[RETOUR SUR] Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil : Broken news

1970. Andrew Lloyd Weber et Tim Rice, barons de la comédie musicale à succès – responsables entre autres de Cats, Evita et Le fantôme de l’opéra – décident d’adapter les derniers jours de la vie du Christ en opéra rock avec Jesus Christ Superstar. Aussi improbable l’entreprise puisse-t-elle paraître, elle confirme ce que Pier Paolo Pasolini, avec son Évangile selon Saint Matthieu sorti 6 ans ans plus tôt, avait peut-être fantasmé : Jésus est à la mode. Avec cette oeuvre rock, fashion, trendy et autres adjectifs lunaires qualifiant l’arrivée du Christ en icône du consumérisme (bien que l’Église a toujours trouvé le moyen de faire les poches à ses fidèles), on pourrait presque parler d’une christsploitation qui  se pare d’une nouvelle forme et envahit les planches de Broadway. Après les millions d’albums vendus, ce sont les millions de spectateur·ices qui se bousculent devant les théâtres. La côte est ascensionnelle.

C’est ce decorum qui illustre les premiers pas de Jean Yanne derrière la caméra. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1972), par sa manière d’installer son décor dans une rédaction radiophonique encline à propager la bonne parole par opportunisme, capte l’air d’un temps qui se joue des modes pour engranger des ronds supplémentaires. On ne sait pas ce qui, du capitalisme ou du catholicisme (les deux restent allègrement moqués), énerve le plus Jean Yanne, toujours est-il qu’il compte s’en prendre à ce qui les réunit ici : la dégueulasserie de l’opportunisme médiatique.

Lui qui tient le rôle principal n’a pas besoin de prétendre incarner un personnage : ce journaliste politique revenu de la Cordillère des Andes pour vanter sur les ondes les mérites des révolutionnaires communistes a beau s’appeler Christian Gerber, son visage débecté est bien celui de Jean Yanne. L’énervement et l’impertinence dont il fait preuve ne sont pas éloignés de ceux qui lui ont valu, quelques années plus tôt, ses licenciements successifs de RTL, Europe 1 et France Inter. Comme Gerber/Yanne ne font qu’un, cette Radioplus, plutôt régie publicitaire qu’organe de presse honorable, est elle aussi toutes les autres.

On en revient à notre catholicisme new edge qui, désormais, accompagne les annonceurs : alors que la caméra suit Gerber dans le Hall d’entrée des bureaux de Radioplus, les chœurs sont de sortie et une statue du Nazaréen y trône fièrement. Jésus sera de toutes les émissions ; des prêtres du lundi viendront bénir les micros et absoudre les auditeurs appelant un numéro surtaxé ; on vendra des missels, des crucifix, de la lessive qui lave les péchés à condition d’y ajouter le supplément eau bénite. La double peine prend une nouvelle forme, pécuniaire : en plus de remplir le Trou de Quête dominical pour ne pas se faire trop juger par son/sa voisine de banc, les ouailles doivent désormais acheter leur collection de produits dérivés via la boutique officielle radiophonique sous peine de redouter un Jugement divin. On comprend Gerber, c’en est trop.

Plantier, vous êtes un con

Tirade qui revient et surtout que l’on retient, ce “Plantier, vous êtes un con” ne désigne pas que le concerné sous les traits hébétés de Jacques François mais bien une ambiance générale. Le rire qu’elle provoque est celui d’une maltraitance complice : même le/la plus dévot·e des spectateur·ices ne peut que se ranger du côté de Gerber et, à défaut d’en apprécier le blasphème, en approuver les provocations. On s’identifie aux compagnon·nes d’antenne (de galère), exécutant·es soumis·es qui par leurs échanges de regard montrent bien leurs désaccords avec les décisions d’en haut, même s’iels sont ravi·es que ce soit un autre qui risque le blâme. 

La caméra montre que cette complicité entre les voix de Radioplus ne se limite pas à la salle d’enregistrement. Puisqu’elle panote régulièrement à travers les baies vitrées, tout le monde est en vis-à-vis. Cette logique de l’espace, captée par le plan long, quasi-séquence, évoque à s’y méprendre la manière dont Alan J.Pakula observe l’immense open space d’une autre rédaction dans Les hommes du président (pourtant mis en scène une poignée d’années plus tard). Elle montre surtout une interconnexion, l’impression qu’aucun mur ne sépare tous ces corps amusés par les facéties orales de Gerber. Tout le monde écoute, y compris l’extérieur.

