[CRITIQUE] Cobweb : Ça saoule de tourner 

Le cinéma sud-coréen, on en est revenu. Non pas qu’il soit de mauvaise facture si l’on en considère l’ampleur mais l’engouement qu’on a pu y mettre à sa découverte se raréfie, se nuance à mesure qu’on approfondit nos connaissances et que la première barrière, celle du fantasme d’une destination où chaque embardée devant une toile tendue nous promet monts et merveilles, s’accompagne de la réalité d’un terrain plus vallonné qu’on ne l’aurait voulu. Il faut dire que quand il nous est parvenu, on ne s’y attendait pas. Pour nous c’était la folie cannoise de 2004, cet Old boy sacré Grand prix du jury, accrochant tant une critique exigeante qu’un pan du public pop-culturel en quête de nouveaux totems, qui a ouvert un horizon jusqu’alors insoupçonné. La même année, Memories of murder finit d’enfoncer le clou de nos curiosités qui s’apprêtent à prendre un tournant maladif. Les auteurs que la niche connaît déjà se font rejoindre par des noms tels qu’Hong Sang-soo (dont les premiers films sont exploités dans nos salles dès février 2003), Park Chan-wook ou encore Bong Joon-ho et l’ascension se fait fulgurante jusqu’au sacre de Parasite, en 2019. On se jette aveuglément dans tout ce qui est estampillé actualité coréenne, en salles, sur les plateformes (Shadowz, Outbuster) : A taxi driver (Jang Hoon, 2017), La mémoire assassine (Won Shin-yeon, 2017), Dernier train pour Busan (Yeon Sang-ho, 2016), Microhabitat (Jeon Go-woon, 2017), Burning (Lee Chan-dong, 2018), The world of us (Yoon Ga-eun, 2016), etc.

Évidemment, c’est aussi là que l’on réalise que comme toute industrie, la Corée du Sud a ses grands films – qui ne passent pas toujours les frontières, malheureusement – et le reste – qui parfois les passe, malheureusement. Le gangster, le flic et l’assassin (Lee Won-tae, 2019), Lucky strike (Kim Yong-hoon, 2020), autres thrillers qui tentent d’apposer dans l’imaginaire collectif le sigle d’une marque appréciée, surtout de la recopier, montrent des efforts moins flamboyants et la perte d’une identité forte au profit d’une narration plus lissée pour plaire au plus grand nombre, plus américanisée en somme. Le Festival du film coréen à Paris, grand rendez-vous que nous ne manquons pas depuis 2006, rajoute aussi une part de réalité à ce fantasme. Films à portée internationale se mêlent aux francs succès locaux, nous donnant tant ce à quoi nous sommes habitué·es et que nous retrouvons parfois avec joie – Spy gone north (Yoon Jong-bin, 2018), 1987 : when the day comes (Jang Joon-hwan, 2017), Escape from Mogadishu (Ryoo Seung-wan, 2021) – que l’équivalent de leurs comédies de mœurs aux blagues graveleuses (Extreme job, horriblement renommé Korean Fried Chicken (Lee Byeong-heon, 2019)), leurs fresques historiques aux relents nationalistes (The great battle, Kim Kwang-sik, 2018), leurs films d’horreurs surtout horribles à subir (The divine fury, Jason Kim, 2019). Le festival a ceci d’honnête qu’il ose montrer un véritable tour d’horizon des productions du pays, avec une pré-sélection valorisant la variété à l’adhésion. Ce sont plus les choix des distributeurs qui surprennent, en témoignera prochainement une série d’articles sur l’édition 2025 où les films chéris de notre rédactrice sont ceux qui ne sont pas destinés à une exploitation dans nos salles.

