« Les choses les plus bruyantes dans la pièce étaient celles qui n’étaient pas dites ». Une petite phrase prononcée par Tom Waits lors de la présentation du film au Festival du Film de New York et qui souligne les intentions de Jim Jarmusch : se concentrer non sur le noyau familial mais sur les interstices séparant ses nucléons. Father Mother Sister Brother ne joue pas avec les figures paternelles, maternelles, sororales et fraternelles pour en démonter la mécanique, il ne crée pas d’archétypes pour poser sur le canevas de familles modèles une broderie de conflits susceptibles de faire résonner des tourments prêts à agiter les nôtres. Il examine les membres qui les composent en chercheur attentif, observant les particules s’échapper du corps originel pour former leurs identités propres autour desquelles révolutionneront d’autres histoires. Pour Jim Jarmusch, le fruit tombe non seulement parfois loin de l’arbre mais aussi dans l’ignorance de ce qui en agitait les branches. Se pencher sur les réminiscences d’une connexion, aussi infime soit-elle, devient nécessaire. Quand parents et enfants occupent des territoires étrangers, que reste-t-il de leur terre native commune?

Rien n’est plus difficile que de faire passer sa minutie derrière l’apparence de l’aisance. Le cinéaste américain propose une succession de moments piqués au cours de retrouvailles. Un empilement de petites banalités sans conséquences où, de leur aller à leur retour, au sein de l’habitacle d’un véhicule parcourant un paysage naturel ou urbain sans éclat, rien ne semble vraiment avoir changé. Les parents sont toujours aussi secrets, les enfants restent inquiets, les distances se réconfortent à peine, et les liens affectifs déjà confirmés se réaffirment au contact direct de tragédies intimes. L’exercice peut être laborieux pour qui s’attend aux violents conflits vocaux, aux ressentiments exprimés à forts cris et aux tristesses pleurées à chaudes larmes. Mais c’est justement dans sa simplicité et dans ses absences de jugement que le film parvient à charmer. Jarmusch livre autant une œuvre où le calibrage de la mise en scène est affaire de détails et de subtils petits tours de vis pour que s’accroche solidement notre attention qu’une œuvre musicale, où chaque note est délicatement posée sur la partition. Des motifs communs, leitmotivs poétiques, se répondent dans les trois parties indépendantes : la redondance des couleurs ou attributs vestimentaires entre frère, sœur et père dans Father, entre sœurs et mère dans Mother et entre jumeaux dans Sister Brother ; les Rolex portées aux poignets, qu’elles soient faussement factices (Father), facticement offertes (Mother) ou héritées (Sister Brother), les plans zénithaux planant au-dessus sur des breuvages partagés – eau, thé, café (sans cigarettes!) – une expression désuète comme marqueur commun d’originalité – « And Bob’s your uncle! » (« Et voilà! », « C’est aussi simple que ça! »). Ces échos sont les liants qui apportent ses petites touches humoristiques au triptyque. Les trois unités familiales n’ont rien d’extraordinaire ni d’ennuyeusement ordinaire et c’est un peu la chanson que Jarmusch propose. Trois portraits sobres qui préfèrent le poids des silences et l’économie du dialogue au ping-pong verbal et aux échanges d’arguments. Tout comme la poésie de Paterson atténuait l’ambiance d’une Amérique s’ouvrant à une nouvelle ère de fureur (nous étions en 2016, à l’aube du premier mandat trumpien et le calme d’un tel film ressemble rétrospectivement à une éclaircie avant la tempête) ou Only lovers left alive (2013) et The dead don’t die (2019) réduisaient les effusions propres aux films de vampires et de zombies pour les ramener vers le sensuel et l’ordinaire, Father Mother Sister Brother poursuit le glissement du cinéma de Jarmusch vers le confort de l’observateur assis. À 73 ans, la stature de l’élancé dandy punk s’affaisse et sa caméra plus passive peut se laisser prendre pour une caméra du passé. Les skateurs qui s’insèrent au ralenti dans chacun des segments sont-ils le regard d’un réalisateur vieillissant qui s’oblige à modérer les mouvements du jeune monde ? Il y a en effet quelque chose d’un peu désuet à voir les divers frères et sœurs s’émerveiller des slaloms et du ballet de ces surfeurs à roulettes dans les rues d’une petite ville du New Jersey, de Dublin ou de Paris. Mais chacune de ces