C’est parti pour le troisième jour du Festival du Film Coréen à Paris ! On nous dit dans l’oreillette qu’il a déjà battu son record d’affluence par rapport aux éditions précédentes. Pas vraiment de surprise si l’on fréquente le festival depuis plusieurs années. Au programme du jour, It’s Okay de Kim Hye Young et une séance de courts-métrages mêlant animation et prise de vues réelles pour découvrir des talents émergents du cinéma sud-coréen.

Film feel good de la “Section Paysage”, It’s okay met au coeur de son récit, tout en choisissant de suivre comme protagoniste la jeune In Young, la dans traditionnelle coréenne : par ce choix, la réalisatrice s’inscrit dans la logique de la hallyu (la promotion de la culture coréenne, ndlr) mais ses ambitions dépassent la simple volonté de mettre en avant un art d’excellence encore peu connu à l’international. Dans chaque séquence qui y est consacrée, sa caméra vient en souligner et en épouser la puissance esthétique. En premier lieu la séquence d’ouverture qui nous attrape et nous éblouit lorsque la troupe performe l’ogomu – la danse des cinq tambours, variante du samulnori qui trouve ses origines dans la tradition musicale rurale populaire et les rituels chamaniques – devant une salle comble de l’Opéra de Sydney. La cinéaste balade d’abord sa caméra dans les coulisses où des jeunes filles en robes coréennes traditionnelles aux couleurs vives s’affairent à vérifier l’impeccabilité de leur tenue, de leur maquillage et de leur coiffure. Tirées à quatre épingles, elles attendent leur professeure dont l’apparition à l’écran dit tout de sa rigueur. La scène se dévoile ensuite en plan d’ensemble, de grands tambours colorés devant et entre lesquels viennent se placer les danseuses trônent fièrement. Les jeunes filles battent les tambours en rythme, exécutant des mouvements précis, synchronisés tout en faisant virevolter leurs mains d’un tambour à l’autre. Alternant entre plans larges et plans rapprochés sur In Young, Kim Hye Young capte la virtuosité de cette danse d’ensemble tout en soulignant le caractère solaire de son personnage qui vit un moment tragique – le décès de sa mère – sans le savoir. Sa réaction à la nouvelle est d’ailleurs mise en scène bien plus tard. Pour signifier cet effondrement, la réalisatrice choisit l’ellipse et projette son personnage un an plus tard pour déployer un récit classique de teen movie pétri de bons sentiments, de rivalités et de moments de doute qui se conclut par un spectacle en réponse à la séquence d’ouverture. On y retrouve des influences évidentes, qui vont de Fame (Alan Parker, 1980) à High school musical (Kenny Ortega, 2006) en passant par American girls (Peyton Reed, 2000). Incarnation de l’adage explicité dans le titre It’s Okay ! (redoublé trois fois dans la version coréenne 괜찮아 괜찮아 괜찮아 !), In Young – impeccable Lee Re, déjà aperçue dans Peninsula (2020) et Hellbound (2023) de Yeon Sang Ho -, impressionne par son optimisme et sa candeur mais parvient réellement à nous émouvoir seulement lorsqu’elle craque après avoir subi la méchanceté de ses camarades. Toujours en maîtrise dans la mise en scène et de la captation des danses traditionnelles coréennes, l’exigence de Kim Hye Young dans l’excellence de l’exécution et de la synchronisation des chorégraphies se reflète dans le personnage de la professeure de danse qui fait répéter inlassablement à sa troupe le buchaechum (la danse des éventails) et le geommu (la danse des épées) en vue du spectacle de fin d’année. Moment d’apothéose visuelle en même temps très déceptif dans ce qu’il constitue l’acmé des bons sentiments jusqu’à saturation, la réalisatrice multipliant les plans rapprochés au ralenti sur ses personnages qui s’échangent de grands sourires alors qu’elles étaient rivales quelque temps auparavant.
Un peu déçue par la mièvrerie de It’s Okay – les attentes étaient peut-être un peu trop présentes au vu de l’Ours de Cristal que le film a obtenu du jury Generation KPlus à la dernière berlinale -, il est temps d’en prendre plein les yeux avec la première des trois séances de courts-métrages de l’édition 2024. Présentées par Julien Chardon, programmateur des Shortcuts, ces séances sont l’occasion de projeter les vingt-deux courts sélectionnés pour cette dix-neuvième édition sur près de cinq cents reçus. Ce Shortcuts 1 regroupe huit courts-métrages alternant entre prises de vue réelles et animation. Sur cette sélection, nous en retenons quatre, dont Suzuki de Ahn Jung Min qui a obtenu une mention spéciale du jury professionnel et le prix Keystone du meilleur scénario lors de la cérémonie de clôture.

