Michael Mann #2 : Miroirs idéologiques

Attention, cet article a été rédigé par deux de nos auteur·ices. Les crédits sont en fin de texte.

Le sixième sens (1986) : Le chasseur traqué

Michael Mann continue sa série d’adaptations d’œuvres littéraires avec le roman de Thomas Harris Dragon Rouge, sorti en 1981. Après son incursion dans le fantastique, on le retrouve avec le portrait d’un homme tiraillé au cours d’une épineuse enquête de police. Will Graham a pris sa retraite après avoir été agressé par le malheureusement célèbre Hannibal Lecter. Une retraite de courte durée quand son ancien collègue du FBI Jack Crawford lui demande de revenir pour réussir à capturer un tueur en série, Dollarhyde, qui s’attaque à des familles lors des soirs de pleine lune. Pour pouvoir mener à bien son enquête, Will Graham doit affronter ses démons, Lecter compris car ce dernier est l’un des seuls à pouvoir l’aider à entrer dans la tête de sa nouvelle lubie.

Les thématiques abordées dans l’œuvre de Thomas Harris correspondent en tout point avec le cinéma de Michael Mann et ce qu’il aime dépeindre. Ici un homme plutôt solitaire – malgré sa famille – qui perd la raison à mesure que son enquête avance, l’isolant à tel point que la frontière entre chasseur et chassé devient trouble. Un isolement et une déstabilisation qui se remarquent dans la mise en scène, notamment lorsque Graham et sa femme observent le crépuscule mais sont enfermés par les encadrements de la baie vitrée, ou lorsqu’il rend visite pour la première fois à Hannibal Lecter en prison. Un moment d’ailleurs d’une intensité déroutante découlant sur un policier qui perd pied, obligé de s’enfuir à toute vitesse mais que la caméra et les bâtiments rattrapent et renferment de nouveau. Cette scène charnière nous montre à quel point protagoniste et antagoniste sont profondément liés, bien au-delà de cette simple « relation » qui les unit. À croire qu’ils ne font qu’un tant ils se ressemblent dans leur manière de penser. Seuls leurs actes permettent d’établir une frontière entre le bien et le mal. 

Une lente descente aux enfers qui s’accentue lorsque sa propre famille est menacée de mort. Toute forme d’espoir disparaît pour Graham qui se lance à corps perdu dans cette affaire qui l’obsède jusqu’à lui faire perdre toute présence d’esprit. Michael Mann plonge le personnage dans une solitude, avec pour seul accompagnement son reflet que l’on peut observer à travers de nombreuses surfaces réfléchissantes. Lorsque l’un plonge, l’autre semble remonter à la surface. Le psychopathe détestable aspire manifestement à une vie normale et à trouver l’amour alors que Graham, lui, est séparé de sa famille. Les rôles s’inversent : les jeux de lumières plongent le chasseur dans la pénombre tandis que le chassé reste dans la lumière, aux côtés d’une jeune femme aveugle qui ne peut apercevoir la véritable nature du tueur.

Ce détail offre une passionnante lecture de la notion du voyeurisme. Si – par définition – le/la spectateur·ice est forcément voyeur·se lorsqu’iel se retrouve devant son écran, Mann prend un malin plaisir à dessiner un labyrinthe tortueux qui commence dès les premières minutes, lorsque nous nous retrouvons directement à la place du tueur, prêt à décimer cette famille au beau milieu de la nuit. Jusque là rien de neuf, mais le contre-champ sur Graham a de quoi déstabiliser puisqu’il se retrouve également dans une position de voyeur volontaire, l’obligeant à s’imaginer à la place du tueur pour comprendre ses motivations mais aussi ses faux pas. L’omniprésence des écrans, des photos et des regards appuient le propos qui prend tout son sens lorsque Dollarhyde rencontre Reba. Pour lui qui mutile ses victimes en leur arrachant les yeux, cette femme aveugle représente un idéal, celle qui ne peut jeter sur lui ces regards insupportables.