rencontres fortuites qui précède les retrouvailles d’un frère, Jeff, (Adam Driver) et d’une sœur, Emily, (Mayim Bialik) avec leur père reclus (Tom Waits) dans Father ; de deux sœurs, Timothea (Cate Blanchett) et Lilith (Vicky Krieps) avec leur mère écrivaine (Charlotte Rampling) dans Mother ; de jumeaux, Billy (Luka Sabbat) et Skye (Indya Moore) après le décès de leurs parents dans Sister Brother est une respiration, une pause apaisante avant une réunion gênante (Father), tendue (Mother) ou triste (Sister Brother). Il s’agit moins d’une bradykinésie cinématographique qu’un désir conscient de prendre le temps de contempler, de chercher l’apaisement là où il se trouve.

La musicalité et le calme de la démarche de Jarmusch s’accompagne d’une mélancolie latente. Le réalisateur visite la face arrondie d’une parenthèse fermée, celle de l’existence commune et de la proximité forcée des enfants et de leurs géniteurs. Une fois le dos adulte des enfants tourné, les individualités parentales ressurgissent, se libèrent. Le lien affectif n’est certes pas rompu mais recevoir signifie parfois davantage interrompre qu’accueillir. Père (Waits) ou mère (Rampling) deviennent les metteurs en scène d’une reconstitution. La vérité, trop souvent sortie de leur bouche, doit s’éclipser devant le regard des enfants. Tom Waits dérange sa cabane cossue, couvre son mobilier flambant neuf et cache sa voiture de sport pour entretenir l’illusion du paupérisme (et profiter de la générosité financière du fils). Charlotte Rampling accentue jusqu’à l’exagération (couleurs pimpantes des pâtisseries, abondance des plats) l’illusion d’une bourgeoisie heureuse de partager ses richesses. « Should I be mother? » (« Et si j’étais la mère? ») plaisante-t-elle en levant sa carafe, laissant peu de doutes sur le rôle qu’elle s’oblige à jouer. L’image d’une sacralisation superficielle est renforcée par cette lumière murale qui, judicieusement placée derrière Rampling, l’affuble d’une auréole incongrue. Il y a une évidente envie pour le personnage de Waits comme pour celui de Rampling de voir passer rapidement cet inévitable rendez-vous familial. Des indices parsemés (jeu de cartes, plateau de boissons décoré de l’imagerie des jeux de casinos) révèlent sans trop de subtilité un désir pressant de retourner à une réalité de vieux-beau parieur pour le père. La mère, elle, se laisse davantage convaincre par sa psy de voir son aisé confort perturbé par la visite annuelle de ses filles qu’elle n’exprime un réel enthousiasme à se faire hôte. Fils et filles deviennent éléments perturbateurs d’une solitude jalousement couvée. On y réagit soit par la permanence de l’inquiétude (Jeff et Emily questionnant la capacité du père à subvenir seul à ses besoins), soit par une attitude de défiance (Timothea et Lilith tentant de soulever l’intérêt maternel par leurs promotions professionnelles, réalité pour la première, supercherie effrontée pour la seconde). Pourtant, derrière ce besoin de solitude, cette anxiété feutrée et cette compétition de reconnaissance, on discerne une certaine nostalgie d’amours filiaux qui ne gênaient pas, jadis, pour s’exprimer : Emily, Jeff et leur père contemplant le paysage sur la même chaise, dos tournés à une caméra qui les laisse revenir brièvement à leurs années douces ; gestes et sourires complices de Timothea et Lilith, découvrant avec une fierté amusée une boîte remplie des livres publiés par leur talentueuse mère ; Timothea face à l’image de petite fille modèle, aussi coincée que la mère est rigide, renvoyée par le miroir ; Lilith et sa mère riant ensemble, de leur côté, laissant paraître un autre visage maternel, plus solaire. Et surtout ces photos, témoignage d’un passé harmonieux, captation d’une volonté sincère d’être ensemble, vers lesquelles les regards de chacun des personnages des trois chapitres se recueillent. Le départ main dans la main de Lilith et Timothea quittant la cour avant du domicile de leur mère, prenant une pose similaire à celle entrevue sur l’une des photos de leur enfance, suivi par un lent travelling avant sur Rampling les regardant partir, avant que la caméra ne passe plusieurs secondes à figer la porte fermée sont trois notes finales du deuxième couplet révélatrices du complexe mélange d’émotions qui animent des êtres définitivement désunis mais irrémédiablement liés par la persistance discrète de leur amour.

