut, mettent en scène un personnage principal incapable de se sortir d’un tunnel dans lequel il s’est engouffré, de son plein gré ou non. Un père de famille cambrioleur, une femme âgée se sentant seule depuis la mort de son amie, un jeune homme vivant seul avec son père. Trois personnages pour des histoires, contextes et genres distincts, le film de casse, la comédie et le drame. Avec Bugonia (Yorgos Lanthimos), The Mastermind fait partie des principales attentes de ce festival de Deauville, après son passage en compétition à Cannes quelques mois plus tôt. La réalisatrice Kelly Reichardt démystifie ici le film de braquage, mettant en scène James Blaine Mooney (Josh O’Connor), père de famille d’une petite ville du Massachusetts organisant le cambriolage de plusieurs tableaux exposés dans une galerie d’art.

En faisant intervenir le casse dès les vingt premières minutes pour se focaliser sur ses conséquences, Kelly Reichardt opère sa déconstruction du film de braquage. Par une séquence de casse guignolesque où les braqueurs volent péniblement quatre tableaux avant de semer avec difficultés le seul garde présent, la réalisatrice s’éloigne drastiquement des Topkapi (Jules Dassin, 1964) ou Thomas Crown (Norman Jewison, 1968). Ce qui intéresse Kelly Reichardt, c’est le parcours d’un homme dépassé par les conséquences de ses actes au point de s’isoler progressivement de ses complices, de ses amis, et surtout de sa famille. Plaçant son récit au cœur des années 70 alors que les mouvements étudiants opposés à la Guerre du Vietnam sont toujours actifs, la réalisatrice symbolise l’isolement de Mooney par un simple traveling latéral où le personnage ère comme un fantôme au milieu d’une manifestation.

Au-delà de cette symbolique, Kelly Reichardt dépeint l’époque comme la fin des illusions, celle des années 50 et 60, ainsi que l’entrée dans une ère beaucoup moins heureuse. D’où une mise en scène minimaliste, accentuée par une photographie aux couleurs froides représentant un retour à une dure réalité pour le personnage principal. Le problème du film est l’incapacité à ressentir un quelconque intérêt ou une quelconque empathie pour ce personnage. Ses motivations restant floues de bout en bout, le spectateur se retrouve témoin d’un type dépassé qui s’enfonce tout seul dans sa propre galère sans aucune raison. Ainsi, qu’il soit menacé par des caïds, poursuivi par la police ou abandonné par sa femme, l’intérêt que nous lui portons reste nul. Un désintérêt accentué par une mise en scène dont le minimalisme installe une distance émotionnelle, cet aspect contemplatif devenant insupportable lorsque James cache les tableaux dans une grange et qu’il s’agit de l’observer faire l’intégralité de ses allers-retours, grimper à une échelle, etc. Une déconstruction sans aucune reconstruction.

Édifications toujours avec Scarlett Johansson, qui se retrouve pour la première fois derrière la caméra avec Eleanor the Great. Eleanor (June Squibb) est une veuve nonagénaire originaire du Bronx vivant en colocation avec son amie Bessie, une survivante de l’holocauste. De retour à New York avec le décès de cette dernière, elle se retrouve au cœur d’un groupe de survivants de la Shoah, y apportant son témoignage, émouvant Nina (Erin Kellyman), étudiante en journalisme, elle-même fille d’une femme juive récemment décédée et d’un père présentateur du journal télévisé (Chiwetel Ejiofor). Sauf que le récit d’Eleanor est une réappropriation de l’histoire de Bessie. Un élément gardé secret par Eleanor afin de ne pas compromettre son amitié naissante avec Nina.