Malgré un casting plutôt solide (William Petersen au bord de la folie et Brian Cox qui endosse le rôle d’Hannibal Lecter avec prestance et intensité), le troisième film de Michael Mann ne trouve pas son public. Pourtant Le sixième sens a de quoi passionner à bien des égards : analyse de la frontière entre le bien et le mal, thriller psychologique, analyse fine des bas-fonds de l’âme humaine et le tout enveloppé dans une mise en scène qui, comme toujours, frôle la perfection.

Le dernier des Mohicans (1992) : Histoires oubliées

Aux côtés de Christophe Crowe, Michael Mann s’attèle à un gros morceau d’histoire américaine dans l’écriture de son long-métrage suivant. Neuvième adaptation du roman de James Fenimore Cooper, Le dernier des Mohicans retrace une période charnière au milieu du 17e siècle, qui voit les colons français et britanniques combattre pour l’acquisition des terres américaines dans des conflits sans fin où les locaux, tant par un effort de survie que pour régler des querelles de clans, choisissent un bord à aider. Les Français·es, ici représenté·es comme perfides et vaniteux·ses, sont accompagné·es des Hurons, eux aussi montrés comme de fins stratèges prêts à toutes les bassesses pour asservir les Mohicans – le film s’ouvre d’ailleurs sur la « trahison » de Magua, Huron déguisé en indien Mohawk qui entraîne une caravane semi-civile vers un piège mortel. Les Mohicans sont donc quant à eux du côté des Britanniques, montré·es comme nobles et enclin·es à apporter la paix. Le récit est conté du point de vue de Nathanael, issu de la double-culture, mère Européenne, père Mohican. C’est avec les derniers représentants de son peuple d’adoption qu’il mène combat, dans une forêt montagneuse impitoyable.

Nous assistons ainsi à un double jeu de pouvoirs. La constitution géopolitique du conflit, opérée par des étranger·es qui s’approprient un espace nouveau, embrasse des querelles historiques – inhérentes au même terrain – qui utilisent la grande guerre et ses enjeux pour accomplir leur propre histoire. Pour accentuer la confusion et témoigner du caractère ancestral du conflit dont nous ne pouvons déterminer la temporalité originelle, nous sommes catapulté·es au cœur de ce dernier, un simple panneau nous donnant les éléments de contexte suffisant à esquisser les cadres guerriers. La déroute provoquée par ce choix narratif accompagne un récit dense dans lequel il n’est pas toujours simple de se repérer et dans lequel Mann manque de temps pour développer son propos. L’approche des deux heures n’est clairement pas suffisante pour narrer la grande histoire, surtout qu’il y a beaucoup d’éléments à placer. Ainsi, certains effets, négociations rapides, romances qui semblent venir de nulle part souffrent de ce récit rapide et de personnages qui évoluent trop vite alors que nous venons à peine d’appréhender leur caractérisation. Une tension qui, d’une certaine manière, colle aux événements, le caractère survivaliste forçant les décisions à se prendre dans un temps réduit.