L’ultime chapitre, dans toute son indépendance, a des airs d’un aboutissement délicatement préparé par Father et Mother. Tout y est dépouillé. Père et mère décédés sont hors cadre et ne reste qu’une adelphité gémellaire soudée (d’où l’importance de conjoindre Sister et Brother dans le titre du volet), délestée des images que parents et enfants se forgent. Au fouillis orchestré de Tom Waits et à la surabondance de couleurs florales de Rampling se substitue l’appartement vide des parents de Skye et Billy. On s’assoit sur le comptoir d’une cuisine abandonnée, on se couche sur le sol à l’endroit qu’occupait le lit parental et tous les éléments matériels qui semblaient combler les hésitations de paroles dans les deux premières parties sont ici confinés dans l’étroitesse sombre d’un hangar anonyme où sont entreposés les objets autrefois accumulés par la famille. Les dialogues peuvent sembler convenus (l’évocation de la chanson préférée de la mère – le sublime Spooky, version Dusty Springfield -, le rappel des bons repas du père) mais plus aucun rôle n’est à jouer. La vérité peut se dire et s’imaginer librement (des traces documentaires laissent supposer un passé ambigu des parents). Le rural du New Jersey et la banlieue irlandaise font place à l’urbain parisien. Plus le paysage se densifie, plus les sentiments prennent le dessus sur le décorum. Le père incarné par Tom Waits rejouera sa partition de vieil homme aux besoins simple pour Jeff et Emily. La porte refermée par Rampling se rouvrira pour Lilith et Timothea à l’aune d’un autre rendez-vous annuel. Celle des parents de Skye et Billy ne se rouvrira jamais. Derrière la frivolité et les touches d’humour nées de l’incommunicabilité apparente des deux premiers volets, il y a l’évidence d’une marque indélébile, de pointillés qui, reliés, dessinent, dans toutes ses imperfections, une certaine image de la famille. Le temps dilue parallèlement la fonction parent et la fonction enfant, et quand les parents s’effacent, la notion même de famille se redéfinit. Les reflets de Skye et Billy se répondent dans les miroirs, la silhouette de l’un disparaît où apparaît la silhouette de l’autre, une nouvelle identité se cherche au souvenir éparpillé de clichés, d’actes de mariage, de certificats de naissance, de permis de conduire où des visages de tout âge, des lieux de passage inconnus, des trajectoires oubliées ou insoupçonnées resurgissent. Jarmusch tend vers nous la prolongation d’une connexion que ces frère et sœur partagent depuis la simultanéité de leur naissance. Une connexion permettant d’aborder sans le juger ce maillage complexe, déroutant, tantôt absurdement affectif tantôt rationnellement distant qui tisse la personnalité de nos parents et qui, lorsqu’ils nous quittent, nous accroche tendrement à leur mémoire.
Father Mother Sister Brother. Écrit et réalisé par Jim Jarmusch. Avec Tom Waits, Adam Driver, Mayim Bialik… 1h50.