Romance queer sur fond de fin de monde, An Ordinary Day de Gim Ju Yeon (19’07’’) est un moment suspendu bien plus lumineux que son sujet laisse suggérer. Le court-métrage s’ouvre sur une vue aérienne panoramique de Séoul en même temps qu’une voix-off de journal télévisé annonce la collision d’une comète avec la Terre pour la fin de la journée. La caméra de Gim Ju Yeon filme d’abord la confusion, les rues qui se vident, les uns fuyant en voiture, d’autres à pied, puis elle s’arrête un instant et suit une jeune femme aveugle qui avance paisiblement vers le centre d’accueil de jour pour personnes handicapées qu’elle fréquente habituellement. Devant les portes fermées du centre déserté, elle retrouve par hasard Jae Hee qui a roulé jusque-là avec son fauteuil. La cinéaste nous laisse assister aux tâtonnements timides d’un amour naissant entre deux âmes solitaires qui, malgré la pudeur, profitent du bonheur de s’être trouvées et de passer cette ultime journée en compagnie l’une de l’autre. En capturant des gestes mal assurés, des sourires, et des regards timides alors qu’elles profitent d’un vent agréable qui souffle dans les arbres et du bruit d’un ruisseau qui coule au coeur de Séoul, ou que Su In pousse le fauteuil de Jae Hee dans la grande montée d’un pont qui permet de rejoindre la promenade du fleuve Han, la cinéaste nous fait presque oublier le destin funeste qui les attend. La menace est pourtant bien là – Gim Yu Jeon instille même un souffle épique propre aux films catastrophe lorsque ses personnages cherchent à rejoindre le toit d’un immeuble immense pour assister au spectacle de la fin du monde – mais la mort est moins douloureuse à accueillir en présence de l’être aimé·e, surtout quand le baiser qu’elles partagent, ultime geste d’affection, épouse lui-même l’intensité d’une comète.

Missing Child de Han Hye Hyun (24’53’’) pose la question de ce qu’une mère peut vraiment savoir de son enfant. La réalisatrice installe un climat angoissant dès les premières secondes du court-métrage où, tôt le matin, une voisine négligée et hirsute vient tambouriner à la porte de Ji Ho, un jeune garçon de primaire, et de sa famille. Han Hye Hyun alterne les plans entre les lamentations de cette femme qui cherche son fils que Ji Ho est le dernier à avoir vu et l’intérieur de l’appartement où Hyeon Yeong, le visage inquiet, tient son propre fils dans ses bras et tente de le rassurer. Il n’a rien à se reprocher, il est temps de se préparer pour l’école. Pourtant le doute commence à s’installer quand Hyeon Yeong assiste à une scène qui ébranle ses certitudes. Dans un petit parc, près de la résidence, Han Hye Hyun se place du point de vue de la mère de Ji Ho et filme au premier plan la voisine, assise sur un banc, toujours hirsute et l’air hagard. À l’arrière-plan, Ji Ho et un copain montrent la femme du doigt et rient. La cinéaste souligne leurs gestes par un léger ralenti. Retour sur Hyeon Yeong qui tétanisée laissent transparaître ses premiers soupçons : son petit garçon est-il vraiment celui qu’elle croit ? À partir de là, le voile tombe jusqu’au moment de l’ultime aveu de Ji Ho qui fait définitivement verser Missing Child dans l’horreur. La découverte de la vérité est une descente aux enfers aussi glaçante que glauque pour nous et pour Hyeon Yeong qui s’élance au milieu de la nuit dans les tréfonds de la résidence pour recouvrer le corps de Sung Min.

Heureusement et pour nous remonter un peu le moral, le FFCP a de nouveau sélectionné un nouveau court de Lee Jonghoon après qu’il a obtenu les prix Kia du meilleur court-métrage d’animation et prix du jury étudiant pour Architect A (2022) lors de la dix-huitième édition. Dans A Small Garden By The Window (2023, 22’03), le cinéaste étend l’univers de son précédent court-métrage et livre une fable écologique qu’il conçoit comme un véritable éloge naïf aux petits gestes du quotidien. En matérialisant chaque action comme ne pas laisser couler l’eau du robinet en de petites boules vertes toutes souriantes – qui font penser aux noiraudes de Hayao Miyazaki – et en les mettant en scène comme des acteurs à part entière de la sauvegarde de la planète, Lee Jonghoon fait preuve de didactique pour mettre en scène l’ampleur du changement climatique et des réponses que chacun·e peut apporter à son échelle. Il n’abandonne ni sa créativité ni sa poésie d’autant plus que son sujet lui tient à cœur comme le montre une séquence où son personnage principale aidé de ces billes vertes flottantes éteint un feu de forêt. On tombe presque dans la féérie quand il arrête le temps et commence à découper les immenses flammes inoffensives et à les dissoudre dans de l’eau tandis que ses compagnon·nes dévorent d’autres flammes en haut des arbres laissant derrière elleux une traînée étincelante. Lee Jonghoon conclut son court-métrage sur une note d’espoir et invite surtout son public à appréhender l’enjeu, un pari qu’il faut saluer alors que l’écologie est encore peu conscientisée en Corée du sud.

En conclusion de Suzuki de Ahn Jung Min (23’56’’), un concert de rock se veut vivier d’émotions. Celles du personnage principal Sumin, un lycéen solitaire, qui vient y rendre hommage à Suzuki un camarade de passion qu’il n’aura jamais rencontré. La première rencontre fantasmée lors d’échanges de messages traversant l’écran se solde par une triste révélation. La musique punk rock des Green Flame Boys a autant un effet cathartique sur Sumin que sur nous et console de cette rencontre impossible. C’est donc le cœur saturé de cet exutoire musical, qui nous a marqué autant que le protagoniste, que nous quittons la salle du Publicis, ravi·es de cette troisième journée et disposé·es à affronter la suite !
It’s Okay de Kim Hye Young. Avec Lee Re, Jin Seo Yun, Jung Soo Bin… 1h42. Sortie en Corée du sud le 6 octobre 2023 et en France le 19 février 2025.
An Ordinary Day (2024) de Gim Ju Yeon. Avec Song Ye Eun, Sohn Su Hyun… 19min.
Missing Child (2024) de Han Hye Yun. Avec Jeon Su Ji, An Seok Hyun… 25min.
A Small Garden by the Window (2024) de Lee Jonghoon. 5 min.
Suzuki (2024) de Ahn Jung Min. Avec Jeong Dawon, Kim Eden, Park Jun Yeong. 24 min.