Dimanche 19 novembre 2023, je me lève tôt. Il est question de traverser la France, prendre un train direction Saint Etienne pour une mission de travail qui aura lieu le lendemain. Un trajet somme toute tranquille si je ne recevais pas au moment où je m’assieds un message m’annonçant qu’un ami est entre la vie et la mort, déjà condamné. En l’espace de deux jours, il sera parti. L’esprit s’embrouille, tout se mélange : les messages échangés il y a quelques jours à peine qui parlaient de sa réception d’un concert de PJ Harvey pour qui il vouait une passion nouvelle. Le souvenir d’un déjeuner un mois plus tôt, à la recherche de signes qui auraient annoncé l’accident. Loin de la souffrance de ses proches, de sa conjointe, que je n’ose imaginer, je suis seul, dans une ville que je ne connais pas et me retrouve dans une bulle émotionnelle étouffante où rien ne peut s’exprimer. Comme une évidence, m’enfermer dans une salle de cinéma me semble la seule échappatoire. Pourtant rituel habituel de mes déplacements, cette séance me semble vitale, comme s’il fallait tout déconnecter pour se plonger quelque part. Devant le Méliès, un film passe au bon horaire : Et la fête continue, de Robert Guédiguian.
Or, je ne connais pas Robert Guédiguian. Pire, depuis que j’en ai eu vent, par son affiche, sa bande-annonce, son film ne me donne pas spécialement envie. Mais l’urgence est autre, il faut s’évader. On parle souvent de ces films qui sont à l’heure face à un état du monde, une réalité politique, une avant-garde bienvenue. Il est plus rare de se retrouver face à des films qui sont à l’heure de notre état émotionnel. Alors que notre rencontre est due à une décision malheureuse, Et la fête continue me regarde, me comprend, m’entraîne avec lui. Je tombe immédiatement amoureux de ses personnages, de Marseille que je décide de visiter quelques mois plus tard (et qui me charme une seconde fois), de la douceur et la naïveté avec laquelle Guédiguian regarde le microcosme qu’il filme. Les retrouvailles avec des visages familiers, Jean-Pierre Darroussin qui m’a toujours ému, Jacques Boudet qui sera à jamais Lucien Martin dans Le nom des gens (Michel Leclerc, 2010), ce film de chevet que je partage à qui veut ; la rencontre avec d’autres : Ariane Ascaride dont les traits magnifiés par la caméra témoignent de l’amour que son cinéaste de mari lui porte, Gérard Meylan que j’ai l’impression de connaître par cœur alors qu’une heure plus tôt, il m’était inconnu.

Ces visages comme l’omniprésence de la cité phocéenne sont ceux qui ont forgé le cinéma de Robert Guédiguian au-delà des rares instants où il ne les met pas en scène et tout mon sentiment de familiarité, d’être aux côtés de proches vient de là mais ça, je ne le sais pas encore. Au sortir de la salle, l’émotion est telle que l’espace d’un instant, j’en oublie mon ami au profit de cette envie de découverte d’un cinéaste qui a toujours voulu me parler. Sans savoir s’il le connaissait, je me dis qu’il aurait adoré voir ce cinéma de gens qui s’assoient autour d’une table et refont le monde communiste, comme nous nous plaisions à le faire ensemble. Un an après son décès, les images de Robert Guédiguian me restent en tête, quelques autres rencontres ont eu lieu (Twist à Bamako, Dernier été, Rouge midi) et l’urgence d’écrire renaît. Il est temps d’emporter mes camarades de rédaction dans les galères marseillaises ! Il ne sera plus mentionné, car il est temps d’offrir aux films l’attention qu’ils méritent mais ces mots sont avant tout dédiés à Virgile Ancély, notre Souffleur de Coffrets.