Mais ce qui impressionne particulièrement dans Le dernier des Mohicans, c’est son caractère naturaliste. Pour accompagner sa notion de danger, le film opère sans filet et se voit tourné dans un Parc naturel sans la sûreté des studios. Voir les protagonistes arpenter en courant des parois rocheuses, aidés par des placements de caméra qui rendent honneur à leur bravoure, offre une sensation de réel plus qu’appropriée à laquelle s’ajoute la beauté des lieux, magnifiée par la photographie de Dante Spinotti, déjà présent dans Le sixième sens et qui quitte teintes glaciales et décors étriqués pour embrasser la lumière naturelle et les grands espaces. Il y a d’ailleurs par ces choix un double sens narratif qui permet de dissiper les doutes sur les intentions ou la manière dont se place Mann sur la réalité politique de ses personnages. Le choix premier de noyer les protagonistes dans le conflit de deux peuples colonisateurs, Français·es contre Britanniques, est un flou volontaire qui s’estompe à mesure que le récit avance. Tout comme les personnages attifés de nombreuses armes et outils modernes se voient dominés par ceux qui maîtrisent la dangerosité de la nature environnante, ces mêmes colons pour lesquels on sent pourtant qu’il nous faut prendre parti deviennent annexes, figurants omniprésents d’une histoire qui n’est pas la leur. Le récit ne tourne au final qu’autour de ces deux peuples natifs qui ne peuvent plus se comprendre. Dès lors, la notion génocidaire qu’a opérée la colonisation reprend sa place, écho au titre du film : Le dernier des Mohicans, c’est Chingachgook, ce personnage discret que l’on identifie comme le père de celui perçu premièrement comme le héros, Nathanael, lui aussi figure annexe du propos : celui du constat d’un homme qui réalise qu’à son dernier souffle, c’est toute une civilisation qui disparaîtra, tant humainement que par des valeurs désormais disparues, gangrénées par l’apparition de l’homme blanc.

Sans alourdir ce propos, et le conservant en filigrane pour conserver son impact, Michael Mann parvient à tutoyer l’épique sans effleurer la grandiloquence. Son récit d’ampleur se resserre sur un cercle intime, rappelant que dans toute guerre de territoires, ce sont des vies, des individu·es qui sont bouleversé·es. Ce film qui semblait s’éloigner de ses thématiques les recoupe à sa manière : par le portrait d’hommes seuls, observant l’abîme autour d’eux et la destruction de leurs acquis.

Heat (1995) : Apogée du face à face

Michael Mann arrive à ce qu’on pourrait reconnaître comme l’apogée de sa carrière.  Avec Heat, le réalisateur obtient un succès critique et public qui permet au long-métrage d’atteindre le statut de référence dans le genre policier (même si y cantonner le film est réducteur). Six ans auparavant, la NBC diffusait L.A. Takedown qui peut s’apparenter à un brouillon de ce que sera Heat. Un scénario de 180 pages que Michael Mann n’a pas su adapter correctement puisqu’il a été pensé comme le pilote d’une série en plus d’être amputé d’un tiers du script. Cet essai donne toutefois le ton et laisse le temps au cinéaste de peaufiner son projet jusqu’à sa sortie en 1995. Exit les adaptations de romans, il s’inspire cette fois-ci d’une histoire bien réelle, celle de son ami Chuck Adamson (conseiller notamment sur Le Solitaire) dont l’une des plus importantes affaires fut la traque de Neil McCauley, gangster multi-récidiviste qu’il a abattu en 1964 après un énième braquage.

Neil McCauley et ses complices Chris Shiherlis, Michael Cheritto et Trejo peaufinent les derniers détails de l’attaque d’un fourgon blindé. Tout est réglé au millimètre mais le groupe a besoin d’une nouvelle recrue pour réussir : Waingro. Malheureusement, le braquage tourne à la catastrophe à cause d’une erreur de ce dernier. Dès lors que l’enquête épineuse est confiée au lieutenant Vincent Hanna, une lutte s’engage entre ce dernier et McCauley.