Cet espace d’expression se veut valorisé par l’opposition qu’il prend avec celui des tireurs de ficelle. Eux qui ne se contentent que de passages express dans ces locaux ouverts ont un unique lieu pour fomenter leurs plans, toujours clos. Le bureau pour Plantier, dont la deuxième pièce, une salle de bains, lui permet de se planquer pour échapper à son épouse lorsque celle-ci lui rend visite. La voiture pour le Président du groupe (Bernard Blier) où ce dernier enchaîne les rendez-vous d’actionnaires en ne faisant que répéter le même discours à trous que ses interlocuteurs emplissent de leurs jérémiades. Eux aussi écoutent les provocations multiples de leur animateur-star, sont probablement en accord avec son cynisme mais doivent jouer d’autres coudes et valoriser le Grand capital pour en récolter les fruits.

Mais le con de qui, après tout ?

Puis la mécanique narrative s’enraye. Les émissions visant à dilapider les hommes politiques sur la place radiophonique et à humilier les curés à cause de leur hypocrisie discursive sont remplacés par une série de tests de produits proposés par les annonceurs. Ici, c’est encore une forme de dénonciation d’une arnaque généralisée, celle de la société de consommation à travers des conserves mauvaises pour la santé, des cosmétiques qui filent des boutons. L’humour centré sur les dialogues millimétrés et corrosifs se tronque pour une forme plus visuelle. On peut prendre pour exemple le visage de Sylvestre Ringeard (Daniel Prévost) qui se remplit de chtares, de cloques, de pustules à force de déguster les différentes itérations de merde en boîte qu’il doit ensuite décrire au micro.

L’entreprise de Jean Yanne se précise encore : il ne s’agit pas de proposer, mais juste de dénoncer. Au final, tout le monde il est une merde, tout le monde il est corrompu. Constat terriblement actuel pour celui qui, lorsqu’il entame la production du film, est révolté contre un système qui l’a digéré et recraché et qu’il compte dynamiter de l’intérieur.

Il y a quelque chose de salutaire dans la jouissance à voir l’institution publique se faire malmener avec autant de vigueur. Mais c’est aussi là que se situe la limite, dans le populisme qu’invoque cette détestation générale. Cracher sur tout, d’accord mais quand le constat est posé, que dit-on ? On peut idéaliser Jean Yanne au vu du plaisir pris à visionner le film, féliciter sa manière d’enfin dire les choses, de montrer par l’absurde ce que l’on ne questionne jamais assez. Mais s’arrêter à une simple célébration de “celui qui a tout dit” ne doit pas nous faire oublier que derrière tout militant enragé peut se cacher un réactionnaire en herbe. Comme le dit Pierre-Emmanuel Barré dans l’un de ses journaux de campagne en 2021 : “Coluche, aujourd’hui, il aurait 78 ans, il serait aigri et réac, il ferait des tournées avec Bigard et Tex en disant : ‘Toute façon, aujourd’hui, on peut plus rien dire’”. 

Loin de nous l’idée de qualifier Jean Yanne comme tel, mais puisque la pensée est une méthode et la modernité une réminiscence de ces cycles, on peut entrevoir deux parallèles actuels. Premièrement, histoire de rendre le clin d’œil à Barré, La dernière, survenue sur Radio Nova à la rentrée 2024 suite à la démise de France Inter – tiens donc ! – de Guillaume Meurice. Cette émission annoncée comme un concentré d’humour bas de plafond qui tape sur tout et sur tou·tes se veut bien plus maline, proposant avant tout des entretiens poussés avec des spécialistes venu·es discuter de sujets de société. La dernière se permet tout, n’a aucune retenue pour nous rendre hilare mais n’oublie pas de penser le monde. De l’autre, Les grandes gueules sur RMC, quant à elle garante d’un niveau de protestation et de dénonciation intense – le titre n’est pas un leurre – mais qui à défaut de ne proposer aucune alternative dérive tranquillement depuis 20 ans vers la rhétorique d’extrême droite qui alimente la détestation de l’autre – et par l’autre, on ne parle pas des institutions en place – sous couvert “d’ouvrir sa gueule pour dire tout haut ce que l’on pense tout bas”. 

C’est là que Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil devient retors, tant Radioplus se crée une parenté inconsciente avec ces deux consœurs dérivées mais drastiquement opposées, sans que nous ne puissions situer de laquelle Jean Yanne pourrait se revendiquer. Ce premier film intrigue car il est l’ouverture d’une série de questionnements qui ne peuvent trouver leur voie que dans les autres propositions d’un auteur en ébullition, de Moi y’en a vouloir des sous (1973) à Liberté, égalité, choucroute (1984). Ce premier film est d’une force indéniable car il représente une invitation à chercher dans les images futures la continuité d’un auteur en mouvement, pour savoir si nous y trouverons l’adhésion ou le rejet.

Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, de Jean Yanne. Écrit par Gérard Sire et Jean Yanne. Avec Jean Yanne, Daniel Prévost, Bernard Blier… 1h46
Sorti le 5 mai 1972

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