Deux des films présentés lors de cette 29e édition du Festival Fantasia se font écho en abordant la thématique du rapport à la célébrité. Les deux approches invitent à questionner l’irrésistible gravité d’étoiles tournant dans leurs univers parallèles et les eaux troubles sur lesquelles certains s’engagent à naviguer pour atteindre ces figures glorifiées. Réseaux sociaux vecteurs de complicité factice ou rencontres fortuites, quels facteurs amènent ceux qui vénèrent à se penser tributaires d’un attachement spécifique de la part des vénérés ? En quoi ce lien ambigu envers les personnalités publiques reflète nos connexions avec ceux qui nous entourent ? Sweetness, de Emma Higgins, s’appuie sur un illustre modèle pour interroger qui de l’idole ou du fan est le plus émotionnellement instable. Lurker, de Alex Russell, propose une avenue plus intime, plus insidieuse, où la notoriété sert de base à un jeu de manipulation pervers. L’un et l’autre nous laissent sur un même constat : à côtoyer l’inatteignable, c’est la nature profonde de notre solitude qui se révèle.
Un artiste séquestré par une fan prête à tout pour préserver l’image de son idole ? À une masse destructrice d’articulations près, on penserait inévitablement au Misery de Rob Reiner (1990) – substituez la masse pour une hache et c’est l’œuvre originale de 1987 de Stephen King qui vient en tête. Le premier long-métrage de la réalisatrice canadienne Emma Higgins, Sweetness, part d’un principe obsessif similaire mais le transpose dans un canevas de coming-of-age movie, film d’adolescences bouleversées par des événements transformatifs. Ici, Rylee (Kate Hallett), seize ans, n’a d’oreilles que pour Payton Adler (Herman Tømmeraas), chanteur pop de son groupe fétiche Floorplan dont le visage tapisse les murs de sa chambre. Tiraillée entre la tristesse d’une mère récemment disparue et un père policier (Justin Chadwin) à court de ressources pour épauler une fille en manque de repères, la petite planète de Rylee qui dérive lentement de l’orbite de l’enfance révolutionne autour de l’image attractive de la star. Higgins nous la présente dans un cocon d’isolement tranquille, silencieuse et distante, concentrée sur la musique alors qu’un petit monde papillonne, indifférent, autour d’elle. Sa fascination pour cet ersatz de Harry Styles est soulignée par des premiers plans qui la placent agenouillée sur son lit, en position de vénération face à la séduction préfabriquée d’un band leader bien installé sur le piédestal des salles de spectacle. Cette douce innocence vacille lorsqu’à la sortie d’un concert, Payton percute par inadvertance Rylee avec son véhicule. Pour vite échapper à tout regard risquant d’égratigner son image publique, il lui propose de la déposer chez elle, non sans toutefois faire un petit détour chez son dealer. Summum de respectabilité pour Rylee, Payton n’est derrière le papier glacé des magazines guère plus qu’un pré-adulte mal dégrossi baignant dans les plaisirs éphémères de substances poudreuses. Lorsqu’intoxiqué, il s’effondre au volant, la jeune fille saisit l’occasion pour s’évertuer à le remettre dans le droit chemin. D’un hasard bienvenu, Higgins fait basculer la rencontre dans une succession de péripéties tendues et sanglantes.

La réalisatrice et scénariste construit un récit efficace où les situations s’enchaînent en un crescendo assez réjouissant. Une accumulation du pire qui n’évite pas les invraisemblances et raccourcis faciles (Rylee s’accommode plutôt bien des cadavres qu’elle essaime et fait preuve d’une étonnante ingéniosité pour les faire disparaître) mais la composition de Kate Hallett est suffisamment engageante pour que l’on puisse se prendre au jeu. C’est l’adolescence dans toute son obnubilation pour la vanité clinquante et dans toute une effervescence où la conséquence de ses actes est mal mesurée qui nous est, par son intermédiaire, montrée. Rylee, prisonnière volontaire de l’image médiatique de Payton, devient geôlière en le menottant à son lit puis dans sa cave afin de préserver l’irrésistible magnétisme de son idole. En surface, la chambre bordée de couleurs vives et des portraits charmeurs du chanteur ; à l’abri des regards, un jeune homme terrorisé enchaîné dans un cellier aux allures de tombeau. Le parcours de Rylee est une thérapie par l’extrémisme visant à passer outre ses traumatismes (mère décédée, belle-mère (Amanda Brugel) pour laquelle elle n’a aucune affinité). Ce n’est plus seulement une volonté d’exclusivité pour l’objet d’un désir, c’est la mutation de la candeur mutique de la jeunesse en une violence brute et déterminée. Derrière une mise en scène rythmée et ludique, colorée même dans ses moments les plus macabres, nous percevons chez une protagoniste un peu perdue le glissement d’une solitude confortée par un crush inaccessible vers une mission désespérée visant à enfin donner un sens à son existence. Un brouillage de lignes entre fantasme et réalité, qui contribue, malgré les choix discutables de celle-ci, au fort attachement éprouvé pour le personnage. Dans son attention aux expressions faciales de Rylee, mélange de surprise enfantine et de résolution presqu’adulte et dans les minutes prises pour suivre un maquillage précis témoignant d’un total engagement corporel et sentimental envers ce qu’elle admire, Emma Higgins parvient à transmettre l’amour qu’elle porte à une jeune fille en plein apprentissage des limites de l’amour et de la dévotion.