Sous le ciel de Corée

Si l’on finit par moins idéaliser ce cinéma du pan du globe, ou du moins à y mêler des attentes moins excitées, il y a des auteurs vers lesquels cette nuance est impossible. On aura énoncé quelques déceptions dans notre critique, mais Aucun autre choix de Park Chan-wook a fait partie de nos grands attendus de ce début d’année, tout comme nous comptons les jours qui nous rapprochent de la sortie de Hope, le prochain Na Hong-jin, lui aussi véhicule d’images fortes ; celles de The Strangers (2016) nous hantent encore. On s’interroge sur ceux dont l’on a pas entendu parler depuis un moment, faisant l’inventaire de cette poignée d’auteur·ices qui « normalement » ne déçoivent pas. Quand le nom de Kim Jee-woon refait surface, on s’aperçoit que notre mémoire sélective a fait son travail puisque les souvenirs de son horrible adaptation d’Illang : la brigade des loups (2018) ou de son amour du roman national biaisé The age of shadows (2016) sont quasiment estompés. Dernier fait d’armes notable, J’ai rencontré le diable en 2010, agrandissant à une quinzaine d’années – et au final, à 4 films – le fossé nous séparant d’un moment où l’art de Kim a eu un intérêt notable. Dans les listes d’accomplissements, Cobweb (appelé chez nous Ça tourne à Séoul !) en 2023, qui lui ne parvient pas à générer le moindre souvenir. À y regarder de plus près, on se convainc que c’est peut-être là qu’il y a pourtant une démarche artistique, un discours du réalisateur à considérer. Ce film qui n’est pas issu d’une commande malhabile (le cahier des charges américain pour Le dernier rempart (2013), celui du gouvernement coréen pour The age of shadows, celui de Netflix pour Illang) et qui reprend la sempiternelle thématique du tournage de cinéma intra-diégétique est peut-être la porte de sortie de cette longue traversée du désert. 

The jokers

Se replonger dans ce que l’on a oublié n’est pas toujours une bonne idée. Ça tourne à Séoul ! s’évertue à démontrer qu’il n’y a plus grand chose qui « tourne » dans la tête d’un réalisateur sans idées. Les premières minutes qui s’ouvrent sur le « faux film », supposément une série B horrifique bancale, se distinguent par le noir et blanc pour contraster avec la « réalité du tournage », quant à elle s’offrant le droit à la couleur. De ce noir et blanc sur-stylisé, ne laissant pas la place au moindre grain et ressemblant plus à une repompe de Malcolm et Marie (Sam Levinson, 2021) et sa photographie sans « défaut » qu’à des images provenant de celui qui a un jour suscité la terreur avec Deux soeurs (2003), on parvient encore à extirper des promesses. Celles qui pourraient pousser Kim-yeol (Song Kang-ho), le réalisateur du  « faux film » qui cherche à sortir de sa place de faiseur de studio pour réclamer son statut d’artiste, à dégueulasser ce lissage Netflix, réponse alter-égotique à Kim Jee-woon qui y a mis les pieds il y a peu. Situer son besoin fictionnel sur un plateau de tournage est souvent l’occasion pour un réalisateur de se ressourcer, de recentrer aussi ses enjeux autour de sa vision d’une industrie qui lui a offert autant de possibilités créatrices qu’elle a posé des freins conséquents à ses ambitions.. Il y a peu, l’excellent Nouvelle vague de Richard Linklater a détourné le tournage d’À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard pour réinviter les auteur·ices à l’improvisation, à l’acceptation que la création est une effervescence qui doit s’extirper de tout cadrage pré-établi pour trouver sa singularité. Ça tourne à Séoul ! présente certains obstacles sur la route de Kim-yeol pouvant suivre cette logique : producteur·ices démiurges qui refusent catégoriquement cette entreprise de reshoots, acteur·ices qui ne s’impliquent pas dans ce retour aux plateaux imposé, censure d’une époque (le film se passe à l’orée des années 70) à contourner. Tout est là pour pousser Kim-yeol à la débrouille et Kim Jee-woon à déclarer sa flamme à l’artisanat cinématographique.

