Il n’est pas trop engageant de penser qu’avec West Side Story, Robert Wise et Jerome Robbins ont signé une œuvre culte. Aujourd’hui encore, les airs mythiques de Bernstein, les danses entêtantes et le décor industriel qui sied à la tragédie shakespearienne méritent qu’on se repasse le DVD. Mais alors, qui a demandé une nouvelle adaptation de la pièce de Tony Kushner ? C’est pourtant le projet initié par Steven Spielberg qui, non sans décevoir au box-office, pond en 2021 un West Side Story d’ampleur. On entend souvent que ce vrai-faux remake a permis au cinéaste de corriger les erreurs du premier du nom, en gommant les « latino-face » et en actualisant la lutte raciale et sociale du récit. Et au passage, pourquoi pas dépoussiérer les images de 1961 à l’aide des techniques et de la folie d’un réalisateur légendaire (quoique vieillissant) qui se laisse carte blanche ? Projet vendeur mais proche du couperet. On pourrait voir le nouveau West Side Story comme une version suturée d’un projet mythique qui ne souffre pas vraiment de plaies ouvertes. Certes, aucun film n’est assez bon pour taire l’intérêt d’une relecture de ses thème, mais cette relecture ne devrait pas se fonder sur les erreurs de l’œuvre originale.
La mise en scène n’a plus grand-chose à voir d’un film à l’autre et cela induit forcément un regard nouveau sur l’histoire. Mais ne nous précipitons pas à ranger ce fait comme un bienfait du remake. Dans la première œuvre et même si son nom est peu prononcé hors des cercles de passionnés, Jérome Robbins est crédité réalisateur : tandis que Robert Wise orchestre la mise en scène, Robbins y gère la chorégraphie. Ce rôle d’apparence modeste explique un manque de considération pour sa contribution alors qu’au même titre qu’un montage réfléchi, le concepteur de danses est autant artiste que le créateur d’histoires. Dans West Side Story, ça revient d’ailleurs au même.
Le cinéma est un travail de captation audio et visuelle, les façons de produire un film ont pu se révéler suffisamment nombreuses et diverses pour ne plus avoir à « prouver » sa nature cinématographique en complexifiant la manière de produire une image. Filmer une danse de plein pied, c’est du cinéma : Powell et Pressburger en savent quelque chose. Par conséquent, on regrette que Spielberg veuille avant tout démontrer la légitimité d’être de son film qui non seulement doute en tant que comédie musicale mais aussi en tant que remake. Sa séquence d’ouverture en long plan séquence serpentin qui caresse les débris du West Side suinte le m’as-tu vu. La progression des Jets chez les Portoricains quelques minutes plus tard fait swinguer la caméra en contre-temps de leur performance dansante. Ils sortent du cadre, vont à l’encontre de celui-ci… et donnent l’impression de tambouriner dans une machine à laver. À contrario, l’ouverture du West Side Story de 1961 permet du recul et de la stabilité nécessaires pour instaurer une lutte entre les corps dansants et l’espace qu’ils espèrent conquérir.
On dirait que se contenter de la simplicité, pour Spielberg, ça reviendrait non seulement à marcher dans les pas de ses prédécesseurs, mais surtout à ne pas proposer grand-chose tout court. Il faut donc en faire trop et plus long. Costner, Scorsese, Scott… Ces derniers temps, les vieilles charrues se sont passées le mot. Rappelons-nous la philosophie de Demy pour qui l’arrangement du décor intègre l’art de la mise en scène – c’est d’ailleurs un retour aux sources de l’expression : faire la part des choses entre ce qui apparaît sur la scène et l’hors-champ. Au même titre qu’une focale particulière ou un panoramique, le papier peint et le pas de danse peuvent occuper le cœur de la réalisation. Et si Spielberg réintègre les chorégraphies chères à la galaxie West Side Story avec ces danses de partage surexpressives desquelles naissent plusieurs sociétés conflictuelles… Il passe à côté de leur rôle initial. Main dans la main, Wise et Robbins cherchent à embrasser un maximum les mouvements quand Spielberg, lui, tourbillonne avec sa caméra. Il crée une seconde couche d’interprétation qui étouffe les paroles de la danse. Le West Side mue d’une scène de confrontation à un simple arrière-plan. Plonger son scope sur le gravier ne rend pas le quartier plus organique.