Le film trébuche dans un final quelque peu expéditif pour le personnage de Payton qui, au-delà de ses propres bouleversements dissimulés par le succès, souffre d’une écriture qui le dispense cruellement de consistance. Le destin du jeune chanteur est liquidé dans un hors-champ frustrant qui fait figure de nœud rapidement serré pour conclure l’intrigue. Constat qui peut s’étendre à tous les personnages périphériques à Rylee qui n’offrent que peu de matière à leurs interprètes pour leur apporter de la substance (le père dépassé, la belle-mère intrusive, l’amie complice mais réfractaire aux débordements d’absolutisme). Bémols qui n’entachent toutefois en rien la sincérité d’Emma Higgins dans son auscultation du chaos de l’adolescence. Le décorum horrifique classique du genre (la banlieue suburbaine, le voisinage qui menace de contrecarrer les plans) est suffisamment bien assimilé par la réalisatrice pour rendre ce « glossy » Misery extrêmement plaisant.
Alex Russell se penche avec davantage de profondeur dans les dynamiques de domination que les rapports de l’icône au fanatique et du fanatique à l’icône engendrent. Lurker voit Oliver (Archie Madekwe), jeune star de la pop, débarquer dans un magasin de vêtements tendance de Los Angeles où travaille Matthew (Théodore Pellerin), vendeur discret qui n’avoue pas d’emblée son admiration sans borne pour le chanteur. Cet inespéré coup du hasard conduit Matthew à pénétrer dans le cercle intime d’une vedette dont il croit gagner rapidement l’amitié. Le charisme de Madekwe envahissant l’écran lors de leurs premières rencontres, nous comprenons vers quel personnage le curseur du pouvoir est d’abord tourné. Homme de peu de mots, Matthew est gentiment humilié par la petite cour d’Oliver, relégué à l’exécution de tâches ingrates – lessive, ménage, vaisselle – mais s’accroche au lieu de déchanter. Toujours laissé en arrière de la file quand les amis d’Oliver entrent dans le champ, les surcadrages récurrents (seuils de portes, fenêtres, miroirs) surlignent la différence de traitement à laquelle Matthew fait face. La caméra ne quitte que rarement la silhouette du jeune homme. De plans rapprochés oppressants aux espaces comblés par sa présence dans chacune des pièces de la villa où sa vedette est susceptible de se trouver, Matthew, comme le titre l’indique, rôde (lurk) continuellement, en quête d’attention, autour de son idole. C’est par le biais d’un geste filmique et de la manipulation d’images que les perspectives commencent à doucement basculer. D’abord assistant inexpérimenté de Noah (Daniel Zolghardi), réalisateur des vidéoclips d’Oliver, les idées du jeune novice, aussi déroutantes soient-elles (notamment lors d’une scène sertie d’un bel humour absurde où Matthew accapare la mise en scène de Noah en suggérant de filmer un clip du point de vue d’un mouton) gagnent peu à peu de l’importance aux yeux d’Oliver. Dans cet échange où il semble de prime abord être le principal profiteur, la star perçoit dans cette nouvelle perle à son collier de suiveurs le potentiel d’offrir à ses admirateurs et admiratrices une nouvelle facette de sa personnalité. En mode documentaire, la caméra portative de Matthew vient pêcher la confidence et puise des moments d’intimité jusque-là non partagés par Oliver, écartant le rideau du strass pour que l’humanité se révèle. Si ces plans granuleux aux cadrages incertains deviennent, par leur surutilisation, un peu rébarbatifs, ils restent néanmoins une surface reflétant une solitude commune. L’un a vu la célébrité kidnapper son enfance (ses loisirs demeurent adolescents – fêter auprès d’amis collés à leurs consoles, foncer à vélo dans des poubelles), l’autre a calmé sa timidité par sa fascination et son obsession pour une pop star. L’un est constamment suivi par des objectifs qui ne captent qu’une infime partie de lui-même, l’autre se réfugie derrière les viseurs d’appareil photos et de caméscopes qui l’abstiennent de révéler les tourments qui l’habitent.