The jokers

Mais Kim Jee-woon est-il réellement en  «réaction » à une industrie qui l’aurait malmené ? On l’aurait de toute façon mal imaginé s’improviser anti-système quand il se complaît dans la glorification des violences  «nécessaires » – J’ai rencontré le diable, A bittersweet life (2005) –, embrasse le révisionnisme historique – The age of shadows – ou fait de son passage états-unien un pamphlet sur l’importance de la protection des frontières contre les horribles mexicains – Le dernier rempart. On se doute bien que la censure – les producteur·ices empêcheur·ses – est un enjeu rapidement éludé et qu’il faut aller chercher le sel du long-métrage ailleurs, peut-être dans une envie de re-théoriser le besoin-cinéma. Lui dit qu’il a voulu retranscrire qu’un film existe au prix d’un nombre de luttes suite à un questionnement sur la disparition de l’art cinématographique lors de la pandémie de Covid. Mais lui n’a également jamais vécu la difficulté de mener un projet à bien, et au-delà d’artifices scénaristiques, rien des images qu’il produit ici ne résonne avec une réalité tangible. À l’instar de son personnage pour qui obtenir le statut de « chef-d’œuvre » pour son film se résumerait à ajouter des lignes de dialogues à ses personnages mais qui ne se pose jamais de questions de mise en scène, Kim n’a pas besoin du cinéma pour raconter cette histoire, du moins il ne s’en encombre pas : sa grammaire visuelle est au pire programmatique, au mieux paresseuse. Les plans fixes sans échelles, les champ-contrechamps sans dialogues se reposent sur les cabotinages de comédien·nes qui se hurlent dessus – un attendu du cinéma coréen, savoureux quand la caméra se plaît à déformer les perspectives – et agrémentent des logiques de saynètes qui ne de distinguent pas les unes des autres. Inutile de la décrire plus avant : au-delà du gimmick  « je passe du noir et blanc à la couleur » pour que nous distinguions le film du film, les idées sont à la trappe, au point que c’est à se demander si Kim n’est pas toujours engoncé dans son cahier des charges Netflix qui a déjà choisi sa narration pour lui. Ça tourne à Séoul ! fait étrangement écho avec le film du japonais Shin’ichiro Ueda, Ne coupez pas ! (2017) et son tournage fauché qui se ressent parce qu’il est la réalité-même du film. Sans dire à Kim Jee-woon qu’il lui aurait fallu faire un tournage sans le sou pour en comprendre la dialectique, son manque d’implication retire toute satisfaction aux accomplissements des personnages, et la célébration de l’art à tout prix sans passages forts dans la mise en scène permettant de le souligner semble un étrange paradoxe.

Mais n’y verrait-on pas là un symptôme ? Pas celui que Kim Jee-woon n’a plus rien à nous dire, on commence à sérieusement le comprendre, mais que c’est toute une industrie qui s’essouffle. On repense à notre entretien – médiocre, principalement pour son refus de répondre à toute question sortant du cadre de promotion qu’elle avait prévu, on l’explique ici – avec Song Jin-sun, pour qui la production d’œuvres a plus d’intérêt dans la capacité à reproduire un succès – ici Squid game – que de poser des questions sur le monde ou attiser la singularité de l’art. D’un vivier, nous conservons une poignée de regards et certains s’épuisent, s’abandonnant au conformisme d’un système qui n’exige rien de plus qu’eux. Les films de Kim Jee-woon, autrefois attendus de pied ferme, rejoignent cette liste de productions expatriées qui appauvrissent le rapport que l’on entretient avec la Péninsule. On n’en doute pas, c’est sûrement au profit d’autres. C’est peut-être là le drame.

Ça tourne à Séoul ! de Kim Jee-woon. Écrit par Shin Yeon-shick et Kim Jee-woon. Avec Song Kang-ho, Krystal Jung, Park Jung-soo… 2h13
Sorti le 8 novembre 2023

0 Commentaire

Laisser un commentaire

En savoir plus sur On se fait un ciné

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture