Festival que nous avons découvert et couvert l’an dernier, Mamers en Mars donne la part belle au cinéma européen. L’occasion de retrouver des propositions qui se baladent dans divers événements de l’hexagone (Paradise is burning était au festival de Sarlat et Border line à Premiers plans) et d’en découvrir d’autres qui ne trouveront pas les chemins de distribution classique en nos terres. Après avoir évoqué le sympathique mais oubliable Le jour où j’ai rencontré ma mère, nous nous penchons sur les films Brothers et Libertate, des productions respectivement tchèque et roumaine. Les deux ont en commun d’exposer un contexte historique propre à leur pays, et des situations de rébellion lors de périodes violentes de cette même histoire. Des événements que nous avons pu suivre de loin et que les deux films tentent de documenter.
Pour Brothers, c’est la tyrannie du régime communiste tchèque qui est au premier plan avec le destin d’une fratrie enrôlée dans des actions violentes pour contrer leur persécution. Une tyrannie qui n’a de réalité que dans le discours des deux frères Radek et Josef tant la mise en contexte est superficielle. Il s’agit de préciser par des dialogues lourds et répétés que la famille est bourgeoise et persécutée de ce fait, que les communistes pillent et imposent leurs lois, que les deux frères et leur bande sont des héros résistants comme leur père et qu’ils viennent d’accomplir des actions violentes. Clamer, expliquer, mais ne jamais montrer. S’il demeure nourri par une action et un rythme soutenu, Brothers peine à montrer, à mettre en scène ces mêmes indications.
Par sa manière de lisser le contexte qu’il raconte et de jouer sur la dualité comme moteur de sa narration, Brothers nous fait penser à Dead shot (lui aussi film de festival, découvert à Dinard). Deux frères, deux points de vue qui s’accordent sur l’importance d’un acte de résistance mais qui diffèrent sur la manière de le prononcer. Leurs tribulations internes ne sont qu’effleurées pour faire avancer l’histoire, condensées dans une dynamique de groupe. Un groupe opaque, difficilement cernable où les personnages n’existent pas hors de leur fonction. Difficile de ressentir une quelconque empathie envers ce groupe que l’on peine à suivre tant aucun élément ne nous fait ressentir l’urgence, le besoin d’agir. Comme Dead shot, le conflit que les livres d’histoire nous ont rendu plus réel sans images semble minimisé. L’IRA comme les résistants anti-communistes tchèques sembleraient presque interchangeables, gentils par défaut que nous devons suivre sans broncher et surtout sans connaître le Goliath que ce David combat. Lorsque des affaires de trahison surviennent et mettent en doute les rôles de chacun, nous sommes si peu impliqué·es que l’histoire n’a plus qu’à se dérouler. Trouvons la taupe, faisons sauter le trou et finissons-en. L’aspect soigné, qui ne dépasse pas, a le mérite de ne pas rendre le tout détestable, mais l’anecdotique, celui qui nous fait chercher des mots de description souvent hasardeux, n’est-il pas pire à sa manière ?
Constat contraire pour Libertate, qui prend place lors de la révolution de décembre 1989 en Roumanie, lors du coup d’état menant à la destitution — puis l’exécution — de Nicolae Ceaușescu, du régime communiste en place, et qui a une autre manière de nous faire vivre ce moment charnière de l’histoire. Déjà car il se situe lors de sa conclusion : la tyrannie en place s’apprête à prendre fin par une dernière action, émeutière, qui mêle les soldats vainqueurs du conflit, policiers, manifestants et police secrète. Certains, accusés de terrorisme, se voient arrêtés et isolés par les soldats, le temps de pouvoir déterminer qui est qui. Nous suivons le capitaine de police Viorel, quant à lui accusé d’avoir fourni des renseignements et trahi les siens, qui se retrouve au fond de cette piscine vide d’eau où sont entassés les prisonniers.
