[TIFF 2026] #1 – Des lits d’hôpitaux et délits mineurs.

C’est reparti pour le TIFF ! Après la flamboyante célébration de son 50e anniversaire l’an dernier, le Festival International du Film de Toronto s’installe au centre de la ville-reine avec une nouvelle programmation alléchante. Les circonstances conduisent On se fait un ciné à suivre le festival à distance et c’est tout à l’honneur de l’organisation de permettre une couverture de ce type lorsque les déplacements prévus deviennent impossibles. En temps normal, sélectionner parmi les quelques 400 films couvrant les multiples volets du festival (Centerpiece, Gala presentation, TIFF Docs, Special Events, Wavelenghts, Special presentation…) qui serviront de base à un agenda chargé n’est déjà pas chose facile. L’exercice (toujours profitable, Monsieur) atteint un autre niveau de difficulté lorsqu’il s’agit de s’aventurer dans la laborieuse quête des liens de visionnements. Avec raison, les compagnies de production venant présenter les longs-métrages les plus attendus hésitent ou se refusent à fournir à la presse ces fameux ‘screeners’. Le TIFF est un festival d’exception, l’un (avec Cannes, Venise et Berlin) des quatre plus prestigieux mais ce qui le distingue particulièrement est la prévalence (en l’absence de compétition) de l’expérience spectatorielle. Le TIFF chérit son public et soigne la splendeur de ses événements. Privilégier la découverte sur grand écran est donc essentiel. Ainsi, nulle possibilité pour le critique coincé à Montréal de découvrir en avance certains des films les plus attendus et pour lesquels l’impatience faisait figure d’euphémisme (Ink, de Danny Boyle ; I play Rocky, de Peter Farrelly ; Tender loving care, de Mike Leigh ; A talent for murder, de Anton Corbijn ; Closing night, de Cody Fern ; Your mother, your mother, your mother, de Bassam Tariq ; Elsinore, de Simon Stone – dont les contours shakespeariens rappellent l’effervescence autour de Hamnet l’an passé – ainsi que les films ayant fait les bons et mauvais jours de Cannes tels que Fjord, de Cristian Mungiu ou Soudain, de Ryûsuke Hamaguchi). Mais gardons l’œil sur le côté plein du verre : les surprises sont souvent là où l’on ne les guette pas.
En priorisant la sélection canadienne – comprenant une bonne cinquantaine de films parmi lesquels les dernières propositions de Denis Côté (Nobody’s violence), Matthew Rankin (Ladies and Gentlemen, Brian Mulroney), et Sophie Deraspe (The Final Act) ainsi que curiosités telles que How we stand, de Marie Clements, Strong Son, de Ian Bawa, ou A long winter, de Andrew Haigh –, il y a déjà de quoi se construire une belle liste. D’autant qu’à cela s’ajoutent la riche sélection documentaire ou d’autres options choisies sur leur synopsis, leur casting, leur auteur ou simplement sur une curiosité qui n’a pas besoin de s’habiller de raison sinon la pertinence potentielle de leur regard sur notre monde (le festival a par exemple souvent offert de belles places au cinéma fait par ou en collaboration avec les Premières Nations). Sur place ou non, l’émerveillement et l’inattendu trouveront leur chemin pour nous surprendre. Au TIFF tout en étant à Montréal, débuter par un échantillon de la dizaine de productions québécoises dont les équipes fouleront la rue King s’annonce comme une belle porte d’entrée virtuelle. La singularité, l’humour et l’audace du septième art québécois trouve en L’autre, d’Alexandre Franchi et en Toy Gun Bandit, de Rémi St-Michel de fiers représentants.

