Dans la sémantique du cinéma d’horreur, qualités et défauts se font conversation, souvent jusqu’à l’inversion. Le langage y est à la fois riche et trop codifié au point que chacun·e doit y prendre part, respecter le cahier des charges auto-imposé du genre auquel il est affecté qui ne fait qu’accroître l’ombre de l’aîné. Tout ça, Ti West l’a bien compris et sait que son salut ne se trouve non pas dans le renouvellement mais dans le détournement. Il ne s’agit pas pour lui de créer de nouvelles formes mais de comprendre les existantes pour y apposer sa mue, faire éclater une histoire originale dans un cocon familier.
C’est l’occasion de jouer avec l’écrin ultra-nostalgique qui gangrène Hollywood : puisque l’industrie s’évertue à ressasser sa gloire passée et à la décalquer à l’outrance dans des copies toujours plus décolorées, Ti West s’enfonce dans l’écueil avec son esprit de sale gosse. Car pasticher ses maîtres lui permet de mieux leur rendre hommage, il étale sa liste de nombreuses références, visibles à chaque plan sans qu’elles ne nous semblent l’objet de l’aventure. Il faut dire qu’elle est longue : toute une trilogie a été nécessaire pour l’énumérer et avec elle son lot de surprises. Versatile car connaisseur et inspiré, le cinéaste américain offre avec X, Pearl et désormais MaXXXine trois facettes aux contours différents qui dressent pourtant toutes le même portrait : la dégueulasserie de l’Amérique – et extensions.
Comme un puzzle savamment agencé, les trois films ne se suivent pas mais jouent de continuité. On peut les regarder indépendamment (même si on conseille de suivre leur ordre de sortie) tant ils se distinguent, d’autant que le pari de Ti West est de renouveler sa grammaire à chaque effort. Ici nous suivons Maxine, déjà personnage principal de X, hantée par le spectre de Pearl, lequel génère une tension horrifique en pouvant survenir à tout moment par tant de flashs qui rappellent aux images marquantes, seules clés nécessaires à la construction psychologique du personnage pour qui n’aurait pas fait ses rattrapages à temps. La promesse se tient dans un dialogue lorsque la star du porno désormais actrice “sérieuse” parle avec Elizabeth Bender (Elizabeth Debicki), la réalisatrice qui lui offre sa porte d’entrée vers la starification tant convoitée. “Les films que nous faisons ne sont que des réminiscences des années qui nous inspirent : les histoires changent, le mal reste le même”.
Ce mal, décliné sous plusieurs formes, est énuméré dès l’introduction lorsque dans un savant exercice de montage d’archives est choisie une séquence où Dee Snider se rend à la commission d’enquête dédiée à prouver que le rock’n’roll, dans son attitude, ses rythmes dansants et ses textes, est l’œuvre du malin destinée à pervertir les jeunes se détournant du chemin divin. Pour qui connaît le chapitre, le chanteur de Twisted Sister, non affublé de son habit de scène mais conservant la permanente par esprit de provocation, explique que l’un des titres incriminés de son répertoire, Under the blade, ne fait pas référence à une fascination pour le sadomasochisme mais traite de l’opération de la gorge qu’a subi le guitariste du groupe. “Je n’y peux rien si Madame Gore y voit ce genre de choses, je pense que ça l’obsède bien plus que nous.” Botte en touche pour Tipper Gore, qui tient la commission d’enquête et ravale sa bigoterie comme Damien Rieu chouine dès qu’il voit une casquette. Si elle avait fait attention, elle aurait convoqué un membre d’AC/DC dont le titre Let me put my love into you (explicite, n’est-il pas ?), quand il dit “Laisse-moi couper ton gâteau avec mon couteau”, ne parle pas de dessert. En tout cas, la promesse est là et voici la dégueulasserie de l’Amérique en question, celle qui sous couvert de dénoncer les perversions se permet pire. Puisque MaXXXine n’a pas l’intention de raconter une histoire différente, il s’agit de soigner l’écrin dans lequel elle se développe.
Ces années 80 – on revient au cocon ultra-nostalgique – ont d’ailleurs tout de factice. La bulle irréelle et chatoyante qu’imagine Maxine lorsqu’elle atteint la Cité des Anges est un fantasme palpable et rien ne doit contredire cela. Couleurs flashy, split-screens à tout va qui rappellent les meilleurs Brian de Palma – le film prend souvent des allures de polar enquêteur, singeant les codes de Body Double –, l’image ne cesse de nous mettre en position de confort dans ce visuel déjà préparé par d’autres. Au son, c’est Gimme all your lovin’ qui résonne. De ZZ Top, sorti sur Eliminator en 1983. Difficile de faire plus emblématique que ce blues rock du trio texan (un état précédemment visité par Maxine…) qui flirte avec les accents glam envahissant les radios. Au-delà d’un aspect jukebox propre au revival qui ne comprend que peu l’époque qu’il dépeint (coucou Stranger Things), il s’agit ici d’écouter le morceau en entier. Nous ne sommes pas dans l’hommage, le nostalgique réactionnaire mais bien la plongée dans une diégèse construite. La violence et les meurtres qui s’apprêtent à advenir sont les résultantes d’une volonté de Ti West d’aller chercher la crasse derrière le néon aveuglant.
