Là où Okurimono de Laurence Lévesque attise la curiosité par son approche intime du traumatisme des Hibakusha, ces survivants de Nagasaki et où Paul de Denis Côté a été précédé de son bel accueil à la Berlinale et transporté par la foisonnante et éclectique carrière de son réalisateur, deux autres documentaires ont su provoquer un lever de sourcil inquisiteur dans la programmation de ces 43e Rendez-Vous Québec Cinéma.
L’athlète, de Marie-Claude Fournier, est-il l’ordinaire rise and fall d’un Olympien en devenir ? Est-il susceptible de provoquer davantage qu’une vague attraction liée au charisme déjà perceptible de son sujet, Stevens Dorcelus, et à l’amour de l’auteur des présentes lignes pour une discipline sportive à la palpitante fugacité ? (Hormis la note de l’intention de la cinéaste, le dossier de presse du film reste quelque peu succinct).
Libres de choisir, d’Élise Ekker-Lambert et Julie Boisvert va-t-il au-delà du compte-rendu touchant mais déceptivement télévisuel comme on peut en voir des dizaines sur les canaux de Radio-Canada ou CBC?
Le premier promet cependant un regard sur le recadrage des modèles de réussite dans la multiplicité contemporaine des média accessibles (le visage de Dorcelus n’est, pour beaucoup, pas connu seulement pour ses exploits sportifs). Le second, dans cette période troublante où d’hirsutes masculinistes se réjouissent de piétiner les acquis sociaux semble saluer non seulement le travail remarquable des infirmières travaillant au sein des centres de santé pour les femmes (l’auteur de ces lignes, encore lui, ayant le privilège d’en côtoyer régulièrement une) mais aussi rappeler que le Canada est loin d’être à l’abri d’un revirement conservateur, appuyé par d’actif lobby pro-vie.
Assez pour susciter une certaine impatience à découvrir ces deux propositions. Deux documentaires à même de questionner un certain visage de la fragilité. Fragilité des espoirs malgré la puissance du potentiel. Fragilité des piliers sur lesquels repose toute société s’efforçant de progresser dans le bon sens de l’Histoire.
L’athlète (Marie-Claude Fournier).

Stevens Dorcelus s’est fait remarquer sur la scène de l’athlétisme canadien dès 2013 lors de sa victoire en saut en longueur pour les championnats juniors jouxtant une quatrième place aux championnats seniors. La même année, il remporte l’argent aux Jeux du Canada dans sa discipline et participe à l’obtention de la même médaille au relais 4x100m. C’est à ce moment que le rêve olympique s’esquisse et que Marie-Claude Fournier plante sa caméra dans le décor d’un jeune homme de 17 ans au charisme indéniable (le support de ses amis en témoigne) et à la détermination inspirante. Durant presque dix années, Fournier a suivi les entraînements intensifs, les opportunités inattendues, les performances encourageantes et les déceptions inévitables. «L’athlète» est le surnom que lui donne son entourage, conscient et admiratif de perspectives révolutionnant autour de sa planète sportive. Au premier rang des admirateurs, son frère cadet, lui-même sauteur, poussé par l’exemple et par l’aura rapidement gagnée d’un jeune homme issu d’une solidaire famille monoparentale haïtienne, que les journalistes qualifient rapidement de « futur Bruni Surin » [ndlr : champion olympique canadien et chef de mission pour le Canada aux derniers JO de Paris].