En choisissant de conserver, sauf à de rares exceptions, son dispositif en huis-clos, Tudur Giurgiu n’a pas le besoin de nous contextualiser une horreur déjà passée : ses conséquences se lisent sur les visages, tous traumatisés. Quelle que soit l’action qui a été leur lors du conflit, chaque homme enfermé dans cette zone de non droit est dans un état de dépravation totale, en proie à sa paranoïa. Gueules cassées, crises de panique, les procédés s’avèrent minutieux et ne sont jamais exagérés : l’horreur est au milieu de ce groupe d’hommes que toute civilité, au sein du groupe ou par l’impassibilité des soldats qui les tiennent en joue, a abandonné. Lorsqu’un homme, amené au sein d’une nouvelle salve de compagnons de galère clame la recherche de son fils disparu jusqu’à s’affamer, c’est un bout de pain tendu dans un papier journal qui lui attend la triste vérité, la une du canard montrant le corps de son enfant inanimé. Les images parlent, nourrissent les émotions. Les civils se mêlent aux terroristes recherchés et les accusations sont mutuelles : puisqu’ils sont persuadés que l’issue de cet enfermement se fera les pieds devant, autant tenter de sauver sa peau en désignant aux soldats les éléments dangereux parmi eux. Les dilemmes internes à ces ennemis idéologiques rapprochés se déploient rapidement à l’image, grâce à la simple action du champ-contrechamp. Efficace, la mise en scène nous plonge dans cette conflictualité, où chacun a de sérieuses raisons de soupçonner son prochain, soit parce qu’il le croit coupable de malversations, soit parce qu’il pense qu’il n’hésitera pas à mentir et le livrer pour respirer l’air libre. Les rares excursions extérieures nous limitent aux abords du bâtiment, où les proches attendent libérations et verdicts dans ce qui s’apparente au soulèvement d’une nouvelle émeute.
Il en faut peu à Libertate pour nous faire croire à ses événements, nous y inviter, mais aussi pour rendre évidente l’humanité qui se détache de ces victimes communes. Par un fusil qu’un des soldats fait tomber dans la piscine et qui lui est restitué sans que les prisonniers ne cherchent à s’en servir. Par une partie de foot où ces corps, qui ne s’expriment qu’en hurlant les uns sur les autres, se détendent ensemble. Par les interrogations où les ennemis ne se trahissent finalement pas. Par Viorel qui, alors qu’on le comprend coupable de certains choses dont il est accusé, choisit d’apprendre lui-même la mort de certaines de ses anciennes cibles à leur proche. Après le coup d’état, la réunification : Libertate nous montre comment un peuple gangréné par la dictature peut se réanimer après que l’ennemi commun, plus dangereux que tous leurs différends, est anéanti. Le film ne nous laisse pas non plus sur une note positive, laissant comprendre que l’histoire sera toujours animée de conflit tant que l’homme sera homme.
C’est au final le film au procédé le plus simple qui aura eu le mérite de mieux consolider sa fonction : Libertate se resserre sur l’humain et soigne son traitement quand Brothers tente de s’ouvrir sur la grandeur d’une situation sans la maîtriser. Les deux films se voient nourris de la même ambition, celle de faire parler les morts, de rappeler à un devoir de mémoire des événements que l’on aurait oublié. Le risque de vouloir jouer à la fresque grandiose mène rapidement à un grandiloquent qui oublie de faire exister ses protagonistes, lorsque la dimension humaine apporte fatalement l’humanité à injecter dans ses pans de l’histoire retracés sur grand écran. Nul doute que le but de Libertate est aussi de jouer sur ces facilités qui peuvent biaiser le ressenti. Mais on ne sera jamais mécontent de se laisser duper par la force du cinéma.
Brothers, de Tomas Masin. Avec Jan Nebdal, Oskar Hes, Stefan Konarske… 2h15
Libertate, de Tudur Giurgiu. Avec Alex Calangiu, Catalin Hero, Ionut Caras… 1h49
Films présentés dans le cadre du festival Mamers en Mars.