Entre incisions sanglantes, références mythologiques, satyre sur un système de santé québécois à bout de souffle et drame personnel (le film est inspiré de la propre expérience du réalisateur avec un cancer de stade avancé), L’autre choisit le délicat exercice du mélange de genres. Une navigation qui lui permet d’échapper à une étiquette unique mais qui calque surtout habilement les changements d’états dans lesquels les séjours prolongés dans les hôpitaux nous plongent. En restant à hauteur d’alitement, au plus près d’un Stan (Pierre-Yves Cardinal) en surveillance suite à l’implantation d’une prothèse, conséquence d’un cancer gagnant du terrain présentée comme une dernière chance d’éviter l’amputation, Alexandre Franchi met en lumière le surprenant caractère cinématographique de l’expérience hospitalière. Malgré les dérives d’un scénario qui lui échappe un peu dans sa section ‘faux thriller’, il sait la rendre authentique. Les constantes interventions des infirmières et visiteurs, le manque d’intimité des chambres partagées, l’embarras de l’exposition corporelle (ces fameuses blouses dont on ne ferme jamais efficacement le dos et qu’un souffle ou un mouvement conduisent à une visible gêne), le bruit constant et mêlé des machines, des ronflements, des cris de douleurs : quiconque a vécu de près ou de loin un confinement similaire y trouvera l’écho de souvenirs pénibles. Le réalisateur capte efficacement ce dialogue impossible entre des équipes de professionnels rôdés à la franchise des peaux nues et des secrétions aux teintes diverses et des patients pour qui ces répétitives intrusions dans la sphère personnelle n’ont rien d’une mécanique naturelle. Le montage se fait joueur en transitionnant rapidement entre des situations dérangeantes (certains besoins assouvis au prix de contractions laborieuses) et des interruptions incongrues (la visite surprise d’amis au moment le moins opportun). Derrière les souffrances corollaires au traumatisme chirurgical se joue un petit théâtre de l’absurde. Les mouvements de rideaux et les entrées en scènes subites tiennent presque du vaudeville et toute situation (le tube d’une pompe urinaire qui se coince sur une bordure de civière et tire l’entrejambe ; un visiteur qui se cogne en ne prêtant pas attention à la jambe endolorie) oscille entre le tragique et le comique. Franchi n’omet cependant pas les versants les plus sombres, de la crainte de blesser le membre opéré au moindre mouvement jusqu’à l’état semi-dépressif qui s’installe au gré des longues nuits de solitudes et d’un enfermement à la durée incertaine. Et dans cet environnement d’aseptisation obligatoire, aucune démonstration de l’aspect glauque, sale, purulent et grouillant de l’hôpital et du post-opératoire n’est aseptisée. Les cicatrices suintent, les membres enflent, les sondes déchirent les tissus et supporter l’inconfort est une bataille de chaque instant.

L’entourage de Stan est un échantillon des caractères qui papillonnent habituellement autour des convalescents. La fiancée, Bénédicte (Karine Gonthier-Hyndman), compréhensive mais dépassée par l’ampleur de la dégradation physique, mentale et comportementale de son compagnon ; le père (le regretté Marc Messier) mal à l’aise devant les difficultés de son fils et préférant l’évitement à l’attention ; la baby-sitter (Nahéma Ricci), attentive et tranchant les heures sombres avec sa pétillance et dont Stan confond la compassion avec une potentielle attention amoureuse. Mais c’est surtout à travers son personnel de soin que l’hôpital en prend pour son grade. Les infirmières y intervertissent les traitements destinés à d’autres patients. Les physiologistes et radiologistes y manipulent les corps avec rudesse. Le chirurgien (Benoît Gouin) persuadé de son inattaquable compétence y délivre frontalement et sans subtilité ses diagnostics. Le propre séjour du cinéaste à l’hôpital ne l’a visiblement pas laissé sur une forte impression. Franchi s’attarde cependant suffisamment sur l’empressement de Stan, sur sa critique rapide des erreurs des préposés et sur sa paranoïa grimpante pour tacler les avis biaisés et réducteurs des hospitalisés sur un système exsangue non par manque de volonté mais par manque de moyens et de priorités politiques (le peu de ressources face à la multiplicité et la complexité des soins à adresser est criant quand la caméra sautille brièvement d’un patient à l’autre).

