[FNC 2025] Entretien avec Sophie Letourneur pour L’aventura

Deux ans après Voyages en Italie (2023), nous retrouvons Sophie (Sophie Letourneur) et Jean-Fi (Philippe Katerine), cette fois-ci accompagnés de leurs deux enfants Claudine (Bérénice Vernet) et Raoul (Esteban Melero) pour un séjour en Sardaigne qui sera tout sauf touristique. Entre les questionnements de Claudine et le tempérament de Raoul, la frustration de Sophie et le détachement de Jean-Fi se font plus palpables. Le chaos temporel du film (les scènes de mémorisation et d’enregistrement se juxtaposent aux moments vécus) imite le chaos conjugal et familial et la confusion joyeuse du premier volet laisse ici place à de légères vapeurs de tristesse. Plus qu’un second chapitre de ce qui a été annoncé comme une trilogie, L’aventura semble tourner devant nous les dernières pages d’une relation. Sophie Letourneur, aussi précise dans son écriture que dans la méticuleuse préparation de ses tournages, voit ce sixième long-métrage comme un tournant narratif et formel et confirme combien filmer complexe peut souvent laisser voir simple.

Photo: Stephane Michel

On se fait un ciné : Comme vous l’avez indiqué au public après la projection, derrière l’apparente simplicité formelle du film se cachent des couches techniques complexes. Pouvez-vous nous en dire plus sur la construction de vos cadres – des plages isolant les personnages aux arrière-plans montagneux – et sur votre travail sur le son ? Aviez-vous en tête ces aspects formels bien avant le tournage ou est-ce l’environnement (ici, la Sardaigne) qui a dicté cette construction ?

Sophie Letourneur : Avant de partir tourner, je fais généralement une maquette du film. Je pars tourner une première fois en été avec des proches, par exemple ma meilleure copine faisait le rôle de Jean-Fi, mes vrais enfants jouaient les enfants du film… On avait des scénarios à la main, chacun un petit iPhone, et on tournait comme ça. Ensuite, je monte cette maquette, je zoome dans les plans, on fait des captures d’écran et on crée un storyboard hyper précis. Comme je suis de l’autre côté de la caméra et que je ne suis pas derrière le combo, je ne peux pas laisser le chef opérateur improviser, il faut donc que les cadres soient exactement les mêmes. C’est même parfois trop rigide.

Vous parliez des oreillettes que vous et les acteurs portaient lors du tournage et de l’écoute des enregistrements sur lequel le scénario s’est basé au cours de la réalisation. Cela a-t-il mené à des difficultés particulières au moment du montage et du choix des coupes? Aviez-vous à gérer un nombre impressionnant de rushes?

C’était très pensé à l’avance, notamment pour les raccords dans les flashbacks. Certains sont restés, d’autres ont été déplacés au montage pour le rythme. J’ai monté le film pendant neuf mois, ce qui est énorme. Je monte mes films moi-même, je peux donc me le permettre. Et j’adore le montage. Lorsque j’étudiais en école d’art à Paris, je faisais des vidéos expérimentales, des installations. Dans ces circonstances, on apprend à tout faire, à monter, à apprivoiser la technique. Mon premier métier en sortant des Arts Déco, c’était monteuse pour la télé. Donc oui, j’adore ça.

Tourne Films/Atelier de Production/Arizona Distribution/K-Films Amérique

À travers le montage et les retours dans le temps, on a l’impression que les personnages ont conscience de cette temporalité bousculée. Certains dialogues y font même directement référence (« la temporalité, on s’en fout »). Dans Voyages en Italie, les commentaires et souvenirs laissés par le voyage interviennent en fin de film. Ici, les allées et venues dans le temps jalonnent le film.

Oui, j’aimais beaucoup ça. Ce film est un peu l’aboutissement de ce que j’ai fait avant. Il y a des choses que j’ai mises en place dans Le Marin Masqué (2011), Les Coquillettes (2012), ou Énorme (2019), notamment mon travail sur les champs-contrechamps. C’est un tournant dans mon travail. C’est un film tellement radical dans son écriture que la recherche de financement en a été rendue difficile. On l’a tourné avec 300 000 euros, le budget d’un gros court-métrage, en 4 jours. C’était un tour de force.

Justement, comment se sont déroulées les étapes préparatoires en regard de ce budget restreint et de ce financement difficile?

Ça a été extrêmement compliqué. Mais quand on réalise un film avec si peu d’argent, on est très libre. Si on fait 30 000 entrées, on rentre dans les frais. Donc je pouvais aller loin dans le côté expérimental.

En termes d’écriture, est-ce que des éléments du film (et du suivant volet de votre trilogie) étaient déjà présents lors de l’écriture de Voyages en Italie ?

Non, Voyages en Italie et L’aventura, je les ai écrits en même temps, en 2016. Entre-temps, j’ai fait autre chose. Divorce à l’italienne, le troisième volet, c’est venu après. J’ai la matière depuis un moment, mais je veux faire un autre film avant, un peu plus classique. Tourner L’aventura a quand même été très compliqué.

