[CRITIQUE] Le jour où j’ai rencontré ma mère : Chats sauvages

Depuis l’orphelinat, Lu observe le monde par sa fenêtre. Si elle n’est pas malheureuse auprès de ses amies de fortune avec lesquelles elle a été élevée, cet horizon semi-imperceptible est celui de la liberté, qui ne prendra forme qu’à sa majorité ou au moment où l’un de ses parents viendrait à se manifester. Ce deuxième possible a valeur de promesse dès les premiers instants du film puisque sa mère, Karina, de son aveu cascadeuse à succès en terres hollywoodiennes, a promis de lui rendre visite prochainement. La dite visite ne tarde pas à arriver et avec elle l’invitation à l’aventure : Karina n’a pas l’intention de faire un coucou à sa môme mais de l’enlever, prendre la route à ses côtés et ne jamais se retourner. En Bonnie et Clyde polonaises, les deux femmes fuient le foyer de Lu, pour le meilleur et pour le pire.

Le trottoir que nous suivons par un travelling vers la droite lorsque Lu se rend à son foyer, puis vers la gauche lorsqu’elle s’en éloigne avec sa mère, nous montrant que ce départ est aussi une avancée vers un non-retour — explicite chaque fois que Lu demande à sa mère quand elle rentre à l’orphelinat et que cette dernière lui répète que « Pas aujourd’hui » — laisse place à l’asphalte, de celui qui brûle tant le périple est long. Malversations, arnaques, vol à la tire, nous sommes loin du grand banditisme de Faye Dunaway et Warren Beatty mais dans des larcins à portée des deux héroïnes. Il s’agit pour Karina de rendre le voyage ludique pour sa fille dans un amusement qu’elle semble prendre elle-même, s’offrant une liberté qu’elle a toujours désirée. Le resto basket et la fuite à travers champ poursuivies par le serveur à mort semblent moins illégales lorsque tout est perçu comme un jeu galvanisé par ces retrouvailles où tous les sens de l’adolescente sont en émoi. Si cette référence au célèbre film d’Arthur Penn est citée d’emblée, c’est que Le jour où j’ai rencontré ma mère, à défaut de s’en inspirer, revendique sa volonté d’en être un miroir immédiat, jusqu’aux scandes de Karina déterminant que leurs surnoms de fuite seront les prénoms de son couple préféré du grand écran. Elle s’enferme ainsi dans son rêve hollywoodien, celui qu’elle n’a jamais vécu, et recrée ses images, qu’elle partage avec Lu par les films en noir et blanc qu’elle lui fait découvrir dans les chambres de motel.

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Pour Lu, cette nouvelle aventure est l’occasion d’une découverte de soi. Loin d’approuver toutes les décisions de sa mère et prenant progressivement conscience que ce qu’elle voit comme un rapprochement n’est peut-être pas conçu par la concernée comme tel, elle embrasse la proposition d’échapper à bras le corps à sa réalité. À la mise en scène, on voit les signes d’excitation représentés, peut-être la seule forme que s’autorise le long-métrage pour se détacher quelque peu de ses influences. On pense à la caractérisation textuelle des actions qu’elle s’apprête à mener, qu’elle verbalise lorsqu’elle s’apprête à faire une action nouvelle, ou à l’emballement musical qui joue sur sa tension. Lorsqu’il s’agit de fuir du lieu de déjeuner sans payer, ou de s’introduire dans l’appartement de la grand-mère pour dérober le fameux pactole, les sons alentours disparaissent pour laisser place à une musique plus prononcée, qui joue de ses rythmes en tambours, pour accentuer les palpitations de celle qui découvre tout en même temps. La caractérisation visuelle passe également par des éléments de costume autour de la jeune fille qui marque sa prise de rôle par des éléments distincts. Nous la voyons dès l’orphelinat mettre des lunettes de soleil pour s’échapper dans ses fantasmes et, auprès de sa mère, c’est la pose de perruques qui représente la supercherie dont elle est l’objet. Karina ne cherche pas à retrouver sa fille mais sa Bonnie, son Clyde, sa camarade de jeu avec laquelle elle fera les quatre cent coups sans jamais effleurer un rôle maternel quelconque. Une responsabilité qu’elle ne comprend que tard, la refusant pour l’équilibre de l’enfant en besoin de repères, elle qui n’en a pas non plus. Elles se quittent, Lu n’a plus de perruque, mais la tête emplie de nouveaux rêves.

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Parcours initiatique, sortie de l’enfance pour l’une des deux protagonistes et prise de responsabilités de l’autre, rencontre qui se solde par un échec du duo mais un accomplissement personnel : au-delà de cette schématisation très commune, Le jour où j’ai rencontré ma mère peine à proposer quelque chose sur lequel s’attarder. Les efforts de forme cités plus haut s’avèrent timides, de rares respirations dans un récit très convenu. À l’image de Karina, le film s’empêtre dans ses références, ne cherchant jamais à faire autre chose qu’être dans leur sillon. La cavalcade n’a aucun regard sur le monde, sur la fabrique du mensonge qui s’opère, sur le destin d’enfants abandonnés qui ne peuvent assumer toutes les découvertes d’un coup. Puisque d’autres l’ont fait avant lui, le film prend le risque de tourner à vide, et s’en sort avec le traitement qu’il réclame : un moment plus que sympathique passé avec de très sympathiques personnages mais qui est oublié dès la prochaine séance, voire avant, quand nous citons Thelma et Louise dans les discussions de comptoir suivant le visionnage.

Le jour où j’ai rencontré ma mère, de Zara Dwinger. Écrit par Nena Van Driel et Zara Dwinger. Avec Frieda Barnhard, Rosa van Leeuwen, Aisa Winter… 1h31
Sortie le 17 avril 2024

Découvert dans le cadre du festival de Mamers 2024

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