Dorcelus sait qu’il capture aisément l’attention. La réalisatrice en profite pour s’immiscer au plus près d’un personnage capitalisant sur son image pour l’aider à solidifier ses ambitions olympiques. Records de longueur, admission dans un programme sports-études d’un collège américain, le film s’attache en premier lieu aux jalons sportifs. Les écueils relatifs à ce programme qui n’avait pas révélé toutes ses composantes (l’éloignement de frères, sœurs et mère résolument unis, la barrière linguistique) recadrent cependant rapidement en parallèle les aspirations du jeune sportif et le regard de la cinéaste sur la constituante familiale de son récit. Il est essentiellement question de transition dans cette étoffe intime tissée serrée. Les valeurs d’une mère transmise à ses enfants, l’éducation à la résilience, elle qui parvint à mener ceux-ci vers divers succès hors d’une dynamique de couple, le regard d’un petit frère suivant avidement les criteriums locaux et les retransmissions télévisuelles des exploits de son aîné. C’est d’abord sa mère que Stevens remercie à chacun de ses exploits, soulignant ainsi la retombée de succès individuels sur toute la diaspora haïtienne. Initiateur du mouvement «Jump like me» [«saute comme moi»] , Stevens multiplie les conférences auprès de groupes communautaires et d’écoles afin de motiver les jeunes à l’activité physique. Fournier propose en filigrane un regard singulièrement bienveillant et positif de la condition des minorités montréalaises. Les contours modestes de l’environnement dans lequel évoluent les Dorcelus sont un cadre où rires, repas aux abondantes convives et jaillissements de joie à chacune des victoires de Stevens sont récurrents. Un témoignage nécessaire en cette période propice aux amalgames sur une première génération néo-québécoise fidèle à ses racines et avide de contribuer au fleurissement de leur province d’accueil.

Similairement au Paul de Denis Côté, le film de Marie-Claude Fournier, dont la mise en scène sans fulgurance reste somme toute classique, questionne également les modèles actuels de réussite. Quand les espoirs olympiques de Stevens commencent à s’effriter, c’est la télé-réalité qui lui donne une nouvelle chance. Le point de vue de l’échec aux essais olympiques – Fournier plaçant au premier plan le petit frère suivant la compétition sur son écran – s’explique potentiellement par une question de droits de diffusion mais préfigure le futur point d’inflexion de la carrière de Stevens. Sa participation à Occupation Double (programme immensément populaire de la télévision québécoise basée sur la compétition de couples formés sur les plateaux de tournage) l’amène à gagner une notoriété qu’il n’aurait pu espérer dans la sphère sportive. Il y est ici aussi question d’image, de charisme. Le carburant du succès n’est plus l’effort, ni l’ardue progressivité du compétiteur. L’audimat dessine la destinée. On serait tenté de porter un regard cynique sur le triomphe télévisuel de Stevens (vainqueur de la quinzième saison de l’émission) mais cette norme nouvelle galvanise autant la famille et les proches amis de l’athlète que ses 7.84m franchis aux Jeux du Canada de 2017. Un basculement de référentiel à la fois déchirant mais en phase avec son époque. La suite est désormais dans les mains du cadet, bien au fait que chaque victoire, sur quelque piste que ce soit, est profitable.
Libres de choisir (Élise Ekker-Lambert et Julie Boisvert).

Le plus poignant documentaire découvert au cours des RVQC tombe à point nommé dans un contexte où, depuis juin 2022 et la reconsidération de l’arrêt Roe vs Wade par la Cour Supreme américaine, le droit à l’avortement n’a jamais été aussi menacé. Élise Ekker-Lambert et Julie Boisvert se concentrent sur le travail quotidien des intervenantes de première ligne dans diverses cliniques québécoises et canadiennes d’avortement. De Montréal à Gatineau en passant par le Nouveau Brunswick, le quotidien des infirmières se juxtapose aux témoignages des patientes (et de leurs conjoints) ayant bénéficié de services qui peinent à trouver le support de finances publiques.
Le film est à la fois une quête personnelle (les coréalisatrices ont toutes deux eu recours à l’avortement) et une enquête collective. En contre-champ du travail quotidien de ces professionnelles, le témoignage des femmes et couples (le point de vue masculin sur la question se traitant ici avec émotion et pertinence) ayant traversé ce bouleversement intime rappelle à l’importance de préserver le libre choix de femmes qui ne cessent de subir la contradiction de leurs décisions, moyen sournois d’une société plombée par d’ancestraux diktats patriarcaux pour réduire les premières concernées au silence.
