Le cas Sergueï Loznitsa est des plus intéressants. Alternant depuis plusieurs années documentaires et fictions sur le contemporain ou sur la Seconde Guerre mondiale, il compose avec rigueur une œuvre dense qui questionne la grande Histoire en y creusant une multitude de petites. À l’inverse de L’invasion (2024), documentaire vissé sur le quotidien ukrainien face aux conséquences de la guerre avec la Russie dans une série de vignettes, Deux procureurs se concentre sur le parcours d’un jeune magistrat, Alexander Kornev, chargé d’inspecter les lieux de détention, interpellé par le courrier d’un prisonnier politique pendant les Grandes Purges Staliniennes en 1937. Loznitsa s’attache à la dialectique fixité-mouvement pour étudier la contamination totalitaire d’un pays – celle d’antan n’étant évidemment que le reflet de l’actuelle. Les décors qu’il pose sont théâtraux, figés quoiqu’en construction à l’image de cette prison derrière les murs de laquelle on voit les détenus, au loin, en train d’œuvrer jusqu’à en mourir pour créer cette façade de rigueur. Froide et distante, la caméra joue la carte de l’observation, du constat d’un pays qui se tient sage, où les rôles doivent être respectés et tout le monde reste à sa place. Jusqu’à l’arrivée de Kornev, électron libre assoiffé de justice et animé par la foi en l’institution, qui presse le pas et pénètre dans le labyrinthe méandreux de la dictature et de ses petits secrets.
Un labyrinthe déclinable puisqu’il concerne tant la prison de Briansk que le parquet de Moscou, deux lieux de pouvoir que Loznitsa aborde de la même manière pour embrasser la porosité des infrastructures face à la violence sourde. Les cadres fixes laissent toujours poindre un escalier, une porte ou un tournant, soit autant d’ouvertures que de mystères pouvant assaillir et rendre confus Kornev qui fonce tête baissée dans les couloirs sombres et les bureaux éclairés avec la même détermination. Face à lui des figures d’autorité qui tentent de le dissuader : on le fait attendre, seul, des heures durant avant de rencontrer le dirigeant de la prison puis le prisonnier qui l’a appelé ; rebelote au parquet où, faute d’avoir un rendez-vous, il se retrouve noyé au milieu de ses confrères qui passent un par un dans l’office du procureur général avant de pouvoir bénéficier d’une courte audience. Cette logique duelle et de répétition, que le titre induit, permet au récit de creuser le sillon de la fable politique pour illustrer la perversité des discours. D’un côté, ceux qui portent l’uniforme et jouent grossièrement de la langue de bois pour que leurs travers ne ressortent pas (le chef de la prison qui assure, aux détours de flatteries sur le courage du magistrat, qu’aucune manipulation ou atteinte aux prisonniers n’a lieu dans son établissement). De l’autre, le miroir de Kornev, autre procureur avec qui il parle la même langue mais dont on peine à savoir s’ils donnent le même sens aux mots ; il paraît indigné des découvertes de son cadet et le met en garde, ce qui n’empêche pas qu’il soit suivi puis arrêté le jour qui suit sans que l’on sache s’il est impliqué dans cette démonstration de force du système.

Au milieu de ces entrevues – comme du récit –, une rencontre qui écorche le vernis des façades d’État avec le fameux prisonnier dont le corps meurtri – une balafre traverse son ventre – raconte la violence dissimulée par le Régime à travers les agissements du NKVD (Commissariat du peuple aux affaires politiques) qui attaque tous les opposants politiques, y compris les membres du parti dont les idées ne correspondent pas à celles promues par Staline. Cette figure étrange de résistant agit comme une double réflexion : du pays qui piétine ses anciennes valeurs pour ne plus s’exprimer que par l’oppression d’une part ; d’autre part, de Kornev et ce qui l’attend s’il décide de suivre les pas de ces prisonniers en allant au bout de sa démarche. Cette interaction est aussi celle qui se veut le plus didactique – travers loznitsien déjà à l’oeuvre dans L’invasion et ses vignettes parfois trop éloquentes au point de mettre le spectateur à distance – avec une discussion au dispositif théâtral (la cellule comme scène qui donne à voir, en large, les déplacements fatigués du vieil homme, relais usé de la foi du jeune procureur) qui expose sans fard les enjeux politiques de la montée du totalitarisme et donne l’impression de voir un ancien sage nous faire la leçon sur le péril russe actuel. Un excès d’engagement qui n’entrave en rien la complexité de cet édifice à cheval sur le passé et le contemporain, nouveau témoignage de l’acuité d’un cinéaste sur l’intemporalité de l’horreur.
Deux procureurs, écrit et réalisé par Sergueï Loznitsa, avec Aleksandr Kuznetsov, Aleksandr Filippenko, Anatoliy Belyy… 1h58
Sortie le 5 novembre 2025.