Mais puisque ce rêve à briser doit envahir le point de vue de l’héroïne dont nous embrassons le regard, il s’agit de mettre Maxine en difficulté, ce qui n’est pas chose aisée. Une première tentative de meurtre dans une ruelle et le personnage est redéfini. Dans X, nous l’avons vu éclater un crâne, ici nous la voyons écraser une paire de couilles. Same old, same old. Le plaisir mêlé d’empathie doloriste face à l’image frontale du chibre qui s’étale s’accompagne du contre-champ sur le visage de Mia Goth, elle-même dans un état de jubilation. Bien qu’elle soit de nouveau Maxine, son incarnation de Pearl a manifestement laissé des traces (à défaut d’égorger un jar, elle transforme un ersatz de star du muet en castrat) et c’est un mélange des deux persona que Goth fait vivre en elle avec maîtrise et chaos. Ce corps qui a toujours joué de son étrangeté, beaucoup ont tenté de l’approcher. Gore Verbinski (A cure for life, 2016), Luca Guadagnino (Suspiria, 2018), Claire Denis (High life, 2018) ou plus récemment Brandon Cronenberg et son affreux Infinity pool (2023), autant de cinéastes qui nous ont offert la découverte – toujours flamboyante, peu importe la qualité des films – avec celle qui avait besoin d’une partition sur mesure pour exprimer sa palette. Ici productrice – elle était co-scénariste sur Pearl, autant dire que le champ est libre. Mia Goth ne fait qu’une bouchée de l’écran.
Après avoir tué pour survivre, puis pour refuser le déterminisme, Maxine entend concrétiser ses rêves d’émancipation – que l’on se rassure, elle passera également au meurtre, il ne faudrait pas bouder son plaisir puisque le film se veut le jeu d’une ascension par strates, où le danger crescendo la réduit à la solution la plus crade pour s’en sortir. La starification désirée par Maxine, au-delà d’un culte de l’individualisme que jamais Ti West n’idéalise – elle devient une star absolue mais n’a pas atteint son objectif seule au point d’être accompagnée sur les plateaux télé qui vantent ses exploits par ses compagnons d’aventure –, est une façon pour elle d’exister, ne plus vivre par ce qui la définit mais par ce qu’elle a accompli. Elle ne sera pas Maxine, fille de pasteur vouée à remettre son épanouissement au bon vouloir d’un tiers imaginaire. Elle ne sera pas Maxine, l’effroyable tueuse de la ferme du Texas. Elle ne sera pas Maxine, l’actrice porno que les hommes alpaguent dans la rue et reconnaissent, la caméra soulignant leurs regards lubriques et leurs lèvres qui salivent. Elle sera Maxine, star accomplie de La puritaine 2 – une suite opportuniste avec des codes rincés, on peut difficilement faire plus explicite – et symbole de l’inclusion des femmes dans les corps décisionnaires des projets artistiques hollywoodiens.
Pour cela il lui faut combattre quelques démons. Par exemple affronter Kevin Bacon, autre symbole en son temps représentant l’iconisation d’un ancien monde – son cosplay de Jack Nicholson dans Chinatown d’un certain Polanski en témoigne –, en fuyant dans les lieux de tournage du Psychose d’Hitchcock, revient au discours précédemment cité : quels que soient les âges, les démons sont les mêmes, ancrés en nous et bien sociétaux. Comme souvent, ils sont masculins. À ce titre, quoi de plus logique que pour s’accomplir, Maxine doive tuer le père ? Au-delà de l’effet twist, la figure paternelle assassine lie l’héroïne aux événements, comme un étau duquel elle ne peut s’échapper sans lutter. Tout ceci révèle surtout un fléau bien commun : accompagné de ses fidèles autant adeptes de Jésus que des gros guns dont ils sont armés – nul doute qu’ils s’aiment les uns les autres –, l’envoyé de Dieu combat le « mal » par le mal, exorcise la luxure avec de la poudre à barillet. Rien de tel qu’un climax adéquat à une telle entreprise où la caméra concentre ses gros plans sur les corps démembrés par sa valkyrie qui arbore dans un dernier acte des peintures de guerre – toujours glams, cela dit –, transformant le combat social (celui des femmes, des invisibles) en pugilat purificateur pour un public en besoin d’empowerment. La sincérité de la démarche l’emporte.
En toute logique teintée d’ironie, Ti West choisit de placer sa fiction dans un passé fantasmé mais est témoin de notre époque – sans quoi, comme beaucoup de ses comparses, il aurait accouché d’une œuvre morte-née. Mais le hasard de distribution le fait tomber à un moment propice de notre côté de l’Atlantique qui nous permet de faire un pont permettant au film de faire résonner son discours. Quand après une superbe cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, de pauvres petit·es chrétien·nes fragiles hurlent à l’affront devant l’un des tableaux qui les aurait offensé·es, la sémantique observée dans MaXXXine quant au “monde en perdition” ressurgit tant la pensée sectaire tourne en boucle. Observer un message de tolérance et d’inclusion, parfaitement raccord avec l’histoire française, fait ressortir l’habituel discours de haine, d’intolérance et, si l’on fouille dans les méandres nauséabonds de certains réseaux, d’appel aux armes. La violence est toujours dans le même camp, portée par les missionnaires en croisade ou par des abruti·es qui confondent les œuvres pastichées pour hurler plus facilement au blasphème (et quand bien même ? Avouez que ce qui vous dérange, ce n’est pas la parodie, mais bien les drags). Nous, on est du côté de Maxine, qui telle Dirk Diggler en conclusion de Boogie Nights s’observe dans le miroir et s’interpelle pour la star qu’elle est. Démarche narcissique qui pourrait contredire l’idée du film quand l’individualisme est l’un des fléaux majeurs de l’Amérique – et d’une société qui suit cette voie en général – sauf que la caméra ne trompe pas : ce n’est pas elle qu’elle applaudit mais bien son reflet, non pas pour la personnalité publique reconnue qu’elle est devenue mais pour le symbole qu’elle représente. Celui qui dit que toute oppression peut se renverser.
MaxXxine, écrit et réalisé par Ti West. Avec Mia Goth, Lily Collins, Elizabeth Debicki… 1h44
Sorti le 31 juillet 2024




