[CRITIQUE] Infinite Summer : Vos luttes partent en fumée

Alors que sous les chaleurs accablantes de nos atmosphères asphyxiées, les étés semblent si longs qu’ils en frôlent l’infinité, le madrilène Miguel Llansó investit le cadre de cette saison de sueurs et de rougeurs palpitantes pour son troisième long-métrage après Crumbs (2015) et Jesus shows you the way to the highway (2019). Réunies dans leur chalet de la campagne estonienne, Mia (Teele Kaljuvee-O’Brock), Grete (Johanna Rosin), et Sarah (Hannah Gross) évoluent lascivement entre oisiveté, rencontres et désir d’exploration. Dans la temporalité indéterminée installée par Llansó, la technologie a discrètement évolué vers une utilité plus sensorielle. La visualisation holographique des correspondants contactés par réalité virtuelle au sein du bucolique environnement naturel dont le film fait décor (forêt, bord de lac) confère une dimension intimement organique aux dispositifs de communication. Lorsque cette technologie avancée se faufile dans le labyrinthe troublant des rencontres en ligne, l’organique se risque à l’orgasmique, pleinement profitable pour Grete et Sarah, insidieusement fascinant pour la plus jeune Mia.

Infinite Summer (2024) – Lanzadera Films / Savage Rose Films / Tallifornia

Au centre du récit, le personnage interprété par la surprenante révélation qu’est Teele Kaljuvee-O’Brock lorgne au judas des tentations. Un soir de déambulations sur un site de virtual-dating, les adolescentes voient débarquer au chalet un développeur débraillé, mi-geek post-pubère, mi-ersatz de Charles Manson (Ciaron Davies) qui les convie à l’usage d’une application de son cru permettant une exacerbation sensorielle inouïe. L’adolescente semble autant intriguée par l’originalité d’un individu dont l’ostentatoire patronyme, Dr. Mindfulness suggère la pleine connaissance des choses de l’esprit que par le potentiel de son invention. Le réalisateur offre une pénombre joliment contrastée au regard curieux de Mia et opte pour une économie de dialogues accompagnée de regards suspicieusement complices qui accentuent cette impression d’attraction-répulsion.

Infinite Summer (2024) – Lanzadera Films / Savage Rose Films / Tallifornia

En empruntant quelques éléments cronenbergiens (intrication des corps et machines, technique génitrice d’extension extra-corporelle), notamment par le masque aux contours mécaniques où les visages s’enfouissent et duquel on respire des cartouches de substances vaporeuses pour mieux libérer ses espaces synaptiques, le réalisateur combine technologie et spiritualité, fusion métallique et connexion à la Nature. C’est dans ce parallèle entre évolution des sens par la technique et atteinte d’une nouvelle individualité par les métamorphoses de l’adolescence que le film tient son principal intérêt. Kaljuvee-O’Brock possède en elle ce subtil mélange d’innocence (les scènes de complicité et de dialogues aux teintes nostalgiques avec son père l’illustrent – l’affiche de Back to the future en fond comme référence de connexions intergénérationnelles) et de désir d’ouverture au monde. Entre sa proche amie Grete – étudiante en Angleterre, revenue pour cet été sur ses terres estoniennes et refusant d’utiliser sa langue maternelle – et la sulfureuse Sarah – franche et directe avec les hommes, ouvertement à l’aise avec sa sexualité -, Mia se contorsionne entre deux potentiels modèles qui ont déjà entamé leur transformation. L’application de Mindfulness, pour elles, est la prolongation de la perte de leur corps-chrysalide, une dissipation en volutes vers un soi dont elles ont déjà goûté la saveur. En effets visuels fluides, Llansó nous laisse voir voler leurs consciences épanouies, leurs jouissances décuplées.