De prime abord, Heat a tout du classique film policier, un jeu de chat et la souris dans lequel Michael Mann, fort de ses précédentes expériences, insuffle toutes ses thématiques et son esthétique si singulière et millimétrée. L’analyse de l’homme et de ses failles n’a jamais été aussi passionnante qu’ici, en témoigne la scène du restaurant avec Al Pacino et Robert de Niro. Outre le premier point culminant, c’est aussi le moment où les masques tombent pour le/la spectateur·ice ainsi que pour les personnages. Si les deux semblent aux antipodes l’un de l’autre de par leur métier, Hanna et McCauley se ressemblent à bien des égards. Ces deux professionnels dévoués à leur métier voient leurs vies tomber en lambeau. Tandis que le premier n’arrive plus à s’entendre avec sa femme, le second s’est reclus dans son appartement totalement vide à l’image de ses relations inexistantes. Un choix que le personnage accepte tout en laissant transparaître une certaine humanité que ce manque crée en lui. Différents et pourtant similaires en beaucoup de points. Michael Mann dessine deux portraits complexes qui se complètent mais qui n’apparaissent jamais ensemble à l’écran pendant une bonne partie. Même la scène du restaurant est savamment mise en scène, à travers un jeu de champ/contrechamp accentuant la tension entre les deux personnages tout en dessinant l’issue fatale. Une fin qui réunit enfin ces deux animaux nocturnes dans une scène de course poursuite où il ne peut en rester qu’un, le jeu du chasseur et de sa proie s’achève dans une scène aussi tragique qu’elle paraît terriblement humaine.

Même si toute la force du film réside dans les interprétations parfaites de Robert de Niro et Al Pacino, Michael Mann n’oublie pas ses personnages secondaires à qui il réussit à offrir des arcs narratifs tout aussi intéressants. On retient deux personnages qui ont beaucoup de similitudes avec Hanna et McCauley dans la désintégration progressive de leur vie : Michael Cheritto (Tom Sizemore), devenu accro à la sensation que procurent ces braquages extrêmes, et Chris (Val Kilmer) qui tombe dans l’addiction du jeu, mettant son couple en péril. Même si on peut regretter aux premiers abords des personnages féminins cantonnés aux seconds rôles caricaturaux des petites amies et épouses, le cinéaste leur offre la part belle. Ces dernières représentent un véritable point d’ancrage qui permet aux protagonistes de revenir à la – dure – réalité, à l’image de la femme de Vincent Hanna qui lui rappelle que sa dévotion envers son métier l’éloigne d’elle : « Tu ne vis pas avec moi. Tu vis parmi tous les morts qui croisent ton chemin ».

S’il est important – et passionnant – d’analyser les personnages de Heat, on ne peut décemment pas mettre de côté la mise en scène qui atteint là son apogée. Los Angeles devient un terrain de jeu gigantesque pour le cinéaste qui y déploie sa caméra à la manière d’un western urbain. Chaque plan est réfléchi, le format Scope permet de capter toute la grandeur de la ville sans pour autant y perdre ses personnages. Chaque déplacement, chaque détail, tout compte. La ville est un personnage à l’image de ses deux personnages principaux, le ying et le yang qui forment un tout : la richesse côtoie la pauvreté, le tout dans un écrin bleuté des plus beaux. Déjà chef opérateur sur Manhunter et Le dernier des Mohicans, Dante Spinotti nous offre de remarquables plans de nuit, déjà une signature reconnue dans Le solitaire.

Avec Heat, Michael Mann frappe un grand coup. Un film passionnant s’inscrivant parmi les plus grands polars, qui cristallise tout ce que le cinéaste a accumulé lors de ses précédents longs-métrages. La complexité de l’homme n’aura jamais été aussi douce et à la fois amère. Une tragédie humaine à ciel et à cœur ouvert.

Crédits rédaction : Le sixième sens/Heat : Margaux Maekelberg
         Le dernier des Mohicans : Thierry de Pinsun

Le sixième sens, écrit et réalisé par Michael Mann. Avec William L. Petersen, Kim Greist, Joan Allen… 1h58
Sorti le 22 avril 1987

Le dernier des Mohicans, de Michael Mann. Écrit par John L. Balderston et Paul Michael Perez. Avec Daniel Day Lewis, Madeleine Stowe, Russell Means… 2h02
Sorti le 26 août 1992

Heat, écrit et réalisé par Michael Mann. Avec Robert de Niro, Al Pacino, Val Kilmer… 2h50
Sorti le 21 février 1996

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