Derrière ses airs de petite comédie dramatique, Eleanor the Great brasse de nombreuses thématiques, de l’épreuve du deuil à la solitude au crépuscule de sa vie jusqu’à la transmission entre générations. À ce titre, Scarlett Johansson a dû se reconnaître à travers le personnage de Nina, la réalisatrice étant elle-même issue d’une famille juive ashkénaze par sa mère, et ayant récemment remonté à travers ses origines, notamment le décès de membres de sa famille au ghetto de Varsovie. Or, cette étudiante en journalisme au carrefour de deux histoires de souffrance (son père étant afro-américain) apprend l’histoire de sa mère au contact d’Eleanor. L’interprète de cette dernière, June Squibb – dont la vitalité est l’une des grandes forces du film – a également un parcours similaire à celui de son personnage, celui d’une femme convertie au judaïsme.

Le film dépasse néanmoins le cadre de l’histoire juive, la transmission au sens large étant au centre du long-métrage, questionnant la légitimité de transmettre une histoire qui n’est pas la sienne. C’est en ce sens qu’Eleanor s’enfonce progressivement dans ses mauvais choix pour échapper à la solitude jusqu’à finalement prendre le mur de la réalité lorsque son mensonge éclate au grand jour, par les personnes qu’elle cherche à fuir. Une structure issue du conte de fées que la réalisatrice retranscrit dans une séquence spécifique à Coney Island où la lumière, les ralentis et les gros plans sur le visage d’Eleanor montrent clairement le personnage vivre un rêve. Il s’agit hélas de la seule séquence sortant quelque peu de l’académisme global de la mise en scène, régulièrement réduite aux plans larges, aux enchaînement de dialogues en champ-contrechamp pour laisser le montage dynamiser les échanges au rythme des répliques cinglantes et sans filtre d’Eleanor.

L’ensemble est réjouissant, drôle, touchant et plein d’empathie, ce qui ne l’empêche pas, notamment par sa structure classique correspondant à ce type de comédie, d’être parasité par sa prévisibilité – la sempiternelle chute du personnage principal qui rattrape son erreur pour atteindre la fin heureuse. Plus que son aspect prévisible, le film finit par se presser et règle les problématiques de tous les personnages en un discours télévisuel de 2 minutes qui, par magie, finit par réconcilier tout le monde. C’est cette ligne qui sépare la tendresse et la naïveté de la niaiserie, sans toutefois enlever la sympathie ressentie.

Toujours dans les relations filiales, on conclut avec Sovereign, premier film de Christian Swegal inspiré des événements survenus à West Memphis en 2010 impliquant Jerry Kane et son fils de 16 ans, Joe. Identifiés comme citoyens souverains – mouvement d’extrême-droite complotiste se considérant comme non-soumis aux lois fédérales du pays, connu en France via un reportage de l’émission Envoyé Spécial et le couple ne « contractant pas » avec « l’entreprise France » – tentant de survivre en organisant des séminaires à travers le pays, les deux hommes ont abattu deux policiers lors d’un contrôle routier. La traque s’est terminée par leur mort, eux-mêmes abattus par les policiers lors d’une fusillade.

Plus que la traque, Sovereign se concentre  sur le parcours de ce père et de ce fils, auto-exclus de la société. Le père, Jerry (Nick Offerman), s’enfonce dans ses croyances, se persuade d’être dans son bon droit, de ne rien devoir à la loi, aux huissiers, à la justice ou aux policiers. Un homme qui, bien que vivant dans une banlieue populaire, est littéralement dans son propre monde. Cette fois-ci, à la différence de Mooney dans The Mastermind ou Eleanor dans Eleanor the Great, Jerry ne s’enfonce pas seul et emporte avec lui son fils.

Incarné par un excellent Jacob Tremblay, qui parvient à retranscrire la force volontairement écrasée par son père, Joe est le personnage central de l’histoire, à la fois porte d’entrée pour le spectateur et élément déclencheur du drame à venir. Passé la séquence pré-générique située quelques minutes après le meurtre des deux policiers – le film fonctionnant en flashback – Christian Swegal nous introduit au cœur des citoyens souverains par le regard de Joe, qui alors qu’il est livré à lui-même dans sa maison au cours des nombreuses absences de Nick nous fait comprendre les mécanismes d’exclusion dont il est victime et qu’il remet en cause périodiquement. Le spectateur assiste surtout au parcours d’un jeune homme tentant, sans y parvenir, de se sortir de l’emprise de son père. En voulant s’inscrire dans une université ou en tentant de nouer un contact avec sa voisine dont il semble secrètement amoureux, Joe tente de se socialiser là où son paternel l’exclut de la société. Un parcours d’autant plus important que le réalisateur a lui-même un membre de sa famille adhérent à ces théories.