Soulignant la perpétuation du combat pour la liberté de décision des femmes à travers les générations, le documentaire suit, parmi le personnel des cliniques ayant ouvert leurs portes à l’équipe de tournage, le travail conjoint de Jacqueline Côté, militante de longue date inspirée par la résilience du Dr Morgentaler (pionnier canadien du droit à l’avortement) et s’apprêtant à prendre sa retraite après de nombreuses années au sein du Centre de Santé des Femmes et de la clinique Femina de Montréal, et de sa fille, la Dr Maude Côté-Leduc. Les co-réalisatrices s’approchent tout autant des gestes préparatoires et accompagnateurs des infirmières que des angoisses et questionnements des patientes. La déchirante nature de l’intime est un puissant vecteur d’émotion. Nul besoin de sur-illustration, les larmes sont corollaires de la certitude d’une décision mûrement réfléchie. Le personnel des cliniques ouvertes à la démarche éducative d’Ekker-Lambert et Boisvert se soustrait de tout jugement sur le contexte des consultations. Grossesses à risque, anomalies génétiques précocement identifiées, patientes ayant connu la dégradante expérience de professionnels de santé masculins aux expéditifs amalgames, le documentaire souligne le caractère essentiel de la bienveillance.
L’opposition directe de cette approche humaine sinon humaniste sont les mouvements pro-vie suivis de près jusqu’aux portes du parlement canadien par Véronique Pronovost, doctorante en sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Dans des plans où la tour du parlement d’Ottawa scinde les partisans des deux camps, les réalisatrices éclairent la nécessité de la vigilance. Le lobbyisme est puissant (les séquences en caméra cachée dans les pernicieux «centres d’aide à la grossesse» en témoignent) et la perspective d’un retour des Conservateurs au pouvoir est inquiétante. En témoigne l’amertume du Dr Edgar, directeur de la clinique 554 de Fredericton qui voit les ressources s’amenuiser tant au niveau provincial qu’à l’échelle nationale (fort heureusement, la récente élection de la libérale Susan Holt contribuent à faire renaître un certain espoir au Nouveau-Brunswick). Le constat du Dr Geneviève Bois, qui partage l’essentiel de son activité entre le Centre de santé des femmes de Montréal, la Clinique des femmes de l’Outaouais et le point de service du village Cree de Whapmagoostui est sans appel : dans de nombreuses régions québécoises, seuls un ou deux centres de services subsistent, laissant peu de choix en cas de force majeure.

Les cinéastes, tout en gardant la nécessaire distance de la pudeur, ne taisent pas la douleur d’une telle décision. Le respect du caractère individuel d’une telle procédure médicale, pressurisée entre perceptions sociales, désir maternel, perspectives professionnelles et appréhension d’une éventuelle naissance à risque s’illustre par ces visages de témoins à demi-masqués par une paroi de verre dépoli. Il n’existe aucune réponse unique, aucun canevas universel (les intervenantes sont de tout âge, de toute origine, de tout tissu social), aucune limite claire entre peine et soulagement. La seule ligne définie est celle du choix. La mise en lumière de ce choix est le meilleur argument contre la propension des groupes anti-avortement à vouloir taire, à démoniser. Libres de choisir comporte en son titre même deux piliers essentiels du travail quotidien des Dr Bois, Coté-Leduc et de toutes les intervenantes mises en avant par les réalisatrices, deux aspects primordiaux que ciblent les lobby pro-vie : Liberté et Choix. Le respect de décisions personnelles continuellement menacées par des groupes disposants de moyens considérables pour faire entendre leur voix discriminatoire est au cœur d’un documentaire particulièrement touchant, ode au travail admirable d’infirmières dévouées et au courage remarquable de femmes constamment forcées à une position de lutte.
Les RVQC se révèlent donc par ces quelques exemples comme passeurs d’un héritage, d’une transition, d’un témoin brandit vers le prochain coureur. La force documentaire forge sa puissance du feu de l’exemple. Ausculter le passé, surmonter ses angoisses, explorer la diversité des victoires, consolider des acquis fragilisés par la prévalence du soi sur l’autrui, autant d’incitatifs à mieux regarder le monde, à percer la cellophane de la fiction, à prendre le cinéma à bras-le-corps pour confronter le réel.
L’athlète. Réalisé par Marie-Claude Fournier. Avec Stevens Dorcelus. 1h34.
Libres de choisir. Réalisé par Élise Ekker-Lambert et Julie Boisvert. Avec Maude Côté-Leduc, Jacqueline Côté, Geneviève Bois, Véronique Pronovost… 1h11.