Infinite Summer (2024) – Lanzadera Films / Savage Rose Films / Tallifornia

Mia, pour sa part, est encore aux seuils des découvertes. Sa dimension propre reste à trouver au sein de topographies que la caméra du directeur photo Israel Seoane explore. Topographie corporelle, des hauteurs du regard d’une partenaire de soirée visiblement séduite (la chanteuse Sissi Nylia Benita) à l’éventualité d’échanges horizontalement couvés (figurée en arrière-plan par un panneau retourné sur lequel deux silhouettes se superposent). Topographie des lieux, des colonnes de fumées roses traduisant l’extase plongeant dans les profondeurs d’abymes caverneuses aux communions célestes de celles-ci.

Le masque du Dr Mindfulness est ainsi facteur de fusion, il opère via les fonctions vitales (la respiration) de ses utilisatrices et conduit à une élévation aux allures de transcendance, sinon de transhumanisme. L’adolescence et les premières expériences de partage de corps ouvrent à une nouvelle condition individuelle (exprimée dans la dissolution finale des corps dans les derniers volets du film), un éclatement cosmique aux couleurs boréales qui marque la saison où ces expériences sont vécues du sceau de l’éternité.

Infinite Summer (2024) – Lanzadera Films / Savage Rose Films / Tallifornia

Une vision poétique, touchante, menée avec grâce par Miguel Llansó et brillamment supportée par ses interprètes principales qui soulève l’adhésion dans sa première demi-heure mais qu’une hasardeuse gestion de rythme et de ton plombent tristement. Rythme car le montage, pertinent lorsqu’il aborde les indécisions de l’âge pré-adulte, allonge inutilement les enquêtes annexes menées par deux policiers d’Interpol prêts à piéger l’inventeur libidineux. Ton, car le traitement de ces deux investigateurs nous impose une étrangeté parallèle qui semble ne pas appartenir au même film. En soi, la gestion iconoclaste et distante de leur enquête, la physicalité du duo (un grand sec à la chevelure blanche, une petite blonde constamment affublée de ses verres solaires), leur introduction par leurs seuls prénoms (Détective Jack – Steve Vanoni –, Détective Katrin – Katariina Unt) apportent une souriante touche proche de l’humour nordique des ouvrages de Paasilinna (après tout, Tallinn et Helsinki se font quasiment face et le romancier se rappelle également à nous par les récurrents paysages naturels et détours animaliers). Mais la trame policière, faute peut-être a l’anglais approximatif de ses interprètes, peine à soulever le plein enthousiasme et éreinte la progression dramatique du pan adolescent du récit.

Infinite Summer (2024) – Lanzadera Films / Savage Rose Films / Tallifornia

Le metteur en scène peine à accorder l’approche psychologique de la dématérialisation émotive induite par une technologie pénétrante et furtivement charnelle (les vapeurs rosées prennent souvent la forme de mains baladeuses) avec ses utilisations davantage tournées vers la gestion du quotidien (la surveillance du zoo de la capitale). On pressent une volonté de voir se confronter une intelligence artificielle monitrice avec une intelligence artificielle libératrice (l’évaporation inexpliquée des animaux en forme de petit coup de coude au Terry Gilliam de Twelve Monkeys) mais l’attachement du spectateur aux destinées des deux principales protagonistes s’est déjà suffisamment solidifié pour permettre l’encordage d’accessoires divergences thématiques.

Infinite Summer (2024) – Lanzadera Films / Savage Rose Films / Tallifornia


Alors qu’une incandescence stellaire scelle le destin de Mia, la conduit vers un ailleurs d’abord craint puis embrassé, le long-métrage de Llansó se ferme sur une appréciation de louables intentions que l’exécution tend à faire vaciller. Mais la plaisante découverte de Teele Kaljuvee-O’Brock suffit à elle-seule à s’aventurer dans cette infinie saison.

Infinite summer, écrit et réalisé par Miguel Lanso. Avec Teele Kaljuvee-O’Brock, Hannah Gross, Johanna Rosin, Ciaron Davies… 1h34

Date de sortie non communiquée.

Découvert au festival Fantasia de Montreal (avant-premiere nord-américaine du 27 Juillet 2024).

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