Considérant que sa place récemment acquise dans le giron d’une personnalité virtuellement suivie par des millions de fans lui confèrent une aura spécifique, la moindre perturbation dans la mécanique de l’exclusivité devient une menace. Celle-ci prend innocemment les traits de Jamie (Sunny Suljic) ami et collègue de travail de Matthew dont l’approche plus posée car non érigée sur une fondation adulatrice devient plus pertinente pour l’entourage de l’artiste. La jalousie nourrie par la peur de perdre des acquis longtemps inatteignables, palpable dans le regard de plus en plus inquiet de Théodore Pellerin et dans sa gestuelle de moins en moins contrôlée, vient rouiller les liens de confiance. Quand il tente d’éliminer la proie facile qu’est Jamie, le récit s’infléchit et les intentions de Matthew s’assombrissent. Le réalisateur troque les plans larges pour le vacillement d’une caméra portée et, aidé par le jeu admirable de Pellerin, se colle aux pores d’un visage pris de panique. Il est regrettable cependant que la scène pivot qui passe le bâton du dominant à Matthew soit gérée de manière si expéditive. Des filles rapidement rencontrées, un concert auquel Matthew les fait accéder, une drogue vite ingérée à leur insu et le jeune homme se mue soudain en maître chanteur menaçant l’ex chanteur-maître de briser sa carrière en diffusant ses ébats avec les deux mineures, filmés par les caméras de surveillance installées par Matthew. La courte durée des scènes et le montage soudainement frénétique siéent pauvrement à une cassure scénaristique qui aurait mérité un traitement plus subtil.

Alex Russell installe toutefois une atmosphère de tension prenante dans une seconde moitié de long-métrage où Matthew a le pouvoir en main. L’inquiétude du spectateur se déporte d’un Matthew manipulé à un Oliver obligé de se plier aux desiderata de son obséquieux suiveur. Celui-ci va jusqu’à s’insinuer dans le processus artistique de la star dans une scène de studio particulièrement réussie où l’artiste se retrouve coincé entre la silhouette de l’intrus longiligne et sa réflexion sur la vitre de la chambre d’enregistrement. C’est désormais Matthew qui prend possession du cadre, qui évince les amis d’Oliver qui y évoluaient. La tension sexuelle notable entre les deux personnages change également de camp. Flirtant avec son admirateur pour mieux l’arrimer à sa gloire en début de film, Oliver en arrive presque à donner de son corps pour échapper à l’emprise de Matthew. Mélange de lutte enjouée, de rixe désespérée, et de rapprochement sensuel, leurs corps roulent accrochés l’un à l’autre dans une séquence où attractivité malsaine et répulsion haineuse se combattent. C’est une codépendance perverse que Russell expose, Matthew a besoin d’Oliver pour s’affirmer, Oliver réalise que Matthew le pousse dans des retranchements qui le redéfinissent en tant qu’artiste.
La proximité factice entre êtres d’ombres et êtres de lumières que les réseaux sociaux tendent à promouvoir favorise un environnement où l’admiration n’est jamais loin de l’obsession. Comme Matthew l’exprime, son comportement, bien que poussé à l’extrême, n’est pas si éloigné de celui des proches qui profitent égoïstement du succès d’Oliver ; il souhaite juste ce petit degré supplémentaire d’attention (« I just want more »). Dans ces toiles où les communautés se créent sans connaissance, les fossés entre les individus ne font pourtant que s’élargir et Lurker nous rappelle qu’aucun faux sentiment d’appartenance ne peut totalement cacher la vérité de nos solitudes.
Sweetness. Écrit et réalisé par Emma Higgins. Avec Kate Hallett, Herman Tømmeraas, Justin Chatwin… 1h33. Dates de sortie France/Canada indéterminées.
Lurker. Écrit et réalisé par Alex Russell. Avec Théodore Pellerin, Archie Madekwe, Zack Fox… 1h40. Sortie Canada: 22 août 2025. Sortie France : Date indéterminée.