Plus que le phénomène des citoyens souverains, c’est l’emprise d’une figure paternelle trop imposante qui travaille Christian Swegal. À ce titre, la relation entre le chef de la police John Bouchart (Dennis Quaid) et son fils Adam (Thomas Mann), lui-même passant la formation de policier, agit comme le miroir de celle qui unit Jerry et Joe Kane. Une manière pour le cinéaste de montrer que cette emprise peut tout aussi bien concerner une famille heureuse (Adam Bouchart est marié et jeune père d’un petit garçon) qu’une famille dysfonctionnelle. Le dilemme parcourant Joe et Adam est donc la capacité à s’émanciper de cette tutelle imposante. C’est lorsqu’ils refusent de s’extirper de cette tutelle qu’ils finissent, chacun à leur manière, par perdre. Sovereign montre les conséquences de notre incapacité à faire nos propres choix par le regard fragile et plein de regrets de Dennis Quaid, portant dans les bras son petit-fils pleurant la nuit dans un plan final symbolisant l’isolement d’un père ayant trop voulu contrôler son enfant.

Pour autant, Christian Swegal a peu recours au symbolisme dans sa mise en scène. Derrière l’apparent naturalisme – tourné en extérieurs, avec beaucoup de lumière naturelle et une photographie terne –, le réalisateur filme au plus près des personnages comme pour faire entrer le spectateur dans leur tête. D’où les longs travelings suivant le personnage de Joe comme pour indiquer l’engouffrement vers une voie sans issue ou les nombreux gros plans sur les visages pleins de doutes ou meurtris de ces personnages. Le cinéaste ne met pas de côté l’aspect thriller de son film et démontre sa capacité à créer la tension comme lors de la confrontation finale avec la police où quelques secondes de silence font monter la pression avant la déflagration. Une fusillade courte mais intense, toujours filmée près des personnages de sorte que le spectateur se sente au centre de ce conflit. Swegal fait surtout preuve d’une remarquable gestion de l’espace, la séquence étant toujours lisible et compréhensible et ce en ayant que très peu recours aux plans larges,  glissant quelques images très impressionnantes comme cette collision entre deux voitures filmée à l’intérieur de celle fonçant sur l’autre.

L’Amérique va mal. Constat juste mais qui ne date pas d’hier. La grande majorité des films présents au festival, on l’a vu, ne donne qu’un point de vue très superficiel, ces derniers oubliant avant tout de raconter une histoire, laissant leurs postures et indignations comme des affirmations qui ne trouvent pas d’incarnation. Sovereign, l’exception qui confirme la règle, en dit beaucoup plus sur les différentes facettes des Etats-Unis car il se focalise sur des personnages qui représentent et racontent une part du pays.

The History of Sound, réalisé par Oliver Hermanus. Ecrit par Oliver Hermanus et Ben Shattuck.
Avec Paul Mescal, Josh O’Connor, Molly Price … 2h07.
Sortie en salles le 25 Février 2026.

The Mastermind, écrit et réalisé par Kelly Reichardt.
Avec Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro… 1h50.
Sortie en salles le 4 Février 2026.

Eleanor the Great, réalisé par Scarlett Johansson. Ecrit par Tory Kamen.
Avec June Squibb, Erin Kellyman, Jessica Hecht… 1h38.
Sortie en salles le 19 Novembre 2025.

Sovereign, écrit et réalisé par Christian Swegal.
Avec Nick Offerman, Jacob Tremblay, Dennis Quaid… 1h40.
Sortie en salles prochainement

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