[CRITIQUE] Chroniques de Téhéran : Anatomie d’une lutte

À l’heure où la moindre entrée dans un cinéma semble nous crier : « Qui qu’en veut de mon remake ? Venez acheter ma suite de franchise essorée ! », il y a des films qui nous rappellent que le cinéma, avant d’être une planche à billets est un art que l’on peut s’approprier pour défendre ses luttes. Nul besoin de rappeler ici les conditions précaires des cinéastes iraniens ou d’une population qui oserait critiquer le régime religieux et son guide suprême. Les récentes condamnations de Jafar Panahi ou encore Mohammad Rasoulof à plusieurs années de prison nous le rappellent cruellement. Pour Chroniques de Téhéran, Ali Asgari a vu son passeport annulé et son nom rayé des autorisations de tournage. Avec Alireza Khatami, les deux cinéastes ont entrepris par le biais de neuf saynètes de nous conter l’absurdité et l’avidité sourde du régime iranien. De la jeune fille vue à l’école avec un garçon au jeune homme forcé de se déshabiller pour montrer ses tatouages avant le renouvellement de son permis, rien n’est épargné par la règle idiote et le zèle complice des agents publics.

Chroniques de Téhéran
ARP SELECTION

Après l’apparition de Téhéran s’éveillant comme n’importe quelle autre ville du monde avec son vacarme et ses mouvements erratiques, un simple carton ouvre la première saynète avec le prénom « David ». Cadre fixe, plan séquence et sur-cadrage sont les codes de ces chroniques. Dans cette première scène, un père vient déclarer la naissance de son fils et lui donner le prénom conférant son nom au segment. Il apparaît enfermé dans un cadre en 4/3 lui-même ré-encadré dans les fenêtres du guichet. Hors-champ, l’agent public refuse le prénom car trop occidental. Le piège administratif se referme. Le cadre, comme le régime, ne bouge pas d’un iota. La situation s’étire à l’instar des explications fumeuses de l’agent. Cette méthode, Ali Asgari et Alireza Khatami la multiplient sur chacune des scènes. Ce qui de prime abord peut faire craindre une répétitivité confinant à l’ennui nous détrompe par sa capacité à indigner et révolter.

Comme mentionné plus haut, rares sont ceux qui, s’intéressant aux choses du monde, peuvent dire qu’ils ignorent totalement la situation iranienne, sa répression et les engagements forts qu’elle soulève. C’est ici la force du long-métrage. Sous les atours de petites situations quotidiennes qui peuvent prêter à sourire tant elles sont incongrues, c’est la capacité de ces chroniques à éveiller la colère et l’indignation qui l’emporte. Comme une plaie suintante, l’autoritarisme religieux transpire sur sa population. Ainsi, dans « Siamak » l’employeur se permet d’humilier le demandeur d’emploi qui connaît mal le Coran ou les pratiques religieuses de même qu’il peut sans honte dans « Faezeh », sous couvert d’être validé par le régime, proposer à la jeune femme cherchant du travail de se dévêtir et de céder à des avances en échange d’une signature de contrat. Le refus de la jeune femme s’accompagne de sa sortie du cadre dans lequel la voix représentant l’employeur s’empresse de la faire revenir. Elle n’existe pas en dehors du cadre (autoritaire et cinématographique) imposé par l’employeur mais son pouvoir à lui ne se limite qu’à ce cadre que la jeune femme remet en question. La saynète « Aram » illustre avec brio l’hypocrisie du système qui voudrait punir une jeune fille pour avoir fréquenté un garçon alors que l’accusatrice représentant le régime est elle aussi prise à défaut par la jeune fille. Les représentants du régime, toujours hors-cadre, n’ont ni visages ni personnification autres que de suivre les règles, aveuglément et parfois à l’encontre même d’une réalité contraire s’étalant devant eux. Qu’ils portent un képi, un voile, ou la tête nue, les petits autocrates en devenir s’épanouissent sous les régimes autoritaires.

Chroniques de Téhéran
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Chroniques de Téhéran, c’est aussi la critique de la mort de la créativité sous le régime religieux. Qu’il s’agisse de la séquence « Selena » où une petite fille danse et s’amuse avec des vêtements colorés avant que l’austérité autocrate ne la recouvre de ses symbole de passivité lugubre ou l’autobiographique « Ali » dans laquelle un scénariste se voit refuser l’autorisation de filmer s’il n’ampute pas son film des éléments nuisant aux codes de la police culturelle, tout nous crie que les autoritarismes n’aiment pas l’expressivité. Des couleurs portées par la jeune fille, le long-métrage ne laisse subsister que les oreilles lumineuses de son casque transparaissant à travers le voile, symbolisant l’esprit pétillant et bouillonnant qui demeure sous les étoffes sobres. Il est d’ailleurs bon de noter que partout à travers le monde, y compris dans les programmes politiques d’élections pas si lointaines pour nous, il est aisé de reconnaître les idées et les politiques fascisantes à leurs propensions à vouloir réduire la culture et ses représentants. Ali Asgari et Alireza Khatami en font les frais ici. Chroniques de Téhéran s’est vu privé de producteurs et est devenu un film autofinancé avant de mener nos réalisateurs aux sanctions mentionnées plus haut. Il ne fait pas bon créer sous le diktat des intolérants.

Bien qu’arborant une forme sommaire mais troublante d’efficacité, Chroniques de Téhéran est une capsule spatio-temporelle à l’attention des générations futures mais aussi de ceux qui ne vivent pas ces situations : nous. Elles sont tentantes les voix qui nous appellent à l’ordre et la sécurité sous la main bienveillante d’un guide éclairé. Heureusement, il y a toujours des Ali Asgari et Alireza Khatami pour nous rappeler ce que sont les régimes autoritaires et dans quelle nuit nous entraîne ce genre de repli conservateur. Le long-métrage rejoint déjà la liste des œuvres iraniennes engagées pour la libération du pays et s’il nous semble bien compliqué à notre petite échelle de venir en aide aux opprimés quels qu’ils soient, on peut au moins se promettre de combattre ceux qui essayent d’installer le fascisme dans nos si belles et enviées libertés. En attendant des jours meilleurs, longue vie au cinéma iranien engagé et merci.

Chroniques de Téhéran, réalisé et écrit par Ali Asgari et Alireza Khatami. Avec Bahman Ark, Arghavan Shabani, Servin Zabetiyan… 1h 17

Sortie le 13 mars 2024

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