Productions Cool Raoul / Maison 4:3

Dans un milieu où, en temps de pandémie, nous célébrions « héros » et « anges gardiens » pour finalement revenir à une sous-estimation de leur essentialité une fois le virus sous contrôle, Franchi questionne aussi la notion d’héroïsme. L’arrivée d’un garçon victime d’une fusillade de gang et maintenu dans le coma, Darius (Bilel Chegrani), couplée aux effets des opioïdes brouille les perspectives de Stan. Les jeux d’ombres derrière le rideau qui sépare la chambre en deux, les silhouettes sombres qui circulent dans les couloirs la nuit et l’accumulation de sommeils en pointillés dessinent pour l’apprenti écrivain de fantasy qu’est Stan un petit monde parallèle. Au sein de celui-ci, sa sécurité et celle de ses proches est menacée et ses alertes auprès des policiers qui se rendent sur place pour interroger les belligérants blessés pourraient potentiellement sauver des vies. Le film joue sur deux tableaux : la montée d’une menace dont la réalité est incertaine (Darius fabule-t-il vraiment ?) et le constant rappel que l’esprit de Stan est embué par les sédatifs (et que la fabulation est fort possiblement sa propre fabrication mentale d’où l’inspiration de ses futurs écrits pourrait naître). La mise en scène peut alors juxtaposer les moments de tension intense (l’irruption de chefs de gangs adverses dans la chambre, la musique accompagnatrice de l’angoisse, les plans rapprochés sur le visage paniqué de Stan), et les scènes où la précision laisse place à une folie libératrice (dont cette incroyable section musicale délirante ou un ensemble de patients moqueurs s’égosillent sur le Bobépine de Plume Latraverse). Le héros en devenir est régulièrement crocheté par l’homme en panne de perspectives, dont le destin dépend de sa guérison, qui se cherche une nouvelle manière d’exister. Cette fiction intérieure s’illustre également par les inserts de monographies mythologiques (dont les œuvres de l’obscur Sascha Schneider) que des cadres-tableaux, attentifs au placement des acteurs, reproduisent magnifiquement, aidés par la superbe photographie de Steve Asselin.

Ce n’est que par l’acceptation de ces chimères autoproduites que les vrais héros se révèlent. Les prouesses du chirurgien, aussi imbu soit-il de lui-même, confirment la méticulosité de spécialistes capables de manipuler titane et chair pour que nos vies trouvent de nouvelles espérances. La patience des physios gagnée sur la patience de Stan révèle les héros de la mécanique articulatoire. Le père jusqu’alors distant est de nouveau vu, quand la petite amie s’éloigne, dans la timide expression de ses émotions, comme le héros discret dont l’image a imprimé l’enfance. Stan lui-même, assagi par des mois de rééducation, forcé à l’humilité après des excès hallucinatoires l’ayant conduit à prendre le personnel hospitalier pour des assaillants à la solde de Darius, atteint enfin le statut de héros du quotidien. Le type de héros qui, comme il le fait avec un nouvel arrivant aux urgences une fois libéré, prend le temps d’avancer pas à pas vers nous, au risque de sa propre chute, et qui nous rassure lorsque notre tour d’affronter la peur des chirurgies survient.


Une caméra en constant mouvement est-elle nécessairement une caméra calquant les émotions d’un protagoniste soumis à des turbulences ou une caméra qui cherche avec frénésie quelque chose à filmer sans oser s’aventurer dans l’arrière-plan ? C’est la question qui nous taraude au visionnement de Faux Gun Bandit (Toy Gun Bandit dans la version anglophone de son titre) tant l’objectif, vissé au visage de Félix (Félix Munger) dans l’essentiel des 102 minutes du film de Rémi St-Michel a du mal à trouver une nourriture cinématographique au-delà des perturbations d’un adolescent qui peine à rentrer dans la moindre case. Le titre est un peu trompeur. On nous annonce une énième déclinaison d’un gangster-movie à l’échelle réduite de son contexte banlieusard des environs de Québec où des pieds-nickelés braqueraient à coups de revolvers factices mais le cœur du film réside dans son personnage peu aimable, brasseur de trouble à la moindre occasion, et dans sa difficile réalisation que les rébellions, si elles ne sont que posture, ne révolutionnent rien.