Quelle échéance pour le tournage du troisième?

Peut-être en 2028, ou plus tard. Je ne sais pas. Si je ne trouve pas de financement, je ne le ferai pas. Mon équipe non plus ne pourrait pas faire face aux mêmes difficultés.

Tourne Films/Atelier de Production/Arizona Distribution/K-Films Amérique

Vous avez exprimé votre enthousiasme à travailler avec un Philippe Katerine qui s’est parfaitement adapté à l’exercice de l’oreillette et de l’expression des dialogues simultanément avec l’écoute des enregistrements. Cette dynamique entre vous était-elle déjà similairement présente dans Voyages en Italie ou a-t-elle évolué pour L’aventura?

Oui, on avait déjà les oreillettes pour Voyages en Italie. Ça a été une grande découverte pour moi. J’ai toujours travaillé avec des enregistrements que je montais et montrais aux acteurs. Je leur demandais d’apprendre par cœur les bandes sons, comme des partitions musicales. Ce qui était pour eux un exercice ardu quand il fallait coller au rythme et aux intonations. Quand j’ai découvert les oreillettes, je me suis dit que c’était comme un playback, plus simple.

Cela crée une vraie musicalité dans les dialogues. Le prélude de Bach revient comme un refrain, et les dialogues sonnent comme des couplets.

C’est ce que j’espérais ! Voyages en Italie était formellement plus léger. Là, c’est un gros morceau! Quand je monte, j’effectue un vrai travail de composition. Je rajoute des phrases, des balades, des superpositions. Ça crée une sorte de condensation. J’adore faire ça.

Il y a une scène qui résonne comme le cœur émotif du film, un long travelling sur Philippe Katerine dans la ville portuaire. C’est un moment qui confère beaucoup de tristesse, une scène qui contraste avec les scènes de couple ou de famille. Une des rares scènes où le personnage de Jean-Fi est en mouvement, mais un mouvement solitaire.

Ce travelling était prévu dès l’écriture. C’est le seul du film. Le film parle du temps : le temps qui passe vite, qu’on cherche à rattraper, mais aussi le temps pour soi. Ce moment se devait d’être en temps réel pour montrer qu’il a ce temps-là pour lui. Quand on a des enfants en bas âge, on a rarement du temps pour soi, on est dans un tunnel. Un tunnel d’amour, un tunnel souvent joyeux, mais un tout de même un tunnel. Cette scène met un peu Jean-Fi à nu, montre en arrière-plan qu’il y a d’autres gens autour qui s’assoient, qui fument, qui discutent, d’autres vies qui prennent leur temps.

C’est aussi un des rares moments où on voit l’arrière-plan des vacances de Sophie et Jean-Fi. La caméra est si souvent centrée sur la famille qu’elle oblitère souvent le paysage. Là, le décor devient visible.

Oui, j’aime bien voir les autres gens vivre. Manger une glace, fumer une clope au bord d’une rue. Il n’y a eu qu’une seule prise pour cette scène.

Comment avez-vous géré la dynamique entre les jeunes acteurs?

Ça s’est très bien passé. Il y avait les parents, la mère de Bérénice Vernet (Claudine) et les deux parents d’Esteban Melero (Raoul) et la mère d’Esteban était habillée comme moi pour donner un repère et pouvoir filmer à tout moment. J’avais acheté tous les costumes en double, c’était plutôt drôle. C’était le tournage mais aussi des vacances pour eux. On a essayé de garder un côté ludique. On était en Sardaigne. Je pense qu’ils en gardent un super souvenir.

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Les lieux de tournage de Voyages en Italie et L’aventura viennent-ils de votre expérience personnelle ? Avez-vous hésité avec d’autres lieux ?

Non. D’ailleurs, dans Voyages en Italie, je reproche à Jean-Fi de toujours vouloir aller en Italie, en sachant que c’est principalement pour la bouffe. Il ne veut pas aller en Espagne, simplement parce qu’il trouve que c’est moins bon!

Êtes-vous bien avancée dans l’écriture du troisième volet?

Oui, je suis bien avancée. Je pense vraiment que L’aventura est un tournant, et que Divorce à l’italienne sera très différent dans sa forme. Peut-être même que des acteurs joueront nos rôles et que cela sera intégré dans le film. Ce sera un film sur la fictionalisation.

Enregistré lors de la présentation du film au Cinéma Beaubien de Montréal le 17 octobre 2025.
Remerciements : Sophie Letourneur, Emilie Guillemain, Philippe Belzile, K-Films Amérique, Cinéma Beaubien.

L’aventura. Réalisé par Sophie Letourneur. Écrit par Laetitia Goffi et Sophie Letourneur
Avec Philippe Katerine, Sophie Letourneur, Bérénice Vernet, Esteban Melero

Sorti en France le 2 juillet 2025 et au Québec le 17 octobre 2025.

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