Une autre différence majeure entre les deux films est la rationalisation de la copie rendue par Spielberg. Viser le réalisme avec une version de Roméo et Juliette si mièvre que Juliette survit à la fin, c’est une entreprise curieuse. Spielberg semble craindre le genre qu’il adopte. Avec lui, les chansons deviennent des parenthèses émotionnelles qui font certes avancer l’histoire mais cognent l’homogénéité de l’œuvre globale. La version de 1961 arbore une forte continuation du déroulé dramatique qui, géométriquement, guide rigoureusement vers sa chute.
En vérité, cette constance est à double tranchant. Le film de Spielberg demeure un plaisir à déguster sans culpabilité, notamment lorsque la chanson recule au profit du drame sous basse lumière. Le rythme de son aîné, en revanche, s’étiole sur ces mêmes chapitres : les compositions musicales (dont Cool) et les courses-poursuites en pleine rue n’en finissent pas – on se croirait perdus dans le labyrinthe d’Alien 3. Ici, cet essoufflement est difficilement pardonnable parce que le West Side Story de Wise et Robbins est une danse avant tout malgré ses axes adultes. Quand la tragédie a gommé toute envie de se déhancher comme c’était le cas sur du America, chaque longueur est fatale. Spielberg, de son côté, dynamise les restes musicaux de son troisième acte sous forme de clip, par exemple en reprenant la vieille Rita Moreno pour accompagner les images de la nouvelle Anita, brisée. Sa timidité à s’approprier tous les codes de la comédie musicale nous assure au moins d’éviter une lassitude afférente.
Mais il est indéniable que chez Wise et Robbins, peu importent la stature des personnages, leur fierté et leur folie, ils se meuvent avec une grâce constante car leur monde est celui d’une comédie musicale. Les chansons endossent le langage de groupes entraînés dans un rythme de fou qu’ils ont assimilé sans le remettre en question. Le chant point naturellement et ses notes frappent d’autant plus justes. Par exemple, les supplications de Natalie Wood envers Rita Moreno pour la convaincre de son amour fonctionnent mieux que celles de Rachel Zegler (quoique la seconde endosse avec bien plus de sincérité le rôle de Maria, quand Wood peine à convaincre sur tous les registres. La pureté candide de Zegler renvoie à une figure de Madonna Maria fascinante). Chez Wise et Robbins, notre suspension de crédulité est très haute car nous sommes témoins sans coupure de la magie de cet univers. Chez Spielberg, l’America mythique d’Anita et Bernardo ou la chanson des Jets au commissariat perdent en profondeur en ce qu’ils deviennent paroles de chansons et non pas pamphlets mélodieux. Ils font partie de la diégèse du film en tant que réelles performances improvisées des personnages. Inévitablement, la danse devient une caractéristique de certains et pas un langage propre à tous.
Une œuvre qui se voit plus réaliste… Et plus en phase avec l’évolution de ses propres luttes ? N’oublions pas que la manie de grimer des acteurs blancs, tradition terrible, était de commune mesure à Hollywood. Son utilisation dans le vieux West Side Story ne révèle rien de l’œuvre autre que sa période de production. C’est un défaut de coulisses dont la correction tient de la manipulation photoshop. La lutte des classes dépeinte par le conte n’en reste pas moins vibrant et certainement pas accentué en 2021.
Intérieur, nuit, chez Docs : Anita est violentée. Avec Spielberg, on se demande pourquoi les compères féminins des Jets se parent d’une conscience féministe qui abat une barrière essentialiste entre elles et les membres masculins du gang. Ce fait ramène la violence de ces derniers à leur condition d’homme et non plus à celle de leur marginalisation sociale. Même Anybodys, qui souhaite devenir l’un deux, s’insurge discrètement contre l’agression subie par Anita. Dans le premier film, le personnage a été construit par des modèles de vie pauvres, bagarreurs, racistes, à l’instar de ses camarades. Elle devient comme eux… Seul Tony a échappé à ce carcan après avoir connu la prison… puis l’amour.
West Side Story, de Robert Wise et Jerome Robbins. Écrit par Ernest Lehman et Jerome Robbins. Avec Nathalie Wood, Richard Beymer, George Chakiris… 2h33
Sorti le 1er mars 1962
West Side Story, de Steven Spielberg. Avec Rachel Zegler, Ariana DeBose, Rita Moreno… 2h37
Sorti le 8 décembre 1961
Le film de Robert Wise était présenté dans l’hommage à Nathalie Wood du FEMA La Rochelle 2024