Il est rough, ce Félix. Son franc-parler est reçu comme une agression par ceux qui l’entourent, son impétuosité et sa rugosité prennent le dessus lors de fêtes dont il envenime l’ambiance, et son comportement dans un job précaire le conduit à un renvoi qui fait pour lui figure d’affront. Un regard sur une jeunesse québecoise au mieux laissée à elle-même (l’autorité parentale reste silencieuse ou absente), au pire laissée pour compte (les figures fraternelles n’ont rien de l’exemple à suivre) que l’ennui, la désinvolture ou la condescendance des yeux fixés sur elle ouvre la porte à une petite délinquance comme on ouvre le couvercle d’un jeu. La première scène dans laquelle Felix se teint les cheveux en bleu annonce la volonté d’un garçon prêt à se construire un personnage (je fais ce que je veux avec mes cheveux et je vous emmerde). Les visages se cachent dans des déguisements sommaires, l’effraiement improvisé fait fuir les vendeurs des dépanneurs, et les petits larcins deviennent de grandes victoires. La provocation comme un mode de vie puisqu’aucune autre mode n’est bonne à suivre. Le dépouillement des quartiers est à peine effleuré (le scintillement des lumières de la vieille ville n’est qu’un décor flouté et les ponts enjambant la rivière St Charles ne sont vus qu’à une distance qui traduit l’éloignement des remparts touristiques et des cités glauques ou les junkies, telle la compagne d’infortune Sara (Sara Montpetit), peuvent s’effondrer dans les recoins sans que l’œil du passant ne sourcille. Elle est proche mais si loin, la belle ville de Québec. Le paysage suburbain de Félix est un centre vil autour duquel les petits malfrats gravitent.

Les Productions Spécimen / h264 Distribution

Parmi eux, Dave (David Beaudoin – Rémi St-Michel use du mortier de la concordance des noms d’acteurs et des noms de personnages pour solidifier son cinéma-vérité) s’appuie sur la fougue et l’audace du gamin pour rêver grand. Les plans d’argent facile s’élaborent efficacement. Les repérages du premier braquage ont le charme du regard enfantin et portent l’amour d’un sous-genre dont on aime réciter les codes. L’amateurisme des premiers méfaits où la facilité d’un exercice maintes fois vu sur grand écran frappe la réalité de gestes qui se doivent d’être bien calculés s’ils ne veulent mener au drame est plutôt réjouissante. Le schéma est toutefois très classique : un débutant pris sous l’aile d’un ainé ; un succès inattendu qui attire l’œil de plus gros poissons ; un vortex où l’impitoyable et le cruel absorbent l’innocence et l’inconséquence. C’est une ascension vers la criminalité et la descente abrupte vers son versant le plus noir que le réalisateur propose en omettant, hormis pour sa touche locale, d’y apporter une marque distinctive. L’impatience et l’énervement grandissant de Dave, la trahison de sa petite amie Jenny (Jenny-Mark Turmel-Pichette) ou la fragilité de Sara exacerbée par ses dépendances restent caricaturales (et leur interprétation hasardeuse) et les gros bras du gang menaçant la petite troupe n’ont aucune caractéristique singulière.

Que garder d’une mise en scène qui semble timide avec son sujet et quel besoin de passer par le cinéma pour ouvrir le débat sur un banditisme obligé ? Sans doute la découverte d’un Félix Munger à la gouaille naturelle – qui rappelle un peu l’électricité de l’Antoine Olivier Pilon du Mommy (2014) de Dolan. Derrière cette gouaille, il y a une bouille, un visage de bambin mal dégrossi. Le ‘bandit’ ne se dépêtrera jamais de son ‘faux gun’. Le bad guy auto-proclamé reste un manipulateur de jouets. Derrière une dureté de façade, un ado qui ne s’est pas encore totalement dépouillé de son enfance surnage, hésite quand la violence passe de l’idée stimulante à l’acte irréparable et est forcé au repentir quand le sang se met à couler. Ramené à la réalité dans les dernières séquences où les camouflages ne sont plus les apparats du crime mais les protections vestimentaires contre les grands froids hivernaux nécessaires à l’accomplissement de travaux d’intérêt généraux, les sourires de franche camaraderie peuvent enfin remplacer les sourires de façade. Là, deux révélations parallèles s’offrent à nous : Felix en tant que membre accepté et non plus opposant indésirable d’une communauté familiale et amicale et Munger en tant qu’acteur à suivre. Si l’exercice de Rémi St-Michel peine à afficher sa pertinence cinématographique, il réussit au moins la capture d’un nouveau talent.

L’autre. Réalisé par Alexandre Franchi. Écrit par Alexandre Franchi et Simon Lavoie. Avec Pierre-Yves Cardinal, Nahéma Ricci, Bilel Chegrani, Karine Gonthier-Hyndman, Marc Messier… 1h38.


Faux gun bandit (Toy gun bandit). Écrit et réalisé par Rémi St-Michel. Avec Félix Munger, Sara Montpetit, David Beaudoin, Jenny-Mark Turmel-Pichette, Brandon Truong…1h42.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture