[TIFF 2026] #5 – Passions des sommets, passions des îles.

Le TIFF est une affaire de retrouvailles. Retrouvailles avec les habitués du festival, retrouvailles entre artistes impatients de présenter leurs premières mondiales et audiences avides d’assister au virevoltant ballet des questions-réponses, retrouvailles entre public et artisans du septième-art, retrouvailles entre critiques dans les longues files d’attente ou dans les salles de presse – de nombreux petits plaisirs qu’un suivi à distance empêche. C’est à l’écran de nous donner consolation. Par procuration, le recroisement des personnages vient nous apporter ou faire resurgir des émotions qui nous rappellent à une autre forme de regard critique : un regard sur notre propre parcours, amical ou amoureux – Chloé Barreau nous a déjà rappelé à quel point ses fragments sont précieux… La réunion de jeunesses distancées par la diversité des destins et remises en connexion à l’aune d’un projet enfin réalisé – une ascension pour Idda – ou d’un événement tragique – un enterrement pour The world before – est en ce sens une enthousiasmante avenue pour revenir sur les chemins de débutantes vies adultes ou sur les premiers frémissements de l’adolescence. Irene Dionisio et Yoon Dan-bi ont l’une comme l’autre su capter les regards, les doux gestes gênés, les hésitations titillées par l’excitation et les silences assourdissants qui font le sel des amitiés et de amours marquantes et offrent deux belles incitations à réouvrir notre propre livre d’images.

Il y a quelque chose du Hanging Rock cher à Peter Weir (Pic Nic at Hanging Rock, 1975) aux abords de l’Etna filmé par Irene Dionisio dans Idda. Comme Weir avait distillé, en bruit de fond permanent, le sourd et atténué murmure de tremblements de terre pour accentuer un sentiment de malaise à l’approche du rocher, il semble y avoir une vibration constante quand les rêves d’Adèle (Tecla Insolia) l’amènent aux laves et aux terres noires du volcan sicilien. C’est une respiration, un halètement issu des entrailles chaudes de l’île, un rythme inspirant fumées et expirant feux qui à la fois réconforte et terrifie et qui porte en lui un cycle énigmatique de dévastations et de renaissances.

Un rythme similaire se perçoit dans les vies entremêlées d’Adèle et de son amie d’enfance Sofia (Romana Maggiora Vergano). Une jeunesse complice près du volcan, un besoin d’ailleurs pour Sofia partie enseigner la danse en France et un arrimage à ses origines trop profond pour qu’Adèle n’envisage de quitter la Sicile et pour qu’elle ne puisse s’évader autrement que par ses projets photographiques. La résistance de l’amitié aux distances, aux évolutions de caractères et aux sources de motivation divergentes est explorée avec beaucoup de finesse par Dionisio. Son long-métrage, écrit en mémoire d’une proche amie disparue, dégage une vraie sincérité, l’alchimie entre Insolia et Vergano y jouant pour beaucoup. Aucun de leurs échanges ne semble forcé par une dynamique factice. Ils sont faits de remémorations de souvenir chers, de plaisirs d’instants partagés et de ces petites querelles qui mettent en doute la nature des affections.

Autour d’Ita, surnom affectif (Adelita) que lui donne sa camarade et légère inclinaison à un sentiment de supériorité pour une Sofia plus expressive et plus impulsive, il est beaucoup question de disparition. Une notion – ce qui est là est susceptible de ne plus être en un instant – qui « la fascine », dont elle souhaite faire un sujet d’études. La mise en scène de Dionisio accompagne cet attrait pour l’éphémère ressenti par Adele. Souvent, la caméra reste en suspens quelques secondes après que les personnages ont quitté la scène, comme une présence se changeant en souvenir. Aussi fragile soit-il à proximité du relief enfumé, la permanence du décor l’emporte sur le passage volatile de celles et ceux qui le traversent. Attablée à un bar avec un jeune preneur de son, Florian (Mati Galey) rencontré dans les rues festives de Catania lors des processions honorant Ste Agathe, on comprend en quelques regards gênés que cette obsession pour ce qui peut nous quitter inopinément n’est pas qu’une réaction au décès, deux ans plus tôt, de sa mère. C’est une marque d’inadaptation à son monde pour une fille discrète quand dans les rues de la ville résonnent les chants et cris des dévots. C’est aussi un trait de caractère distinctif. Florian capte les voix, ausculte comment l’oralité définit et modèle les interactions humaines alors qu’Adèle, yeux fuyants, ne trouve confort que dans la voix de la montagne rugissante. C’est surtout une critique directe envers Sofia qui au cours des dernières années s’est faite plus distante et s’est désistée dans les moments les plus cruciaux. Leur différence de comportements souligne que malgré la solidité de leurs liens, leurs vues sur le monde ont divergé. Sofia ne répond pas aux appels lancés depuis la France de son compagnon et s’empare d’un Florian qui charmait Adele avec douceur. Adele, elle, intériorise ses sentiments, épiant d’un œil nostalgique un amour passé, Salvatore (Giuseppe de Domenico) désormais mari et père. L’une répond à ses pulsions, l’autre les tait. Toutes deux semblent figurer deux versants du même volcan, à la fois prompt aux éruptions et retenant en lui les grondements du magma.

Kino Produzioni / Rai cinema / Wise Pictures / Orta Film / Beta Film

La réalisatrice laisse flotter sur la relation entre ses deux protagonistes un sentiment de distanciation. Autant leur complicité est notable, autant leurs épanouissements respectifs les séparent du cadre : Adele à l’écart sur la plage quand Florian et Sofia s’enlacent dans le flou d’arrière-plan dans les vagues ; Sofia dansant seule dans le train ; Adèle ne répondant pas à l’invitation de Sofia à chanter avec elle. Une part de cette distanciation est aisément saisissable : les coups de coude à ce qui a attrait à la maternité sont suffisamment présents, entre les regards d’Adèle envers une mère portant son bébé sur la plage, la découverte d’une renarde agonisante laissant derrière elle son petit et l’évanouissement soudain de Sofia aux abords d’un gîte, pour ne laisser aucun doute sur ce qui tiraille cette dernière, elle, l’électron libre aux portes d’une stabilité qui l’effraie. Des petites évidences minent la subtilité d’un scénario qui ne demandait qu’à se concentrer sur les visages, voix et gestes de Sofia et Adèle. Salvatore n’est ici qu’un personnage-fonction, objet de mémoire sensuel, source d’attractivité commune, la tournure de leur nuit commune en chalet est tracée d’avance. Certes, les intentions diffèrent : Sofia ne peut se résoudre à abandonner sa liberté de séduction, Adele s’affranchit momentanément de ses inhibitions et réalise à deux ce qu’elle n’a pu par le passé accomplir seule. Mais les signes d’une attraction physique entre les deux jeunes femmes et l’évocation d’une expérience charnelle adolescente n’avaient nul besoin d’un élément masculin additionnel. La conclusion tragique – l’absorption d’un personnage par l’élément montagneux renforce la suspicion d’une influence weirienne – est elle aussi relativement convenue, bien qu’elle conduise Adele à enfin pouvoir ouvrir un nouveau chapitre de sa vie, hors terres siciliennes.

C’est davantage dans sa corrélation entre les mouvements souterrains de l’Etna et les mouvements émotionnels internes d’Adèle que le long-métrage trouve sa force. La diversité du paysage sicilien offre déjà des variations de lumières et de couleurs superbes, magnifiquement intégrés par la cinéaste et son chef opérateur, Gergely Poharnok. Les deux jeunes femmes s’engagent dans une randonnée vers le sommet afin de s’approcher plus près du cratère et de voir ce fameux « souffle » qui renfermerait en lui des secrets cachés dans les entrailles du monde et dont l’observation révèlerait des dimensions insoupçonnées de notre existence. Une escapade maintes fois repoussée par Sofia dont elle retarde jusqu’à la dernière minute le départ, préférant l’insouciance de soirées alcoolisées et de nuits d’amours fugaces aux vertiges auxquels la Nature risque de les confronter. Dans cette ascension, l’évolution d’une forêt dense vers un étage alpin à la végétation plus rare, au ciel plus ouvert, invitant le regard vers les contrebas de la vallée et vers le littoral contraste avec l’activité volcanique, d’abord sous-jacente, grondante, puis dévoilant progressivement ses rus de laves, ses déchirements sinueux et sa rougeur sous les pierres sombres. Dionisio choisit une imagerie saccadée, entre le ralenti et le stop-motion, proche de la vision photographique d’Adele pour suivre la progression pré-éruptive. La proche résonance du surnom d’Adèle (Ita) et du surnom donné à l’Etna (Idda) n’est pas innocente et dilue la frontière entre sujet (Adèle) et environnement (le volcan). La lecture d’une affirmation de féminité majestueuse – les villageois, communiant annuellement autour d’une figure de femme martyre, Ste-Agathe, insistant fièrement sur le caractère féminin de la montagne – face à une féminité s’ouvrant à d’autres horizons s’ajoute à la lecture de la dissolution affective. Dans ce pèlerinage qui pointille la distance entre passé constrictif parsemé d’éclaircies et avenir libératoire saupoudré de tristes souvenirs, l’amitié comme la jeunesse sont à l’image de ces maisons accotées à L’Etna où la lave s’est arrêtée in extremis, torrent rouge mué en mur noir. Ce sont les rappels des tumultes menaçant ce qui est établi, des craintes que tout ne disparaisse après les tremblements et la confirmation d’une douce résilience. Ce qui de nos vies s’efface change nos paysages intimes mais installe un nouvel espace à partir duquel un ailleurs peut prendre forme.

Entre les visages de Jin (Sim Su-bin) et de celle qu’elle appelle affectueusement Granny, allongées, dormant côte à côte, il y a tout ce « monde d’avant » que le titre du deuxième long-métrage de Yoon Dan-bi (après Moving on, 2019) suggère. Pour la vieille dame que Jin retrouve le regard perdu dans un square, chantant un hymne à la parentalité, on imagine une longue vie sans doute parsemée de petites histoires simples, des plus douces aux plus tragiques et faites de bonheurs discrets, incluant l’attention portée jusqu’à son grand âge à la jeune fille. Dans les carnets que son petit-fils Dujae (Kim Eo-jin) retrouve après son décès, on comprend un point de bascule originel, un amour – était-ce le premier ? était-ce celui d’une vie ? – qu’elle a couvé précieusement de ses écrits. Ce sont des notes laissées là, comme des pierres semées sur un parcours que d’autres générations pourraient suivre, afin que la mémoire ne laisse glisser les grains d’un sable où ces mains abîmées par le temps ont jadis plongé. Pour Jin, de telles notes sont encore à écrire, un tel moment pivot reste encore à vivre et ses retrouvailles avec Dujae ouvrent les portes d’un après aussi délicieux que déchirant.

Il y a un immense respect de son sujet – l’éveil à l’amour adolescent – dans la mise en scène de Yoon Dan-bi. La pudeur de son approche, avec une caméra qui sait rester à distance quand l’espace autour des deux jeunes amis doit rester suffisamment ouvert à leur papillonage ou s’approcher au plus près des visages pour capter tout mouvement subtil de paupière, tout tremblement léger de lèvre égale la pudeur des interactions entre Jin et Dujae. L’adolescence est l’âge des corps entre deux états, des corps dont l’épiderme qui garde le grain de l’enfance cache un flux intérieur qui propulse avec un mélange d’appréhension et d’excitation vers l’ère adulte. C’est l’âge des gestes que l’on maîtrise mal, des mouvements dont on doit encore calculer l’envergure. Yoon Dan-bi suit ces hésitations en épurant sa réalisation de tout effet superflu. Les cadres de The world before sont superbement composés, profitant de la belle lumière du littoral de l’île sud-coréenne de Soan-do. Jin, troublée par ses émois amoureux, s’y retrouve souvent dans un état satellitaire, un peu à l’écart de sa famille lors des dîners ou en retrait de ses camarades intriguées par le retour de ce grand jeune homme parti quelques années auparavant vivre avec sa mère à Séoul quand ce n’est pas coincée entre les silhouettes de Dujae et Hye-jin, une amie dont l’œil brille également pour le nouveau venu. L’île est la toile parfaite pour peindre l’exclusivité d’une telle période. Ses reliefs offrent de magnifiques vues plongeantes sur la baie, ses maisons de plain-pied aux grandes aires ouvertes et aux fenêtres coulissantes accueillent un théâtre de rencontres ou intimité et complicité se frôlent. Dans l’alcôve de la demeure de la défunte grand-mère de Dujae, les contemplations prennent leur temps. C’est l’une des cartes gagnantes majeures de Dan-bi : ne rien précipiter, ne pas chercher l’événement ni les éclats mais s’en tenir au sensuel et au sensoriel. Jin regarde Dujae dormir et lui caresse doucement son visage. Elle le guette – l’idée d’une nudité parcourue par l’eau fumante en tête – quand celui-ci prend une douche. Elle hume l’odeur de ses vêtements et serre l’oreiller sur lequel sa tête repose chaque nuit en attendant son retour dans la chambre. La vue et le toucher sont en alerte constante.

Humanite Co. Ltd / At Nine Film

Le regard porté sur les corps, le sien comme celui de l’autre, est aussi un puissant vecteur de sensualité. Électrons révolutionnant autour du même noyau de fébrilité, les silhouettes s’approchent avec douceur, s’épient avec envie, les mains profitent d’un mouvement pour de brefs détours semblant donner quelques indices d’une énigme qui soulève les sens. Une nage partagée que précède un déshabillement innocent, une balade à deux sur le même vélo où la position d’équilibre difficile à trouver semble imager le balancement de deux êtres prêts à prendre une route commune, chaque pas guidé par un désir de premier baiser est prudemment mesuré. Et lorsque ce premier baiser survient, il a des airs de tâtonnement, comme on cherche son chemin dans le noir. D’abord filmés depuis le dessous d’un châssis de voiture, comme des clandestins à l’abri du monde, la moiteur de leur visage, rougis par une nuit alcoolisée, est l’indicateur d’une nouvelle cadence métabolique. Dan-bi minimise sa couverture musicale comme consciente que souffles et respirations modulées par l’émotion n’avaient besoin de la cage d’une partition. Il y a la beauté de l’audace dans ce geste, la grâce d’une touchante maladresse mais aussi une grande fragilité, la passion n’étant pas immédiatement réciproque.

Quand le récit quitte par moments son axe principal, Jin, la complexité de Dujae se met à jour et éclaire ses réticences à pleinement répondre à l’amour livré par la jeune fille. Avant d’accepter cet amour, il lui faut digérer la honte d’une mère qui, des années plus tôt, a fui le village en subtilisant l’argent gagné par la communauté des pêcheurs de l’île. Les griefs des villageois sont subtilement distillés par un voisinage rendant des visites faussement innocentes à l’oncle de Dujae (il y a dans ces scènes une sorte de mesquinerie qui contraste avec la pureté des sentiments des adolescents). À une passion naissante freinée par la peur de ne pas être perçue s’oppose une passion empêchée par le poids d’un héritage. L’adolescence amoureuse est sous l’objectif de la réalisatrice un parcours fait d’obstacles que l’œil adulte jugera léger et qu’un œil encore baigné d’enfance sait insupportable. Le dernier de ces obstacles est l’inévitabilité des séparations. Dujae repart pour Séoul, Jin retourne vers la maison familiale et, par l’attachement procuré par le naturel et l’authenticité des interprétations superbes de Sim Su-bin et Kim Eo-jin, les effondrements lacrymaux sont extrêmement communicatifs. De ce monde d’avant, reste un souvenir, ramené en exergue : la répétition et la prolongation d’une séquence où la poésie d’une caresse rejoint la poésie des notes laissées par la grand-mère, nouveau pont sentimental entre deux générations et superbe invitation à faire réémerger les précieux souvenirs de nos propres premières amours.

Idda. Réalisé par Irene Dionisio. Écrit par Irene Dionisio et Marco Borromei. Avec Tecla Insolia, Romana Maggiora Vergano, Giuseppe De Domenico, Mati Galey…1h33.


The world before. Écrit et réalisé par Yoon Dan-bi. Avec Sim Su-bin, Kim Eo-jin…1h55.

Sorties Québec / France : Dates non déterminées.

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